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22 février 2007

Allocation

 

 

 

 

 

Voilà encore un mot moderne. Dérivé du verbe allouer, il est attesté à la fin du XVe siècle au sens "d’inscription" ou "d’enregistrement" (dans un livre de compte) ; puis en 1516 dans le sens "action d’allouer" (inscrire un article dans un compte). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le relève comme "terme de compte" (on dirait de nos jours de comptabilité) : "il se dit lorsqu’on approuve et qu’on alloue un article, et qu’on le passe en compte". Il est illustré de "il y a la moitié des articles de ce compte qu’on dispute, dont on ne saurait obtenir l’allocation". Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la quatrième édition en 1762 et défini de façon sommaire ("se dit d’un article qu’on passe en compte"), sans qu’il soit illustré d’un exemple. L’article de la sixième édition (1832-35) mérite que l’on s’y attarde. La définition est différente : "action d’allouer" au lieu de "article qu’on passe en compte". Exprimée en des termes plus sommaires encore, elle est illustrée de "il n’a pu obtenir l’allocation de cette somme" et de "on n’a pas accordé l’allocation demandée". Dans la première phrase, allocation a le sens "action d’allouer" qui est exposé dans la définition ; dans la seconde, allocation ne signifie pas "action d’allouer", mais "somme allouée"  (allocation demandée). De fait, un siècle plus tard, les Académiciens, dans la huitième édition, corrigent la définition de 1835 en "action d’allouer ou ce qui est alloué". La précision rend la définition compatible avec les exemples : "il n’a pu obtenir l’allocation de cette somme", "on n’a pas accordé l’allocation demandée", "il n’a pas encore reçu son allocation". Au sujet de ce mot, en apparence anodin, les Académiciens, en 1835, expriment une autre contrevérité, qu’ils se gardent bien de répéter un siècle plus tard : "on fait sentir les deux L", écrivent-ils (id est quand on le prononce). En français, les consonnes doubles de l’orthographe représentent toujours dans la prononciation une consonne unique, sauf dans les formes de futur et de conditionnel de courir et de mourir. Ce serait un artifice que de prononcer les deux ll de allocation.

L’article que Littré consacre à allocation (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) est plus complet et meilleur que celui des Académiciens : "action d’allouer une somme pour dépense, gratification". Il précise aussi que, comme "terme de jurisprudence" (en 1690, Furetière disait "terme de compte"), il signifie "approbation donnée aux articles d’un compte", "rang où sont placés les créanciers à titres divers", "attribution même des biens du débiteur".

Tant que le mot a été un terme de comptabilité, il est resté dans les marges de la langue et les écrivains l’ont ignoré. Ainsi, il est significatif que Littré n’ait pas trouvé d’occurrences du nom allocation dans la littérature française du Moyen Age ou de l’époque classique. En revanche, à partir du moment où le mot bascule dans le social, c’est-à-dire quand l’Etat ou les collectivités ou les organismes se mettent à distribuer l’argent public à des personnes privées, il entre en littérature. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la distribution d’argent, d’abord pour rétribuer des services rendus, ensuite en fonction de droits, apparaît clairement dans les exemples cités. Dans une lettre qu’il adresse à un ministre en 1834, Hugo, le barde la République et de la probité imposée aux autres, lâche le morceau : "En 1823, le roi Louis XVIII (celui qui a restauré l’Ancien Régime) m’assigna spontanément (comment vérifier ?) une pension ou allocation annuelle de 2 000 francs sur les fonds du ministère de l’intérieur (c’est-à-dire de la police : Hugo était-il de la police de la pensée ?). En 1832, j’ai renoncé volontairement (la belle âme !) à cette pension". En 1842, un écrivain, complètement tombé aujourd’hui dans l’oubli, Reybaud, dévoile, un peu cyniquement certes, la réalité de la politique : "je connaissais peu cette grande curée que l’on nomme une élection, cette chasse au courre contre les crédits ordinaires, extraordinaires et supplémentaires, contre les objets d’art, encouragements, subventions, souscriptions et autres allocations !". Aujourd’hui, les candidats ne chassent pas les crédits, mais ils en débloquent sans cesse de nouveaux. Les autres exemples témoignent de la folie des allocations qui s’empare de la France sociale : "quelque temps après, le conseil général lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : allocation à M. l’évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales" (Hugo, Les Misérables, 1862) ; "il y avait là des lettres, des projets, des pétitions de toutes les écritures et de toutes les orthographes : demandes de bureaux de tabac, demandes de bureaux de timbres, demandes de secours, de subventions, de pensions, d'allocations" (Zola, 1876).

Les occurrences d’allocation relevées dans le Trésor de la Langue française, que le mot ait le sens de "somme d’argent distribuée" ou de "action de distribuer une somme d’argent" sont innombrables dans la langue moderne que le droit et le social ont contaminée. Ce sont allocation annuelle (même mesquine), allocation d'un nouveau subside, voter une allocation, élever une allocation à x francs, réclamer l'allocation d'un crédit supplémentaire, ne recevoir que de maigres allocations de combustibles, allocation kilométrique, allocation pour frais de représentation, allocations familiales, allocation de logement, allocation de maternité, allocations prénatales, allocation de salaire unique, allocations de grève. Même les fournitures attribuées aux armées sont des allocations : allocation hebdomadaire de 15 000 coups de 75, allocations en munitions, allocation militaire, allocation des femmes de mobilisés. Le succès de ce mot est tel qu’il a fallu former de nouveaux mots pour désigner celui qui perçoit l’allocation et celui qui la distribue : allocataire et allocateur.

L’article allocation de la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française est plus court et beaucoup plus sommaire que celui du Trésor de la Langue française : "attribution d’une somme" et "cette somme elle-même", et spécialement, "prestation en argent attribuée à une personne par l’État ou par une collectivité pour faire face à un besoin". Les exemples cités sont peu nombreux. Ou bien les Académiciens répugnent à étaler la folie allocationnaire qui affecte la France moderne, ou bien ils jugent (peut-être pas tout à fait à tort) que cette folie est provisoire et qu’elle cessera vite, faute d’argent public à distribuer prodigalement.

 

 

 

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