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27 février 2007

Réaction

 

 

 

 

 

Il a existé dans le latin en usage dans les universités du Moyen Age un terme scientifique, reactio, qui n’est pas attesté en latin classique, ni en bas latin et qui n’est donc pas enregistré dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot. Dérivé du nom du latin classique actio, il a donné en anglais reaction et en français réaction, terme de physique attesté pour la première fois en 1616 au sens de "action opposée à une autre et engendrée par elle" et enregistré dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690) avec le sens : "action du corps qui pâtit contre le corps qui agit. Il n’y a point en la nature d’action sans réaction. C’est ce que disent les philosophes en ces termes omne agens, agendo repatitur". Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1740 et défini dans la quatrième édition (1762) ainsi : "terme de physique, résistance du corps frappé à l’action du corps qui le frappe", comme dans l’exemple "la réaction est toujours égale à l’action". Dans L'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, la notion physique est admirablement bien exposée : pour les Péripatéticiens, "la réaction est l'impression que fait un corps sur celui qui l'a affecté, impression qu'il exerce sur la partie même de l'agent qui l'a affecté, et dans le temps que l'agent l'affecte; comme fait l'eau jetée sur du feu, qui, en même temps qu'elle s'y échauffe, éteint le feu. C'était un axiome dans les écoles qu'il n'y a point d'action sans réaction... Mais on ignorait que la réaction est toujours égale à l'action. C'est M. Newton qui a fait le premier cette remarque, et qui nous a appris que les actions de deux corps qui se heurtent l'un l'autre sont exactement égales, mais s'exercent en sens contraires; ou, ce qui est la même chose, que l'action et la réaction de deux corps l'un sur l'autre produisent des changements égaux sur tous les deux; et que ces changements sont dirigés en sens contraires".  Les exemples cités par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française font comprendre le sens physique de ce terme – Malebranche : "il faut faire attention à ce principe certain, que la réaction est égale à la résistance que trouve l’action, ou qu’un corps qui en choque un autre souffre dans ses parties la même compression qu’il produit dans l’autre" ; Laplace : "c’est une loi générale de la nature que la réaction est égale et contraire à l’action".

Dans les troisième (1740) et quatrième (1762) éditions du Dictionnaire de l’Académie française et chez Furetière, en 1690, la définition de réaction est expédiée en une phrase courte et sommaire. Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens distinguent neuf sens ou emplois : en chimie, en physique, en physiologie, en équitation, dans le langage courant ("émotion que provoque un reproche, une menace, une nouvelle heureuse ou fâcheuse, etc."), en science sociale, en politique (cf. plus bas). C’est que, à partir du XIXe siècle, réaction s’étend à toutes les sciences, comme l’atteste l’article très long du Trésor de la Langue française (1972-1994) : en chimie ("action d’un corps agissant sur un autre corps et pouvant entraîner une ou des transformations chimiques" ; réaction en chaîne, réactions photochimiques"), en cybernétique, électronique ("retour sur un circuit précédent d’une partie de l’énergie plus ou moins en phase"), en mécanique ("action qu’un corps exerce en retour sur un autre corps", barre de réaction, réaction d'appui, propulsion à ou par réaction, avion ou moteur à réaction"), en médecine et en pathologie ("modification de l’organisme sous l’effet d'un agent étranger, faire une réaction; réactions neurovégétatives, organiques, inflammatoires, thermiques ; résultat de toute méthode visant à un diagnostic ; la méthode elle-même, réaction immunitaire, réaction de dégénérescence, réaction de Bordet-Wassermann (méthode de sérodiagnostic de la syphilis), réactions tuberculiniques, cuti-réaction, réaction négative, positive"), en physiologie ("réponse à un stimulus"), en psychologie ("comportement qui répond à une excitation"), en psychanalyse ("réaction thérapeutique négative : forme de résistance à l’analyse qui se traduit par une aggravation, là où on attendrait une amélioration, et qui semble liée à un sentiment de culpabilité inconscient du sujet"), en physique nucléaire ("phénomène provoquant la modification d’un ou de plusieurs noyaux, réaction en chaîne, réaction nucléaire, réaction thermonucléaire").

 

De la science, le mot s’étend par métaphore à d’autres réalités que les forces de la nature. C’est dans le courant du XVIIIe siècle que le processus d’extension commence, alors que réaction était un simple terme de physique et n’avait pas commencé à coloniser d’autres sciences. Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française, publié en 1788 à Marseille, en témoigne. Après avoir rappelé le sens physique de réaction, tel que les Académiciens le définissent, Féraud ajoute : "ces mots (réaction et d’autres termes de science), d’abord employés en physique seulement, sont devenus à la mode, et sont employés dans des écrits sur toutes sorte de matières. La plupart des écrits modernes ne sont remplis que de sommes, de masse, de calculs, de combinaisons et de réactions". Le phénomène est illustré de cet exemple : "la Pologne a souvent éprouvé les pertes qu’elle essuie aujourd’hui, et autant de fois elle a recouvré tout, en réagissant avec courage contre la violence étrangère".

C’est dans le Dictionnaire de Littré que le phénomène est le plus clairement exposé. Littré a d’abord le mérite de noter que réaction est passé des sciences exactes aux sciences de la société : "en science sociale, écrit-il, c’est l’action contraire suscitée par une action antécédente". Cette extension d’un terme de physique désignant un phénomène naturel à la description de "faits de société" est illustrée par un extrait de Montesquieu ("il en est des parties d’un État comme des parties de cet univers, éternellement liées par l’action des unes et la réaction des autres") et un autre de Rousseau ("il y a entre les puissances européennes une action et une réaction qui, sans les déplacer tout à fait, les tient dans une agitation continuelle").

Pendant la Révolution, le mot passe à la politique. Dans la cinquième et la sixième éditions (1798, 1835) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré en politique est exposé : "il se dit figurément d’un parti opprimé qui se venge et agit à son tour" (exemple : "il faut dans un Etat craindre les réactions des partis"). Littré est plus précis encore : "il se dit de l’ensemble des actes d’un parti opprimé qui devient le plus fort". Un exemple illustre ce sens : "après la chute de Robespierre, la réaction royaliste fut très violente dans le midi de la France". Jusque-là, l’extension de ce terme de physique à la société est neutre, au sens où une action déclenche une réaction opposée, mais d’égale force. Il a une valeur explicative. La société semble régie par les mêmes lois que la nature. C’est avec une valeur de simple constat que Mirabeau l’emploie pour la première fois en 1790. La réaction est un "mouvement d’opinion qui agit dans le sens opposé au mouvement d’opinion qui a précédé". Aucun jugement moral n’est porté sur ce mouvement : il n’est ni bien, ni mal, il est.

Littré complète cette définition "neutre" d’un emploi partial ou engagé, qui porte, au contraire, en lui, dans sa formulation, un jugement de valeur : "plus particulièrement", la réaction est "le parti conservateur considéré comme s’opposant à l’action de la révolution". Ce sens partial et partisan est celui qu’impose Marat en 1792 : "mouvement d’idées, action qui s’oppose au progrès social issu des principes de la Révolution et vise à rétablir des institutions antérieures". La réaction n’est plus une force naturelle, transposée dans la société des hommes, c’est un principe a priori maléfique, parce qu’il s’oppose en fait à la nouvelle religion sociale, celle qui affirme d’autorité et sans examen possible que la Révolution est un progrès - ce qui ne tient pas du constat, mais du dogme. Le sens politique de réaction, celui qui est imposé à partir de 1792, justifie la Terreur, les procès politiques, les nettoyages ethniques, les camps de concentration ou de la mort, les crimes d’opinion, et toutes les horreurs sans nom de la modernité : il suffit d’accuser de réaction ceux dont on tranche la tête. C’est, objectivement, le mot le plus réactionnaire, le plus conservateur, le plus archaïque qui soit.

Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens relèvent avec prudence ce sens politique : "il se dit particulièrement de l’action d’un parti politique qui s’efforce de rétablir l’état de choses antérieur : la réaction thermidorienne, et plus particulièrement encore, ce Parti lui-même : combattre la réaction, les menées de la réaction. L'opposition accusait les conservateurs de favoriser la réaction". Ils ajoutent : "il se dit spécialement d’une réaction dans le sens conservateur". Dans l’article qui est consacré à réaction dans le Trésor de la langue française est rappelée la matrice partiale et dogmatique, relevant de la religion idéologique, qui donne à ce mot son sens moderne : "courant d’idées hostiles aux principes libéraux issus de la Révolution française de 1789" (si les auteurs de ce dictionnaire très progressiste emploient libéral dans un sens positif (les principes issus de la Révolution n’ont pas tous été libéraux ; il en est de totalitaires), c’est pour diaboliser la réaction) et "mouvement politique ayant pour but de rétablir l'état politique et social existant avant 1789". Parmi les écrivains et idéologues qui ont fait en sorte que le sens idéologique colonise tout l’éventail sémantique de réaction, il y a Hugo, qui faisait tourner les tables, dans un discours qui semble destiné aux media actuels : "soyez le journal acceptant pleinement la Révolution (…), combattant la réaction littéraire comme la réaction politique" (1868) ; Clemenceau, qui a fait tirer par l’armée sur des mineurs en grève : "les partis de réaction ont de trop puissantes racines dans ce que l’ancien régime nous a laissé d’oligarchies cléricales et militaires pour s’accommoder sans de vives résistances au triomphe de l’impartiale justice sur la violence et sur l’arbitraire" (1899) ; et, bien sûr, Jaurès, qui détestait les Juifs et n'aimait pas Dreyfus : "la société bourgeoise et la propriété individuelle trouveront le moyen de vivre, de se défendre, de rallier peu à peu, dans le désordre même et le désarroi de la vie économique bouleversée, les forces de conservation et de réaction" (1901). On ne saurait mieux dire que réaction est l'autre nom du Mal ou du Diable ou de Satan ou du Malin.

 

 

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