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25 février 2007

Charité

 

 

 

 

 

Ce mot a subi en deux siècles une évolution sémantique qui se résume ainsi : affaiblissement du sens transcendantal et remplacement de celui-ci par un sens immanent ou dit, en termes modernes, réduction du sens théologique, qui est le cœur de la religion chrétienne, à un vague sens social. Le mot a évolué en même temps et dans la même direction (ou sens) que la France, comme si son évolution était homologue de celle de la réalité. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française : dans les éditions modernes, l’article consacré à charité est plus court et plus sommaire que dans les éditions anciennes ; et le sens théologique de charité, à savoir "amour divin", "amour de Dieu pour ses créatures", disparaît au profit du sens social : "don, aumône".

En latin, le nom caritas signifie "cherté", "prix élevé" (du blé, par exemple) et, au moral, à propos de ce qui est cher à quelqu’un, "amour, affection, tendresse". Dans le latin que parlaient les premiers chrétiens d’Occident, caritas a traduit le nom grec agapé, "amour divin" (amour de Dieu pour ce qu’il a créé), et qui a désigné, quand la religion du Christ s’est répandu dans l’empire romain, le "repas du soir pris en commun par les premiers chrétiens et au cours duquel était célébré le rite eucharistique". Charité est originel en quelque sorte en français, puisqu’il est attesté au tout début de la langue française, dès la seconde moitié du Xe siècle, au sens de "amour de Dieu et du prochain" et, dans un autre texte, au sens de "amour parfait qui est en Dieu". Puis, il s’est étendu au XIIe siècle au "repas de charité offert aux voyageurs dans les monastères", aux dons et aumônes, au sentiment de générosité envers les pauvres ; enfin au XVIIe siècle, dans l’expression de politesse avoir la charité de, il prend le sens affaibli de "complaisance, bonté".

Ces sens, avec d’autres, sont exposés dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la huitième. Soit la huitième (1932-35). La charité est l’une des "trois vertus théologales : amour que nous ressentons pour Dieu comme notre souverain bien et pour le prochain en vue de Dieu" et, "en termes de théologie, il se dit aussi de l’amour de Dieu même pour l’homme" (sens du mot grec agapé). De là, il prend pour sens "aumône qu’on donne aux pauvres" ; et, dans ce sens, "il peut s’employer au pluriel". Les dames de charité "concourent au soulagement des pauvres d’une paroisse". Le proverbe charité bien ordonnée commence par soi-même a pour sens "il est naturel de songer à ses propres besoins avant de s’occuper de ceux des autres".

Dans cette édition, des sens ont disparu, qui étaient relevés dans la quatrième édition (1762), dont "congrégation de laïcs ou de religieux qui s’associent pour secourir les pauvres" : les Dames de la Charité, il a été enterré par la Charité, les religieux de la Charité. Le nom a désigné aussi l’hôpital où "les religieux traitent les pauvres malades". La vieille expression prêter une charité, des charités à quelqu'un a pour sens "vouloir faire croire contre la vérité, qu’il a dit ou fait quelque chose qu’il n’a ni dit ni fait", comme dans "je suis sûr qu’il n’a point dit cela, c’est une charité qu’on lui prête" et "la Cour est un pays où l’on prête souvent des charités".

D’autres sens, exposés en 1935, ne le sont plus dans la neuvième édition (en cours) : ainsi, le sens théologique d’amour divin ou amour de Dieu pour ce qu’il a créé. De même, les Académiciens rappellent que charité, en français moderne, peut être employé dans des contextes exempts de toute référence religieuse : "souci du prochain, qui peut être indépendant de toute foi religieuse", comme dans "charité fraternelle" ou "il faisait cela par charité".

Littré, qui était scientiste et positiviste, écarte de l’article charité (in Dictionnaire de la langue française) toute référence à l’amour divin ou à l’amour de l’homme pour Dieu : de fait, en extirpant de ce mot tout sens théologique, il délégitime la charité. Seuls subsistent "l’amour du prochain", ou les emplois ironiques de charité, les différentes facettes du sens social : "acte de bienfaisance, aumône", "congrégations qui se vouent au soulagement de la misère" (les frères et sœurs de la Charité), "dame de charité, bureau de charité : dame, bureau qui distribuent des charités", "titre d’honneur donné aux princes de l’Église (Votre Charité)" et les proverbes et les locutions : "charité bien ordonnée commence par soi-même", "prêter des charités à quelqu’un" au sens de "lui faire l’aumône d’une imputation calomnieuse".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), sont cités, pour illustrer le sens areligieux de charité ("amour mutuel des hommes, considérés comme des semblables, humanité, philanthropie"), des extraits d’idéologues allumés du XIXe siècle qui, tous, ont vidé la charité de sa référence mystique. Parmi ceux-ci, Leroux, le prophète de la nouvelle religion occulto-socialiste : "la réunion de tant de peuples en un seul avait commencé à donner le soupçon de l’unité de nature, de l’unité d’espèce, le soupçon de la solidarité du genre humain. On sait de quels applaudissements le vers de Térence où la solidarité humaine est entrevue fut couvert à Rome sur le théâtre. Cicéron parle d’un lien de charité qui doit unir tous les hommes et Sénèque dit sur la fraternité humaine une foule de bonnes choses" (De l’Humanité, 1840). Ainsi, il peut être nié que le christianisme a formulé le premier la thèse de l’unité du genre humain. Ou encore, le "père de la sociologie" (en fait, son fils, le vrai père étant Comte), Durkheim, tente de réduire la charité à la justice ou de montrer que la justice dépasse la charité ou qu’elle l’incarne ou la subsume : "pour que les hommes se reconnaissent et se garantissent mutuellement des droits, il faut d’abord qu’ils s’aiment, que, pour une raison quelconque, ils tiennent les uns aux autres et à une même société dont ils fassent partie. La justice est pleine de charité" (1893). Que Durkheim sorte du tombeau pour constater comment la justice est rendue dans la France républicaine, sociale et laïque ou ailleurs dans le monde ! Il pourra ainsi réécrire son oeuvre.

 

 

 

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