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26 février 2007

Conglomérat

 

 

 

 

 

Voilà encore un cas qui illustre les lois qui régissent la formation de la NLF, à savoir l’emploi abusif ou imagé de termes scientifiques pour désigner des réalités dites sociales ; autrement dit, l’extension au social des termes des sciences exactes ou dures. La langue n’échappe pas à l’imperium des sciences sociales.

Ce terme de science est moderne – et même du dernier cri, bien qu’il soit dérivé du verbe latin conglomerare entendu dans le sens "de mettre en peloton, en boule, en masse" et "entasser, accumuler". Il est attesté dans la première moitié du XIXe siècle dans des ouvrages de sciences naturelles et enregistré dans les dictionnaires à partir de 1872 : Dictionnaire de la Langue française de Littré, 1863-1877, septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, 1878 et 1932-35, dans lesquels il est défini de la même manière : "terme de minéralogie, agrégation de substances diverses", sans que ce sens soit illustré du moindre exemple.

En revanche, la définition du Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus claire : en géologie, c’est la "réunion en masse compacte de substances minérales diverses", comme dans l’exemple éloquent "les conglomérats volcaniques sont formés de fragments de roches volcaniques unis par un ciment" (Les Pierres et les roches, 1896). Alors que les auteurs du Trésor font de ce terme un terme de géologie, les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, fidèles à leurs prédécesseurs, en font un terme de minéralogie (ce qui n’est pas tout à fait conforme à l’objet de cette science), tout en définissant conglomérat de façon plus précise que dans les éditions antérieures (1878, 1932-35) : "roche détritique formée par l’agrégation d’éléments rocheux dans un ciment naturel".

Dès 1865, avant même qu’il ne soit enregistré dans un dictionnaire, conglomérat est employé dans un sens figuré, et entièrement social, par un idéologue qui a contribué, plus que les autres sans doute, à la diffusion en France de la nouvelle religion sociale : Proudhon. Un conglomérat, pour lui, est un ensemble de "personnes ou de choses mêlées en un tout". De fait, entendu dans ce sens nouveau et social, le conglomérat préfigure le socialisme et le communisme que prône Proudhon. Dans la brèche ouverte, se sont engouffrés de nombreux écrivains ; Barrès (quand il était socialiste) : "je comparerais volontiers une nation à ces puddings de pierres qui se forment le plus souvent dans les eaux vives et que l’on nomme conglomérats" (1902) ; Lhote, critique d’art, à propos de choses représentées : "ces éléments (nuages, eau, rochers, figures) unifiés seront organisés selon la hiérarchie nécessaire à l’expression. Le tableau sera ainsi un tout complet, un conglomérat d’objets de valeurs différentes" (1942) ; Brasillach : "dans Corneille, (...) il y a certain conglomérat de bassesse et de lâcheté, de ruse ignoble, de combinaisons louches, qui dépasse les mieux dessinés des héros de Shakespeare" (1938).

L’étonnant est que les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas le sens économique de conglomérat, qui est pourtant une des scies de la logorrhée gauchiste, sinon dans une remarque, pour signaler que ce sens est défini dans le Supplément du Dictionnaire analogique de la Langue française de Paul Robert (1970) et dans des ouvrages d’économie publiés de 1970 à 1973. C’est la "réunion d’activités diverses sous l’égide d’un seul contrôle financier". Il est vrai que ce sens-là de conglomérat est un néologisme sémantique, emprunté à l’anglo-américain, langue dans laquelle "a conglomerate" is "a large corporation made up of many different firms", c’est-à-dire un agrégat (terme de bâtiment) d’entreprises. En revanche, ce sens est exposé clairement, à la suite de l’emploi en minéralogie (cité ci-dessus) et dans la construction ("matière formée de divers éléments agglomérés par un liant et destinée à la construction" : le pisé, le béton sont des conglomérats), dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : en économie, "groupe de sociétés industrielles et commerciales dont les activités sont très différentes". La définition du Trésor de la Langue française est hésitante ou flottante ; celle du Dictionnaire de l’Académie française, postérieure de trente ans environ, est nette et ferme, comme s’il fallait trois décennies pour acclimater en France les réalités économiques américaines ("la France a trente ans de retard sur les Etats-Unis", disent les instruits). Dans Les mots dans le vent (1971, Larousse), il est écrit que "ce type de groupement a pour but d’étendre la puissance économique et financière d’une société sans que le rassemblement en cause prenne une position dominante dans une activité industrielle ou économique particulière : les actionnaires du conglomérat échappent ainsi à la législation américaine contre les positions dominantes (lois anti-trusts)". C’est parce que les trusts n’étaient plus en odeur de sainteté aux USA que des conglomérats se sont formés. La loi est ainsi contournée. La loi interdisant les trusts a eu pour effet détestable de hâter la formation d’ensembles encore plus dangereux. Les Anciens disaient : tomber de Charybde à Scylla, et les vieux Français : qui veut faire l’Ange fait la Bête.

 

 

 

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