Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 février 2007

Perpétuité

 

 

 

 

 

En latin, perpetuitas signifie "continuité" : le mot se rapporte aussi bien à l'espace qu’un temps. En français, perpétuité, qui y est emprunté au milieu du XIIIe siècle, ne se rapporte plus qu’au temps. Ainsi dans cet extrait d’Oresme (XIVe siècle) : "la durée qui est sans commencement et sans fin est proprement dite perpétuité". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), fait de la perpétuité une propriété de la seule durée : "durée éternelle et continue", qu'il illustre de "M. Arnauld a montré la perpétuité de la foi sur la doctrine du St Sacrement" et de "la perpétuité d’un titre empêche la dépossession". Le fait que perpétuité ne se rapporte qu’au temps est confirmé par la locution à perpétuité qui signifie "pour toujours". Elle est illustrée de "les damnés souffriront à perpétuité, éternellement", "on fait des fondations d’objet à perpétuité, qui ne durent pas longtemps". La seule mention qui soit faite de la durée d’une condamnation apparaît dans le dernier exemple : "on condamne au bannissement, aux galères à perpétuité, c’est-à-dire pour toute la vie".

Furetière cite la perpétuité de la foi. L’article qui est consacré à ce nom dans l’Encyclopédie (1751-1770) de d’Alembert et de Diderot traite de questions plus terre à terre : "la perpétuité des bénéfices est établie par les anciens canons ; les prêtres sont inséparablement attachés à leurs églises par un mariage spirituel". Pourtant, cette perpétuité n'a pas duré longtemps. Pour pallier le désordre de l’Eglise, "les évêques furent obligés de se faire aider dans l’administration de leurs diocèses par des moines, à qui ils confiaient le soin des âmes et le gouvernement des paroisses, se réservant le droit de renvoyer ces moines dans leurs monastères quand ils le jugeraient à propos". Ce que précise l’auteur de cet article, c’est que "cette administration vague et incertaine n’a duré que jusqu’au XIIe siècle". Ensuite, le mot a retrouvé son sens et "les bénéfices sont revenus à leur première et ancienne perpétuité".

Dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798, les Académiciens reprennent, en la modifiant légèrement, la définition de Furetière : "durée sans interruption, sans discontinuation". Les exemples sont différents, bien qu'ils se rapportent comme ceux de Furetière à la religion et au droit : "il allègue pour sa défense l’ancienneté et la perpétuité de la possession" et "la perpétuité de la foi catholique est prouvée par des démonstrations invincibles". La locution à perpétuité n’est relevée pas dans la première édition. Dans la quatrième et dans la cinquième éditions (1762, 1798), elle est suivie de la glose "pour toujours" : "fonder une messe à perpétuité", "créer une rente rachetable à perpétuité", "des règlements faits pour être observés à perpétuité", mais à la différence de Furetière, les Académiciens ignorent l’emploi de à perpétuité au sens de "pour toute la vie" comme terme (ou absence de terme) d’une condamnation judiciaire : ou bien, ils jugent malséant, à cause des galères, de le signaler, à moins que le silence ne vaille pour une réprobation. Ce n’est qu’en 1835, dans la sixième édition, que, dans un exemple, la possibilité d’une peine "pour toute la vie" est évoquée : "condamné aux galères, aux travaux forcés à perpétuité". Un siècle plus tard, dans la huitième édition, en 1935, le mot perpétuité est enfin défini clairement : "il signifie aussi pour la vie", comme dans "condamné aux travaux forcés à perpétuité".

Littré a le mérite d’établir ce à quoi correspond dans la réalité une condamnation à perpétuité : c’est "autant que durera la vie d’un homme". Il cite aussi un emploi étendu de la locution à perpétuité, au sens de "continuellement" ou de "sans cesse", chez Mme de Staël, qui, hélas, ne savait pas très bien le français, comme l’atteste cet exemple : "sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux, et un regard qui voulait être poétique" (pour "sur ce visage, il y avait sans cesse un sourire...").

L’article qui est consacré à perpétuité dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) n’est pas très différent de celui de Littré. Le sens de ce mot n’a d'ailleurs pas vraiment évolué depuis le XVIIe siècle. Ce qui est montré, c’est que la perpétuité est aussi une notion philosophique, comme le laissait entendre le grand Oresme au XIVe siècle : c’est "la durée qui est sans commencement et sans fin". Les auteurs du Trésor de la Langue française écrivent "caractère de ce qui est perpétuel". Les synonymes, éternité, pérennité, permanence, et les exemples attestent que la perpétuité a sa matrice dans la philosophie. "L’âme dans le platonisme est encore solidaire du devenir, car sa perpétuité n’est qu’une réfraction dans le temps de l’organisation éternelle", est-il écrit dans un livre sur Plotin (1973) ; ou encore cet extrait du prophète Leroux : "Pythagore est incontestablement le père, pour notre occident, de l’idée de perpétuité de l’être, de persistance et d’éternité de la vie, et en même temps de l’idée de mutabilité de la forme, ou de changement dans les manifestations de la vie" (Humanité, 1840).

La locution à perpétuité s’emploie aussi, note Littré, à propos des places de cimetière : "concession à perpétuité se dit des terrains vendus à toujours dans les cimetières". On sait que ces concessions peuvent être reprises par le concessionnaire (généralement, la commune) au bout d’un siècle (ou moins), au cas où la tombe est à l’abandon. Auquel cas, les restes jetés à la fosse commune, l’emplacement est concédé à une autre famille. Des "fondations d’objet à perpétuité" (une messe par exemple), Furetière écrit (cf. ci-dessus) qu’elles "ne durent pas longtemps". La remarque est prémonitoire. De fait, la perpétuité en matière de réclusion criminelle n’est jamais "pour toujours". Au bout de quelques années, elle devient caduque, elle aussi, comme les messes pour lesquelles un fidèle a payé pour qu’elles soient célébrées à perpétuité. La prison à perpétuité ne dure pas longtemps. Ce n’est jamais plus de trente ans. La locution à perpétuité prend donc une valeur d’antiphrase, à moins qu’elle ne soit un euphémisme, quand elle est ajoutée à prison, réclusion ou condamnation. Elle ne veut plus rien dire – sinon "durée limitée, qui n’excède pas vingt ans". Jadis, les mots de la justice ne mentaient pas ; aujourd’hui, ils ont un sens flottant, labile, fluctuant au gré des vents (toujours les mêmes). Ils varient suivant le bon plaisir des puissants de l’idéologie. La perte du sens des mots est le symptôme criant d'une crise dans la justice, à la fois la notion et l’administration. L’absurdité s’insinue dans les mots : entre à perpétuité et ce que ces mots désignent dans la réalité, il y a un immense écart. Les mots n’ont plus de rapport avec la réalité. Bidart, condamné à la réclusion à perpétuité à deux reprises pour avoir assassiné de sang-froid trois innocents, a été libéré au bout de dix-huit ans. C’est une manière de record que de réduire la perpète à une décennie et aux quatre cinquièmes d’une autre. A l’opposé, Lajoye qui, dans un moment d’égarement, a posé une bombe artisanale dans un café, sans faire de dégâts matériels, sans blesser ni tuer quiconque, a été condamné, sans autre raison que la haine qui lui était vouée, à la réclusion à perpétuité. Il est emprisonné depuis 21 ans et, en dépit de ses demandes réitérées de libération, il reste dans les fers. Pour les uns, perpétuité signifie "durée n’excédant pas vingt ans" ; pour les autres, les laissés pour compte, les humiliés, les offensés, c’est "pour toute la vie". Non seulement les mots de la justice ne sont plus ajustés aux choses, mais encore ils sont devenus les écrans d’inégalités criantes. La fameuse "égalité en droits" qui est censée fonder la justice s’est muée, depuis longtemps, en une inégalité fondatrice qui sape tout principe et toute valeur, fussent-ils les meilleurs "sur le papier".

 

 

 

Les commentaires sont fermés.