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24 février 2007

Expansion

 

 

 

 

 

Le mot latin expansio, auquel est emprunté expansion, est tardif. Il est attesté chez deux écrivains du Ve siècle de notre ère : l’un spécialiste d’exégèse chrétienne (Arnobius), l’autre médecin (Caelius Aurelianus). Dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, il est traduit par "action d’étendre" et "extension" : aucun exemple ne l'illustre. En français, il est attesté en 1584 comme terme scientifique : expansion du ciel. Il est relevé pour la première fois en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition). C’est un terme d’anatomie et de physique. En anatomie, il "se dit du prolongement de quelque partie", comme dans "l’expansion membraneuse du genou" ou "l’expansion ligamenteuse". En physique, c’est "l’action ou état d’un corps qui se dilate"  ("l’expansion de l’air par la chaleur"). Ces deux sens sont repris avec les mêmes exemples dans la cinquième édition (1798). Dans la sixième édition (1832-35), la définition s’enrichit : "il s’emploie dans un sens analogue en termes de botanique" ("les botanistes pensent que la corolle est une expansion du liber") et du sens figuré suivant : "avoir de l’expansion : communiquer facilement ses sentiments" (les Français alors deviennent "romantiques"). Dans la huitième édition (1932-35), l’emploi botanique n’est plus mentionné, mais l’emploi figuré est plus étendu qu’un siècle auparavant : "figurément il se dit de l’action par laquelle une âme se répand au dehors, communique ses sentiments" et "il se dit du mouvement par lequel certaines idées se propagent" ("l’expansion d’une doctrine"). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1977), cite le sens physique ("dilatation d’un corps doué d’expansibilité : l’expansion de l’air par la chaleur"), anatomique, botanique ("prolongement de certaines parties, expansions membraneuses") et les sens figurés : "action de s’étendre, de se développer ("l’expansion du mouvement révolutionnaire") et "épanchement des pensées, des sentiments" ("avoir beaucoup d’expansion" : aujourd’hui, on dit "être expansif").

Jusqu’au début du XXe siècle, les dictionnaires relèvent expansion comme un terme de science (anatomie, physique, botanique) qui, timidement à dire vrai, s’étend hors de la science, dans le domaine du comportement (les sentiments qui s’épanchent) et de la société (les idées, dont celles de révolution, qui gagnent peu à peu le corps social). L’état de langue enregistré dans le Trésor de la Langue française (1872-1994) est marqué par l’expansion d’expansion dans la société et l’économie. Bien entendu, les emplois en physique, en chimie (argile expansée, fibres de bois expansé, polystyrène expansé), dans le bâtiment, dans la technique automobile (vase d’expansion), en anatomie, biologie, botanique, en géographie (l’expansion d’un fleuve), en linguistique ("il convient de distinguer entre deux types d’expansion : l’expansion par coordination et l'expansion par subordination"), sont relevés et illustrés d’exemples : de même, l’extension de ce mot à des sensations de goût, ouïe, odorat (diffusion d’un arôme, d’une parfum, ampleur d’un son, d’une note).

Ce qui est nouveau, c’est l’emploi d’expansion au sens de "croissance" ou "d’augmentation en importance" dans les domaines de l’économie et de la société : expansion d’une ville, d’une région, d’un Etat, d’un territoire, dont la sinistre expansion coloniale chère à la IIIe République, d’une activité ou d’une branche d’activités (du nucléaire, tourisme, des chemins de fer), de l’économie, du commerce, d’un marché, des capitaux, de la population, de l’industrie, etc., comme dans l’exemple : "vers 1952, après une longue période de stagnation économique, la France entrait dans une phase d’expansion industrielle" (1966). Il est vrai que ce Trésor a été rédigé et publié au terme d’une des plus vives et longues phases d’expansion touchant l’industrie, l’agriculture, les services que la France ait connue au cours de son histoire : on comprend dès lors que ce terme ait été employé à tout propos et à tout instant.

La réalité, aujourd’hui, est différente. L’expansion à tout va est finie depuis trente ans. Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours) semblent en avoir pris conscience. L’expansion à l’infini d’expansion tient en partie du passé. Ainsi, les emplois sociaux et économiques cités dans ce dictionnaire sont moins nombreux que les emplois scientifiques, dont ceux récents de l’astronomie (l'expansion de l’Univers : "théorie selon laquelle les galaxies s’écarteraient les unes des autres avec une vitesse proportionnelle à la distance qui les sépare") et de la géologie (expansion océanique, "augmentation de la surface du fond des océans résultant de l’activité volcanique des dorsales océaniques") qu’ignorent les auteurs du Trésor, et beaucoup moins nombreux que les emplois économiques et sociaux relevés en 1972, ceux-là étant réduits à trois lignes : "augmentation en importance, croissance, accroissement : l’expansion économique d’une nation, l’expansion industrielle, un secteur, une région en voie d’expansion, en pleine expansion, l’expansion démographique". C’est peu. Ce que montre la comparaison de ces dictionnaires, publiés à trois décennies d’intervalle, c’est moins la fin de l’expansion en France (elle continue, moins vive et elle touche surtout le secteur tertiaire et les activités immatérielles, donc invisibles) que la mort de l’idée suivant laquelle l’expansion à l’infini est source de bonheur collectif et la disparition de l’optimisme béat que provoquait dans les années 1950-70 l’expansion de la population, des activités économiques, de l’industrie lourde, de la culture, et, resucée de l’expansion coloniale, l’expansion dans le monde entier de la civilisation dite occidentale.

 

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