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23 février 2007

Coalition

 

 

 

 

 

 

 

Il semble qu’il existe, au vu de l’histoire de la langue, deux homonymes coalition. Le premier est dérivé du participe passé du verbe latin coalescere au sens de "s’unir, se lier, se développer" ; le second est un emprunt à l’anglais coalition, de même origine latine, dans le sens politique de "réunion" (de partis). L’un est attesté au milieu du XVIe siècle dans des contextes théologique ou scientifique au sens de "union de substances différentes" ; l’autre est attesté en 1718 à propos de l’Angleterre : "on avait parlé d’une coalition dans le ministère, c’est-à-dire d’un mélange de whigs et de tories".

Ce nom n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de la fin du XVIIIe siècle. Le premier à le faire est Jean-François Féraud, auteur du Dictionnaire critique de la langue française (Marseille, 1788). L’article qui y est consacré est partiel. Seul le sens anglais est défini et coalition est qualifié d'anglicisme, ce qui partiellement inexact. C’est la "confédération, réunion de deux partis opposés". Le sens est illustré par l’exemple suivant : "il a fait proposer la paix aux insurgés (des colonies américaines) avec une coalition contre la France". Le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est plus complet, puisqu’il donne une définition des deux sens de coalition, que les Académiciens distinguent suivant qu’ils sont matériels ou moraux : "il se dit en physique pour signifier l’union intime de plusieurs substances"  (employé en 1753 dans le tome 3 de L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot). Le deuxième sens est celui que le français a emprunté à l’anglais : "il se dit au moral de la réunion de différents partis, de la ligue de plusieurs puissances". Dans le sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens politique ("réunion de différents partis, ligue de plusieurs puissances") est conservé, mais le sens " physique " disparaît (relevé comme vieux et spécifique de la physique dans le Trésor de la Langue française, 1972-1994 : "agrégation de plusieurs substances" et, par métaphore, dans cet extrait d’Huysmans : "il y eut alors entre artistes une coalition de cervelles, une fonte d’âmes, les peintres s’associèrent dans un même idéal de beauté avec les architectes", 1895). Il est remplacé par le sens social : "il se dit aussi en parlant d’un concert de mesures pratiqué par plusieurs personnes dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État", comme dans "coalition d’ouvriers", "les ouvriers formèrent une coalition pour obtenir une augmentation de salaire", "il y eut une coalition entre les fabricants pour forcer l’abaissement des salaires", "punir les chefs d’une coalition", que Littré expose à son tour dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) : "dans l’ordre économique, union soit des patrons ou maîtres, soit des ouvriers ou domestiques, pour modifier à leur profit les conditions du travail et particulièrement les salaires, soit des producteurs soit des consommateurs, pour modifier les prix et en général les conditions de l’échange" ; de même les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) : "il se dit aussi, dans l’ordre économique, d’une union concertée entre ouvriers, patrons, industriels, commerçants, etc., en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange". Ce sens est aussi relevé dans le Trésor de la langue française (1972-1994) : "entente des membres dispersés d’un même groupe social ou politique pour obtenir certains avantages", comme une coalition d'ouvriers et illustré d’un exemple de Jaurès : "il n’y a pas d’armée de réserve à qui puisse faire appel la propriété bourgeoise. Celle-ci, dans certains vignobles, est à la merci de la coalition d’un nombre assez restreint de salariés" (1901). Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours), le mentionnent comme vieilli ("entente entre ouvriers, entre patrons, entre industriels ou entre commerçants, en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange") ; ainsi dans l’exemple : "la loi sur les coalitions, qui punissait la grève, a été abrogée en 1864". Le sens social de ce mot est désuet ou abrogé comme la loi l’a été, il y a plus d’un siècle. Les raisons en sont claires : quand le nom coalition (cf. ci-dessous), est employé à propos d’Etats ou d’armées dans un contexte géopolitique, il implique de la part de ceux qui se coalisent contre un autre pays de l’agressivité, de l’hostilité, voire une volonté destructrice. Il aurait été inutilement insolent de laisser entendre que, dans une société policée ou supposée telle, ces pulsions puissent armer la haine d’une association de citoyens ou que les revendications sociales ne soient que la guerre continuée par d’autres moyens.

 

Il est un autre sens, à la fois politique et "historique", apparu à un moment précis de l’histoire, lors des guerres contre Napoléon, que les Académiciens glosent à partir de la sixième édition, 1835, de leur Dictionnaire, comme une extension du sens "réunion de différents partis" : la "ligue de plusieurs puissances", comme dans les exemples "former une coalition", "une coalition redoutable", "détruire une coalition" ou dans celui que, dans la huitième édition (1935), alors que le nom de Napoléon ne sentait plus le souffre, ils ajoutent aux précédents : "la coalition des grandes puissances de l'Europe contre l’empereur Napoléon". Littré relève ce sens dans son Dictionnaire de la Langue française, citant d’abord la coalition des puissances, comme si le sens politique ancien, emprunté à l’anglais, n’était plus qu’une extension du sens "réunion de puissances, de partis ou de personnes qui poursuivent un intérêt commun". Il est illustré par "la coalition des puissances contre la France" et "dans le langage politique, la coalition, celle des puissances contre la France en 1813, ou celle de diverses fractions de la chambre des députés contre le ministère en 1838". Dans le Trésor de la Langue française, ce sens géopolitique et historique est qualifié d’usuel : "union momentanée de peuples, d’États, de puissances, en vue d’une action politique ou militaire contre un ennemi commun" comme dans l’exemple : "la Hollande, comme si elle n’avait attendu que ce prétexte, se réconcilia avec l’Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans une coalition contre la France" (Bainville, 1924).

Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens se démarquent de Littré et des auteurs du Trésor de la langue française pour revenir, dans l’énumération des sens de coalition, à l’ordre dans lequel ces sens sont exposés dans les sixième, septième, huitième éditions, de 1832 à 1935 : d’abord le sens politique emprunté à l’anglais, ensuite le sens géopolitique : "réunion de différents partis politiques, ligue de plusieurs puissances militaires contre un ennemi commun". Bien que les deux sens ne soient pas nettement distingués et séparés, comme dans le Trésor de la Langue française, étant le même sens appliqué à des domaines distincts (politique intérieure, relation entre Etats), l’ordre dans lequel ils sont cités a le mérite d’être historique, au sens où, interne à la langue, il est conforme à son histoire.

 

 

 

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