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28 février 2007

Perpétuité

 

 

 

 

 

En latin, perpetuitas signifie "continuité" : le mot se rapporte aussi bien à l'espace qu’un temps. En français, perpétuité, qui y est emprunté au milieu du XIIIe siècle, ne se rapporte plus qu’au temps. Ainsi dans cet extrait d’Oresme (XIVe siècle) : "la durée qui est sans commencement et sans fin est proprement dite perpétuité". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), fait de la perpétuité une propriété de la seule durée : "durée éternelle et continue", qu'il illustre de "M. Arnauld a montré la perpétuité de la foi sur la doctrine du St Sacrement" et de "la perpétuité d’un titre empêche la dépossession". Le fait que perpétuité ne se rapporte qu’au temps est confirmé par la locution à perpétuité qui signifie "pour toujours". Elle est illustrée de "les damnés souffriront à perpétuité, éternellement", "on fait des fondations d’objet à perpétuité, qui ne durent pas longtemps". La seule mention qui soit faite de la durée d’une condamnation apparaît dans le dernier exemple : "on condamne au bannissement, aux galères à perpétuité, c’est-à-dire pour toute la vie".

Furetière cite la perpétuité de la foi. L’article qui est consacré à ce nom dans l’Encyclopédie (1751-1770) de d’Alembert et de Diderot traite de questions plus terre à terre : "la perpétuité des bénéfices est établie par les anciens canons ; les prêtres sont inséparablement attachés à leurs églises par un mariage spirituel". Pourtant, cette perpétuité n'a pas duré longtemps. Pour pallier le désordre de l’Eglise, "les évêques furent obligés de se faire aider dans l’administration de leurs diocèses par des moines, à qui ils confiaient le soin des âmes et le gouvernement des paroisses, se réservant le droit de renvoyer ces moines dans leurs monastères quand ils le jugeraient à propos". Ce que précise l’auteur de cet article, c’est que "cette administration vague et incertaine n’a duré que jusqu’au XIIe siècle". Ensuite, le mot a retrouvé son sens et "les bénéfices sont revenus à leur première et ancienne perpétuité".

Dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798, les Académiciens reprennent, en la modifiant légèrement, la définition de Furetière : "durée sans interruption, sans discontinuation". Les exemples sont différents, bien qu'ils se rapportent comme ceux de Furetière à la religion et au droit : "il allègue pour sa défense l’ancienneté et la perpétuité de la possession" et "la perpétuité de la foi catholique est prouvée par des démonstrations invincibles". La locution à perpétuité n’est relevée pas dans la première édition. Dans la quatrième et dans la cinquième éditions (1762, 1798), elle est suivie de la glose "pour toujours" : "fonder une messe à perpétuité", "créer une rente rachetable à perpétuité", "des règlements faits pour être observés à perpétuité", mais à la différence de Furetière, les Académiciens ignorent l’emploi de à perpétuité au sens de "pour toute la vie" comme terme (ou absence de terme) d’une condamnation judiciaire : ou bien, ils jugent malséant, à cause des galères, de le signaler, à moins que le silence ne vaille pour une réprobation. Ce n’est qu’en 1835, dans la sixième édition, que, dans un exemple, la possibilité d’une peine "pour toute la vie" est évoquée : "condamné aux galères, aux travaux forcés à perpétuité". Un siècle plus tard, dans la huitième édition, en 1935, le mot perpétuité est enfin défini clairement : "il signifie aussi pour la vie", comme dans "condamné aux travaux forcés à perpétuité".

Littré a le mérite d’établir ce à quoi correspond dans la réalité une condamnation à perpétuité : c’est "autant que durera la vie d’un homme". Il cite aussi un emploi étendu de la locution à perpétuité, au sens de "continuellement" ou de "sans cesse", chez Mme de Staël, qui, hélas, ne savait pas très bien le français, comme l’atteste cet exemple : "sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux, et un regard qui voulait être poétique" (pour "sur ce visage, il y avait sans cesse un sourire...").

L’article qui est consacré à perpétuité dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) n’est pas très différent de celui de Littré. Le sens de ce mot n’a d'ailleurs pas vraiment évolué depuis le XVIIe siècle. Ce qui est montré, c’est que la perpétuité est aussi une notion philosophique, comme le laissait entendre le grand Oresme au XIVe siècle : c’est "la durée qui est sans commencement et sans fin". Les auteurs du Trésor de la Langue française écrivent "caractère de ce qui est perpétuel". Les synonymes, éternité, pérennité, permanence, et les exemples attestent que la perpétuité a sa matrice dans la philosophie. "L’âme dans le platonisme est encore solidaire du devenir, car sa perpétuité n’est qu’une réfraction dans le temps de l’organisation éternelle", est-il écrit dans un livre sur Plotin (1973) ; ou encore cet extrait du prophète Leroux : "Pythagore est incontestablement le père, pour notre occident, de l’idée de perpétuité de l’être, de persistance et d’éternité de la vie, et en même temps de l’idée de mutabilité de la forme, ou de changement dans les manifestations de la vie" (Humanité, 1840).

La locution à perpétuité s’emploie aussi, note Littré, à propos des places de cimetière : "concession à perpétuité se dit des terrains vendus à toujours dans les cimetières". On sait que ces concessions peuvent être reprises par le concessionnaire (généralement, la commune) au bout d’un siècle (ou moins), au cas où la tombe est à l’abandon. Auquel cas, les restes jetés à la fosse commune, l’emplacement est concédé à une autre famille. Des "fondations d’objet à perpétuité" (une messe par exemple), Furetière écrit (cf. ci-dessus) qu’elles "ne durent pas longtemps". La remarque est prémonitoire. De fait, la perpétuité en matière de réclusion criminelle n’est jamais "pour toujours". Au bout de quelques années, elle devient caduque, elle aussi, comme les messes pour lesquelles un fidèle a payé pour qu’elles soient célébrées à perpétuité. La prison à perpétuité ne dure pas longtemps. Ce n’est jamais plus de trente ans. La locution à perpétuité prend donc une valeur d’antiphrase, à moins qu’elle ne soit un euphémisme, quand elle est ajoutée à prison, réclusion ou condamnation. Elle ne veut plus rien dire – sinon "durée limitée, qui n’excède pas vingt ans". Jadis, les mots de la justice ne mentaient pas ; aujourd’hui, ils ont un sens flottant, labile, fluctuant au gré des vents (toujours les mêmes). Ils varient suivant le bon plaisir des puissants de l’idéologie. La perte du sens des mots est le symptôme criant d'une crise dans la justice, à la fois la notion et l’administration. L’absurdité s’insinue dans les mots : entre à perpétuité et ce que ces mots désignent dans la réalité, il y a un immense écart. Les mots n’ont plus de rapport avec la réalité. Bidart, condamné à la réclusion à perpétuité à deux reprises pour avoir assassiné de sang-froid trois innocents, a été libéré au bout de dix-huit ans. C’est une manière de record que de réduire la perpète à une décennie et aux quatre cinquièmes d’une autre. A l’opposé, Lajoye qui, dans un moment d’égarement, a posé une bombe artisanale dans un café, sans faire de dégâts matériels, sans blesser ni tuer quiconque, a été condamné, sans autre raison que la haine qui lui était vouée, à la réclusion à perpétuité. Il est emprisonné depuis 21 ans et, en dépit de ses demandes réitérées de libération, il reste dans les fers. Pour les uns, perpétuité signifie "durée n’excédant pas vingt ans" ; pour les autres, les laissés pour compte, les humiliés, les offensés, c’est "pour toute la vie". Non seulement les mots de la justice ne sont plus ajustés aux choses, mais encore ils sont devenus les écrans d’inégalités criantes. La fameuse "égalité en droits" qui est censée fonder la justice s’est muée, depuis longtemps, en une inégalité fondatrice qui sape tout principe et toute valeur, fussent-ils les meilleurs "sur le papier".

 

 

 

27 février 2007

Réaction

 

 

 

 

 

Il a existé dans le latin en usage dans les universités du Moyen Age un terme scientifique, reactio, qui n’est pas attesté en latin classique, ni en bas latin et qui n’est donc pas enregistré dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot. Dérivé du nom du latin classique actio, il a donné en anglais reaction et en français réaction, terme de physique attesté pour la première fois en 1616 au sens de "action opposée à une autre et engendrée par elle" et enregistré dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690) avec le sens : "action du corps qui pâtit contre le corps qui agit. Il n’y a point en la nature d’action sans réaction. C’est ce que disent les philosophes en ces termes omne agens, agendo repatitur". Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1740 et défini dans la quatrième édition (1762) ainsi : "terme de physique, résistance du corps frappé à l’action du corps qui le frappe", comme dans l’exemple "la réaction est toujours égale à l’action". Dans L'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, la notion physique est admirablement bien exposée : pour les Péripatéticiens, "la réaction est l'impression que fait un corps sur celui qui l'a affecté, impression qu'il exerce sur la partie même de l'agent qui l'a affecté, et dans le temps que l'agent l'affecte; comme fait l'eau jetée sur du feu, qui, en même temps qu'elle s'y échauffe, éteint le feu. C'était un axiome dans les écoles qu'il n'y a point d'action sans réaction... Mais on ignorait que la réaction est toujours égale à l'action. C'est M. Newton qui a fait le premier cette remarque, et qui nous a appris que les actions de deux corps qui se heurtent l'un l'autre sont exactement égales, mais s'exercent en sens contraires; ou, ce qui est la même chose, que l'action et la réaction de deux corps l'un sur l'autre produisent des changements égaux sur tous les deux; et que ces changements sont dirigés en sens contraires".  Les exemples cités par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française font comprendre le sens physique de ce terme – Malebranche : "il faut faire attention à ce principe certain, que la réaction est égale à la résistance que trouve l’action, ou qu’un corps qui en choque un autre souffre dans ses parties la même compression qu’il produit dans l’autre" ; Laplace : "c’est une loi générale de la nature que la réaction est égale et contraire à l’action".

Dans les troisième (1740) et quatrième (1762) éditions du Dictionnaire de l’Académie française et chez Furetière, en 1690, la définition de réaction est expédiée en une phrase courte et sommaire. Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens distinguent neuf sens ou emplois : en chimie, en physique, en physiologie, en équitation, dans le langage courant ("émotion que provoque un reproche, une menace, une nouvelle heureuse ou fâcheuse, etc."), en science sociale, en politique (cf. plus bas). C’est que, à partir du XIXe siècle, réaction s’étend à toutes les sciences, comme l’atteste l’article très long du Trésor de la Langue française (1972-1994) : en chimie ("action d’un corps agissant sur un autre corps et pouvant entraîner une ou des transformations chimiques" ; réaction en chaîne, réactions photochimiques"), en cybernétique, électronique ("retour sur un circuit précédent d’une partie de l’énergie plus ou moins en phase"), en mécanique ("action qu’un corps exerce en retour sur un autre corps", barre de réaction, réaction d'appui, propulsion à ou par réaction, avion ou moteur à réaction"), en médecine et en pathologie ("modification de l’organisme sous l’effet d'un agent étranger, faire une réaction; réactions neurovégétatives, organiques, inflammatoires, thermiques ; résultat de toute méthode visant à un diagnostic ; la méthode elle-même, réaction immunitaire, réaction de dégénérescence, réaction de Bordet-Wassermann (méthode de sérodiagnostic de la syphilis), réactions tuberculiniques, cuti-réaction, réaction négative, positive"), en physiologie ("réponse à un stimulus"), en psychologie ("comportement qui répond à une excitation"), en psychanalyse ("réaction thérapeutique négative : forme de résistance à l’analyse qui se traduit par une aggravation, là où on attendrait une amélioration, et qui semble liée à un sentiment de culpabilité inconscient du sujet"), en physique nucléaire ("phénomène provoquant la modification d’un ou de plusieurs noyaux, réaction en chaîne, réaction nucléaire, réaction thermonucléaire").

 

De la science, le mot s’étend par métaphore à d’autres réalités que les forces de la nature. C’est dans le courant du XVIIIe siècle que le processus d’extension commence, alors que réaction était un simple terme de physique et n’avait pas commencé à coloniser d’autres sciences. Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française, publié en 1788 à Marseille, en témoigne. Après avoir rappelé le sens physique de réaction, tel que les Académiciens le définissent, Féraud ajoute : "ces mots (réaction et d’autres termes de science), d’abord employés en physique seulement, sont devenus à la mode, et sont employés dans des écrits sur toutes sorte de matières. La plupart des écrits modernes ne sont remplis que de sommes, de masse, de calculs, de combinaisons et de réactions". Le phénomène est illustré de cet exemple : "la Pologne a souvent éprouvé les pertes qu’elle essuie aujourd’hui, et autant de fois elle a recouvré tout, en réagissant avec courage contre la violence étrangère".

C’est dans le Dictionnaire de Littré que le phénomène est le plus clairement exposé. Littré a d’abord le mérite de noter que réaction est passé des sciences exactes aux sciences de la société : "en science sociale, écrit-il, c’est l’action contraire suscitée par une action antécédente". Cette extension d’un terme de physique désignant un phénomène naturel à la description de "faits de société" est illustrée par un extrait de Montesquieu ("il en est des parties d’un État comme des parties de cet univers, éternellement liées par l’action des unes et la réaction des autres") et un autre de Rousseau ("il y a entre les puissances européennes une action et une réaction qui, sans les déplacer tout à fait, les tient dans une agitation continuelle").

Pendant la Révolution, le mot passe à la politique. Dans la cinquième et la sixième éditions (1798, 1835) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré en politique est exposé : "il se dit figurément d’un parti opprimé qui se venge et agit à son tour" (exemple : "il faut dans un Etat craindre les réactions des partis"). Littré est plus précis encore : "il se dit de l’ensemble des actes d’un parti opprimé qui devient le plus fort". Un exemple illustre ce sens : "après la chute de Robespierre, la réaction royaliste fut très violente dans le midi de la France". Jusque-là, l’extension de ce terme de physique à la société est neutre, au sens où une action déclenche une réaction opposée, mais d’égale force. Il a une valeur explicative. La société semble régie par les mêmes lois que la nature. C’est avec une valeur de simple constat que Mirabeau l’emploie pour la première fois en 1790. La réaction est un "mouvement d’opinion qui agit dans le sens opposé au mouvement d’opinion qui a précédé". Aucun jugement moral n’est porté sur ce mouvement : il n’est ni bien, ni mal, il est.

Littré complète cette définition "neutre" d’un emploi partial ou engagé, qui porte, au contraire, en lui, dans sa formulation, un jugement de valeur : "plus particulièrement", la réaction est "le parti conservateur considéré comme s’opposant à l’action de la révolution". Ce sens partial et partisan est celui qu’impose Marat en 1792 : "mouvement d’idées, action qui s’oppose au progrès social issu des principes de la Révolution et vise à rétablir des institutions antérieures". La réaction n’est plus une force naturelle, transposée dans la société des hommes, c’est un principe a priori maléfique, parce qu’il s’oppose en fait à la nouvelle religion sociale, celle qui affirme d’autorité et sans examen possible que la Révolution est un progrès - ce qui ne tient pas du constat, mais du dogme. Le sens politique de réaction, celui qui est imposé à partir de 1792, justifie la Terreur, les procès politiques, les nettoyages ethniques, les camps de concentration ou de la mort, les crimes d’opinion, et toutes les horreurs sans nom de la modernité : il suffit d’accuser de réaction ceux dont on tranche la tête. C’est, objectivement, le mot le plus réactionnaire, le plus conservateur, le plus archaïque qui soit.

Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens relèvent avec prudence ce sens politique : "il se dit particulièrement de l’action d’un parti politique qui s’efforce de rétablir l’état de choses antérieur : la réaction thermidorienne, et plus particulièrement encore, ce Parti lui-même : combattre la réaction, les menées de la réaction. L'opposition accusait les conservateurs de favoriser la réaction". Ils ajoutent : "il se dit spécialement d’une réaction dans le sens conservateur". Dans l’article qui est consacré à réaction dans le Trésor de la langue française est rappelée la matrice partiale et dogmatique, relevant de la religion idéologique, qui donne à ce mot son sens moderne : "courant d’idées hostiles aux principes libéraux issus de la Révolution française de 1789" (si les auteurs de ce dictionnaire très progressiste emploient libéral dans un sens positif (les principes issus de la Révolution n’ont pas tous été libéraux ; il en est de totalitaires), c’est pour diaboliser la réaction) et "mouvement politique ayant pour but de rétablir l'état politique et social existant avant 1789". Parmi les écrivains et idéologues qui ont fait en sorte que le sens idéologique colonise tout l’éventail sémantique de réaction, il y a Hugo, qui faisait tourner les tables, dans un discours qui semble destiné aux media actuels : "soyez le journal acceptant pleinement la Révolution (…), combattant la réaction littéraire comme la réaction politique" (1868) ; Clemenceau, qui a fait tirer par l’armée sur des mineurs en grève : "les partis de réaction ont de trop puissantes racines dans ce que l’ancien régime nous a laissé d’oligarchies cléricales et militaires pour s’accommoder sans de vives résistances au triomphe de l’impartiale justice sur la violence et sur l’arbitraire" (1899) ; et, bien sûr, Jaurès, qui détestait les Juifs et n'aimait pas Dreyfus : "la société bourgeoise et la propriété individuelle trouveront le moyen de vivre, de se défendre, de rallier peu à peu, dans le désordre même et le désarroi de la vie économique bouleversée, les forces de conservation et de réaction" (1901). On ne saurait mieux dire que réaction est l'autre nom du Mal ou du Diable ou de Satan ou du Malin.

 

 

26 février 2007

Conglomérat

 

 

 

 

 

Voilà encore un cas qui illustre les lois qui régissent la formation de la NLF, à savoir l’emploi abusif ou imagé de termes scientifiques pour désigner des réalités dites sociales ; autrement dit, l’extension au social des termes des sciences exactes ou dures. La langue n’échappe pas à l’imperium des sciences sociales.

Ce terme de science est moderne – et même du dernier cri, bien qu’il soit dérivé du verbe latin conglomerare entendu dans le sens "de mettre en peloton, en boule, en masse" et "entasser, accumuler". Il est attesté dans la première moitié du XIXe siècle dans des ouvrages de sciences naturelles et enregistré dans les dictionnaires à partir de 1872 : Dictionnaire de la Langue française de Littré, 1863-1877, septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, 1878 et 1932-35, dans lesquels il est défini de la même manière : "terme de minéralogie, agrégation de substances diverses", sans que ce sens soit illustré du moindre exemple.

En revanche, la définition du Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus claire : en géologie, c’est la "réunion en masse compacte de substances minérales diverses", comme dans l’exemple éloquent "les conglomérats volcaniques sont formés de fragments de roches volcaniques unis par un ciment" (Les Pierres et les roches, 1896). Alors que les auteurs du Trésor font de ce terme un terme de géologie, les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, fidèles à leurs prédécesseurs, en font un terme de minéralogie (ce qui n’est pas tout à fait conforme à l’objet de cette science), tout en définissant conglomérat de façon plus précise que dans les éditions antérieures (1878, 1932-35) : "roche détritique formée par l’agrégation d’éléments rocheux dans un ciment naturel".

Dès 1865, avant même qu’il ne soit enregistré dans un dictionnaire, conglomérat est employé dans un sens figuré, et entièrement social, par un idéologue qui a contribué, plus que les autres sans doute, à la diffusion en France de la nouvelle religion sociale : Proudhon. Un conglomérat, pour lui, est un ensemble de "personnes ou de choses mêlées en un tout". De fait, entendu dans ce sens nouveau et social, le conglomérat préfigure le socialisme et le communisme que prône Proudhon. Dans la brèche ouverte, se sont engouffrés de nombreux écrivains ; Barrès (quand il était socialiste) : "je comparerais volontiers une nation à ces puddings de pierres qui se forment le plus souvent dans les eaux vives et que l’on nomme conglomérats" (1902) ; Lhote, critique d’art, à propos de choses représentées : "ces éléments (nuages, eau, rochers, figures) unifiés seront organisés selon la hiérarchie nécessaire à l’expression. Le tableau sera ainsi un tout complet, un conglomérat d’objets de valeurs différentes" (1942) ; Brasillach : "dans Corneille, (...) il y a certain conglomérat de bassesse et de lâcheté, de ruse ignoble, de combinaisons louches, qui dépasse les mieux dessinés des héros de Shakespeare" (1938).

L’étonnant est que les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas le sens économique de conglomérat, qui est pourtant une des scies de la logorrhée gauchiste, sinon dans une remarque, pour signaler que ce sens est défini dans le Supplément du Dictionnaire analogique de la Langue française de Paul Robert (1970) et dans des ouvrages d’économie publiés de 1970 à 1973. C’est la "réunion d’activités diverses sous l’égide d’un seul contrôle financier". Il est vrai que ce sens-là de conglomérat est un néologisme sémantique, emprunté à l’anglo-américain, langue dans laquelle "a conglomerate" is "a large corporation made up of many different firms", c’est-à-dire un agrégat (terme de bâtiment) d’entreprises. En revanche, ce sens est exposé clairement, à la suite de l’emploi en minéralogie (cité ci-dessus) et dans la construction ("matière formée de divers éléments agglomérés par un liant et destinée à la construction" : le pisé, le béton sont des conglomérats), dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : en économie, "groupe de sociétés industrielles et commerciales dont les activités sont très différentes". La définition du Trésor de la Langue française est hésitante ou flottante ; celle du Dictionnaire de l’Académie française, postérieure de trente ans environ, est nette et ferme, comme s’il fallait trois décennies pour acclimater en France les réalités économiques américaines ("la France a trente ans de retard sur les Etats-Unis", disent les instruits). Dans Les mots dans le vent (1971, Larousse), il est écrit que "ce type de groupement a pour but d’étendre la puissance économique et financière d’une société sans que le rassemblement en cause prenne une position dominante dans une activité industrielle ou économique particulière : les actionnaires du conglomérat échappent ainsi à la législation américaine contre les positions dominantes (lois anti-trusts)". C’est parce que les trusts n’étaient plus en odeur de sainteté aux USA que des conglomérats se sont formés. La loi est ainsi contournée. La loi interdisant les trusts a eu pour effet détestable de hâter la formation d’ensembles encore plus dangereux. Les Anciens disaient : tomber de Charybde à Scylla, et les vieux Français : qui veut faire l’Ange fait la Bête.

 

 

 

25 février 2007

Charité

 

 

 

 

 

Ce mot a subi en deux siècles une évolution sémantique qui se résume ainsi : affaiblissement du sens transcendantal et remplacement de celui-ci par un sens immanent ou dit, en termes modernes, réduction du sens théologique, qui est le cœur de la religion chrétienne, à un vague sens social. Le mot a évolué en même temps et dans la même direction (ou sens) que la France, comme si son évolution était homologue de celle de la réalité. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française : dans les éditions modernes, l’article consacré à charité est plus court et plus sommaire que dans les éditions anciennes ; et le sens théologique de charité, à savoir "amour divin", "amour de Dieu pour ses créatures", disparaît au profit du sens social : "don, aumône".

En latin, le nom caritas signifie "cherté", "prix élevé" (du blé, par exemple) et, au moral, à propos de ce qui est cher à quelqu’un, "amour, affection, tendresse". Dans le latin que parlaient les premiers chrétiens d’Occident, caritas a traduit le nom grec agapé, "amour divin" (amour de Dieu pour ce qu’il a créé), et qui a désigné, quand la religion du Christ s’est répandu dans l’empire romain, le "repas du soir pris en commun par les premiers chrétiens et au cours duquel était célébré le rite eucharistique". Charité est originel en quelque sorte en français, puisqu’il est attesté au tout début de la langue française, dès la seconde moitié du Xe siècle, au sens de "amour de Dieu et du prochain" et, dans un autre texte, au sens de "amour parfait qui est en Dieu". Puis, il s’est étendu au XIIe siècle au "repas de charité offert aux voyageurs dans les monastères", aux dons et aumônes, au sentiment de générosité envers les pauvres ; enfin au XVIIe siècle, dans l’expression de politesse avoir la charité de, il prend le sens affaibli de "complaisance, bonté".

Ces sens, avec d’autres, sont exposés dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la huitième. Soit la huitième (1932-35). La charité est l’une des "trois vertus théologales : amour que nous ressentons pour Dieu comme notre souverain bien et pour le prochain en vue de Dieu" et, "en termes de théologie, il se dit aussi de l’amour de Dieu même pour l’homme" (sens du mot grec agapé). De là, il prend pour sens "aumône qu’on donne aux pauvres" ; et, dans ce sens, "il peut s’employer au pluriel". Les dames de charité "concourent au soulagement des pauvres d’une paroisse". Le proverbe charité bien ordonnée commence par soi-même a pour sens "il est naturel de songer à ses propres besoins avant de s’occuper de ceux des autres".

Dans cette édition, des sens ont disparu, qui étaient relevés dans la quatrième édition (1762), dont "congrégation de laïcs ou de religieux qui s’associent pour secourir les pauvres" : les Dames de la Charité, il a été enterré par la Charité, les religieux de la Charité. Le nom a désigné aussi l’hôpital où "les religieux traitent les pauvres malades". La vieille expression prêter une charité, des charités à quelqu'un a pour sens "vouloir faire croire contre la vérité, qu’il a dit ou fait quelque chose qu’il n’a ni dit ni fait", comme dans "je suis sûr qu’il n’a point dit cela, c’est une charité qu’on lui prête" et "la Cour est un pays où l’on prête souvent des charités".

D’autres sens, exposés en 1935, ne le sont plus dans la neuvième édition (en cours) : ainsi, le sens théologique d’amour divin ou amour de Dieu pour ce qu’il a créé. De même, les Académiciens rappellent que charité, en français moderne, peut être employé dans des contextes exempts de toute référence religieuse : "souci du prochain, qui peut être indépendant de toute foi religieuse", comme dans "charité fraternelle" ou "il faisait cela par charité".

Littré, qui était scientiste et positiviste, écarte de l’article charité (in Dictionnaire de la langue française) toute référence à l’amour divin ou à l’amour de l’homme pour Dieu : de fait, en extirpant de ce mot tout sens théologique, il délégitime la charité. Seuls subsistent "l’amour du prochain", ou les emplois ironiques de charité, les différentes facettes du sens social : "acte de bienfaisance, aumône", "congrégations qui se vouent au soulagement de la misère" (les frères et sœurs de la Charité), "dame de charité, bureau de charité : dame, bureau qui distribuent des charités", "titre d’honneur donné aux princes de l’Église (Votre Charité)" et les proverbes et les locutions : "charité bien ordonnée commence par soi-même", "prêter des charités à quelqu’un" au sens de "lui faire l’aumône d’une imputation calomnieuse".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), sont cités, pour illustrer le sens areligieux de charité ("amour mutuel des hommes, considérés comme des semblables, humanité, philanthropie"), des extraits d’idéologues allumés du XIXe siècle qui, tous, ont vidé la charité de sa référence mystique. Parmi ceux-ci, Leroux, le prophète de la nouvelle religion occulto-socialiste : "la réunion de tant de peuples en un seul avait commencé à donner le soupçon de l’unité de nature, de l’unité d’espèce, le soupçon de la solidarité du genre humain. On sait de quels applaudissements le vers de Térence où la solidarité humaine est entrevue fut couvert à Rome sur le théâtre. Cicéron parle d’un lien de charité qui doit unir tous les hommes et Sénèque dit sur la fraternité humaine une foule de bonnes choses" (De l’Humanité, 1840). Ainsi, il peut être nié que le christianisme a formulé le premier la thèse de l’unité du genre humain. Ou encore, le "père de la sociologie" (en fait, son fils, le vrai père étant Comte), Durkheim, tente de réduire la charité à la justice ou de montrer que la justice dépasse la charité ou qu’elle l’incarne ou la subsume : "pour que les hommes se reconnaissent et se garantissent mutuellement des droits, il faut d’abord qu’ils s’aiment, que, pour une raison quelconque, ils tiennent les uns aux autres et à une même société dont ils fassent partie. La justice est pleine de charité" (1893). Que Durkheim sorte du tombeau pour constater comment la justice est rendue dans la France républicaine, sociale et laïque ou ailleurs dans le monde ! Il pourra ainsi réécrire son oeuvre.

 

 

 

24 février 2007

Expansion

 

 

 

 

 

Le mot latin expansio, auquel est emprunté expansion, est tardif. Il est attesté chez deux écrivains du Ve siècle de notre ère : l’un spécialiste d’exégèse chrétienne (Arnobius), l’autre médecin (Caelius Aurelianus). Dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, il est traduit par "action d’étendre" et "extension" : aucun exemple ne l'illustre. En français, il est attesté en 1584 comme terme scientifique : expansion du ciel. Il est relevé pour la première fois en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition). C’est un terme d’anatomie et de physique. En anatomie, il "se dit du prolongement de quelque partie", comme dans "l’expansion membraneuse du genou" ou "l’expansion ligamenteuse". En physique, c’est "l’action ou état d’un corps qui se dilate"  ("l’expansion de l’air par la chaleur"). Ces deux sens sont repris avec les mêmes exemples dans la cinquième édition (1798). Dans la sixième édition (1832-35), la définition s’enrichit : "il s’emploie dans un sens analogue en termes de botanique" ("les botanistes pensent que la corolle est une expansion du liber") et du sens figuré suivant : "avoir de l’expansion : communiquer facilement ses sentiments" (les Français alors deviennent "romantiques"). Dans la huitième édition (1932-35), l’emploi botanique n’est plus mentionné, mais l’emploi figuré est plus étendu qu’un siècle auparavant : "figurément il se dit de l’action par laquelle une âme se répand au dehors, communique ses sentiments" et "il se dit du mouvement par lequel certaines idées se propagent" ("l’expansion d’une doctrine"). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1977), cite le sens physique ("dilatation d’un corps doué d’expansibilité : l’expansion de l’air par la chaleur"), anatomique, botanique ("prolongement de certaines parties, expansions membraneuses") et les sens figurés : "action de s’étendre, de se développer ("l’expansion du mouvement révolutionnaire") et "épanchement des pensées, des sentiments" ("avoir beaucoup d’expansion" : aujourd’hui, on dit "être expansif").

Jusqu’au début du XXe siècle, les dictionnaires relèvent expansion comme un terme de science (anatomie, physique, botanique) qui, timidement à dire vrai, s’étend hors de la science, dans le domaine du comportement (les sentiments qui s’épanchent) et de la société (les idées, dont celles de révolution, qui gagnent peu à peu le corps social). L’état de langue enregistré dans le Trésor de la Langue française (1872-1994) est marqué par l’expansion d’expansion dans la société et l’économie. Bien entendu, les emplois en physique, en chimie (argile expansée, fibres de bois expansé, polystyrène expansé), dans le bâtiment, dans la technique automobile (vase d’expansion), en anatomie, biologie, botanique, en géographie (l’expansion d’un fleuve), en linguistique ("il convient de distinguer entre deux types d’expansion : l’expansion par coordination et l'expansion par subordination"), sont relevés et illustrés d’exemples : de même, l’extension de ce mot à des sensations de goût, ouïe, odorat (diffusion d’un arôme, d’une parfum, ampleur d’un son, d’une note).

Ce qui est nouveau, c’est l’emploi d’expansion au sens de "croissance" ou "d’augmentation en importance" dans les domaines de l’économie et de la société : expansion d’une ville, d’une région, d’un Etat, d’un territoire, dont la sinistre expansion coloniale chère à la IIIe République, d’une activité ou d’une branche d’activités (du nucléaire, tourisme, des chemins de fer), de l’économie, du commerce, d’un marché, des capitaux, de la population, de l’industrie, etc., comme dans l’exemple : "vers 1952, après une longue période de stagnation économique, la France entrait dans une phase d’expansion industrielle" (1966). Il est vrai que ce Trésor a été rédigé et publié au terme d’une des plus vives et longues phases d’expansion touchant l’industrie, l’agriculture, les services que la France ait connue au cours de son histoire : on comprend dès lors que ce terme ait été employé à tout propos et à tout instant.

La réalité, aujourd’hui, est différente. L’expansion à tout va est finie depuis trente ans. Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours) semblent en avoir pris conscience. L’expansion à l’infini d’expansion tient en partie du passé. Ainsi, les emplois sociaux et économiques cités dans ce dictionnaire sont moins nombreux que les emplois scientifiques, dont ceux récents de l’astronomie (l'expansion de l’Univers : "théorie selon laquelle les galaxies s’écarteraient les unes des autres avec une vitesse proportionnelle à la distance qui les sépare") et de la géologie (expansion océanique, "augmentation de la surface du fond des océans résultant de l’activité volcanique des dorsales océaniques") qu’ignorent les auteurs du Trésor, et beaucoup moins nombreux que les emplois économiques et sociaux relevés en 1972, ceux-là étant réduits à trois lignes : "augmentation en importance, croissance, accroissement : l’expansion économique d’une nation, l’expansion industrielle, un secteur, une région en voie d’expansion, en pleine expansion, l’expansion démographique". C’est peu. Ce que montre la comparaison de ces dictionnaires, publiés à trois décennies d’intervalle, c’est moins la fin de l’expansion en France (elle continue, moins vive et elle touche surtout le secteur tertiaire et les activités immatérielles, donc invisibles) que la mort de l’idée suivant laquelle l’expansion à l’infini est source de bonheur collectif et la disparition de l’optimisme béat que provoquait dans les années 1950-70 l’expansion de la population, des activités économiques, de l’industrie lourde, de la culture, et, resucée de l’expansion coloniale, l’expansion dans le monde entier de la civilisation dite occidentale.

 

23 février 2007

Coalition

 

 

 

 

 

 

 

Il semble qu’il existe, au vu de l’histoire de la langue, deux homonymes coalition. Le premier est dérivé du participe passé du verbe latin coalescere au sens de "s’unir, se lier, se développer" ; le second est un emprunt à l’anglais coalition, de même origine latine, dans le sens politique de "réunion" (de partis). L’un est attesté au milieu du XVIe siècle dans des contextes théologique ou scientifique au sens de "union de substances différentes" ; l’autre est attesté en 1718 à propos de l’Angleterre : "on avait parlé d’une coalition dans le ministère, c’est-à-dire d’un mélange de whigs et de tories".

Ce nom n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de la fin du XVIIIe siècle. Le premier à le faire est Jean-François Féraud, auteur du Dictionnaire critique de la langue française (Marseille, 1788). L’article qui y est consacré est partiel. Seul le sens anglais est défini et coalition est qualifié d'anglicisme, ce qui partiellement inexact. C’est la "confédération, réunion de deux partis opposés". Le sens est illustré par l’exemple suivant : "il a fait proposer la paix aux insurgés (des colonies américaines) avec une coalition contre la France". Le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est plus complet, puisqu’il donne une définition des deux sens de coalition, que les Académiciens distinguent suivant qu’ils sont matériels ou moraux : "il se dit en physique pour signifier l’union intime de plusieurs substances"  (employé en 1753 dans le tome 3 de L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot). Le deuxième sens est celui que le français a emprunté à l’anglais : "il se dit au moral de la réunion de différents partis, de la ligue de plusieurs puissances". Dans le sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens politique ("réunion de différents partis, ligue de plusieurs puissances") est conservé, mais le sens " physique " disparaît (relevé comme vieux et spécifique de la physique dans le Trésor de la Langue française, 1972-1994 : "agrégation de plusieurs substances" et, par métaphore, dans cet extrait d’Huysmans : "il y eut alors entre artistes une coalition de cervelles, une fonte d’âmes, les peintres s’associèrent dans un même idéal de beauté avec les architectes", 1895). Il est remplacé par le sens social : "il se dit aussi en parlant d’un concert de mesures pratiqué par plusieurs personnes dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État", comme dans "coalition d’ouvriers", "les ouvriers formèrent une coalition pour obtenir une augmentation de salaire", "il y eut une coalition entre les fabricants pour forcer l’abaissement des salaires", "punir les chefs d’une coalition", que Littré expose à son tour dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) : "dans l’ordre économique, union soit des patrons ou maîtres, soit des ouvriers ou domestiques, pour modifier à leur profit les conditions du travail et particulièrement les salaires, soit des producteurs soit des consommateurs, pour modifier les prix et en général les conditions de l’échange" ; de même les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) : "il se dit aussi, dans l’ordre économique, d’une union concertée entre ouvriers, patrons, industriels, commerçants, etc., en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange". Ce sens est aussi relevé dans le Trésor de la langue française (1972-1994) : "entente des membres dispersés d’un même groupe social ou politique pour obtenir certains avantages", comme une coalition d'ouvriers et illustré d’un exemple de Jaurès : "il n’y a pas d’armée de réserve à qui puisse faire appel la propriété bourgeoise. Celle-ci, dans certains vignobles, est à la merci de la coalition d’un nombre assez restreint de salariés" (1901). Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours), le mentionnent comme vieilli ("entente entre ouvriers, entre patrons, entre industriels ou entre commerçants, en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange") ; ainsi dans l’exemple : "la loi sur les coalitions, qui punissait la grève, a été abrogée en 1864". Le sens social de ce mot est désuet ou abrogé comme la loi l’a été, il y a plus d’un siècle. Les raisons en sont claires : quand le nom coalition (cf. ci-dessous), est employé à propos d’Etats ou d’armées dans un contexte géopolitique, il implique de la part de ceux qui se coalisent contre un autre pays de l’agressivité, de l’hostilité, voire une volonté destructrice. Il aurait été inutilement insolent de laisser entendre que, dans une société policée ou supposée telle, ces pulsions puissent armer la haine d’une association de citoyens ou que les revendications sociales ne soient que la guerre continuée par d’autres moyens.

 

Il est un autre sens, à la fois politique et "historique", apparu à un moment précis de l’histoire, lors des guerres contre Napoléon, que les Académiciens glosent à partir de la sixième édition, 1835, de leur Dictionnaire, comme une extension du sens "réunion de différents partis" : la "ligue de plusieurs puissances", comme dans les exemples "former une coalition", "une coalition redoutable", "détruire une coalition" ou dans celui que, dans la huitième édition (1935), alors que le nom de Napoléon ne sentait plus le souffre, ils ajoutent aux précédents : "la coalition des grandes puissances de l'Europe contre l’empereur Napoléon". Littré relève ce sens dans son Dictionnaire de la Langue française, citant d’abord la coalition des puissances, comme si le sens politique ancien, emprunté à l’anglais, n’était plus qu’une extension du sens "réunion de puissances, de partis ou de personnes qui poursuivent un intérêt commun". Il est illustré par "la coalition des puissances contre la France" et "dans le langage politique, la coalition, celle des puissances contre la France en 1813, ou celle de diverses fractions de la chambre des députés contre le ministère en 1838". Dans le Trésor de la Langue française, ce sens géopolitique et historique est qualifié d’usuel : "union momentanée de peuples, d’États, de puissances, en vue d’une action politique ou militaire contre un ennemi commun" comme dans l’exemple : "la Hollande, comme si elle n’avait attendu que ce prétexte, se réconcilia avec l’Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans une coalition contre la France" (Bainville, 1924).

Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens se démarquent de Littré et des auteurs du Trésor de la langue française pour revenir, dans l’énumération des sens de coalition, à l’ordre dans lequel ces sens sont exposés dans les sixième, septième, huitième éditions, de 1832 à 1935 : d’abord le sens politique emprunté à l’anglais, ensuite le sens géopolitique : "réunion de différents partis politiques, ligue de plusieurs puissances militaires contre un ennemi commun". Bien que les deux sens ne soient pas nettement distingués et séparés, comme dans le Trésor de la Langue française, étant le même sens appliqué à des domaines distincts (politique intérieure, relation entre Etats), l’ordre dans lequel ils sont cités a le mérite d’être historique, au sens où, interne à la langue, il est conforme à son histoire.

 

 

 

22 février 2007

Allocation

 

 

 

 

 

Voilà encore un mot moderne. Dérivé du verbe allouer, il est attesté à la fin du XVe siècle au sens "d’inscription" ou "d’enregistrement" (dans un livre de compte) ; puis en 1516 dans le sens "action d’allouer" (inscrire un article dans un compte). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le relève comme "terme de compte" (on dirait de nos jours de comptabilité) : "il se dit lorsqu’on approuve et qu’on alloue un article, et qu’on le passe en compte". Il est illustré de "il y a la moitié des articles de ce compte qu’on dispute, dont on ne saurait obtenir l’allocation". Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la quatrième édition en 1762 et défini de façon sommaire ("se dit d’un article qu’on passe en compte"), sans qu’il soit illustré d’un exemple. L’article de la sixième édition (1832-35) mérite que l’on s’y attarde. La définition est différente : "action d’allouer" au lieu de "article qu’on passe en compte". Exprimée en des termes plus sommaires encore, elle est illustrée de "il n’a pu obtenir l’allocation de cette somme" et de "on n’a pas accordé l’allocation demandée". Dans la première phrase, allocation a le sens "action d’allouer" qui est exposé dans la définition ; dans la seconde, allocation ne signifie pas "action d’allouer", mais "somme allouée"  (allocation demandée). De fait, un siècle plus tard, les Académiciens, dans la huitième édition, corrigent la définition de 1835 en "action d’allouer ou ce qui est alloué". La précision rend la définition compatible avec les exemples : "il n’a pu obtenir l’allocation de cette somme", "on n’a pas accordé l’allocation demandée", "il n’a pas encore reçu son allocation". Au sujet de ce mot, en apparence anodin, les Académiciens, en 1835, expriment une autre contrevérité, qu’ils se gardent bien de répéter un siècle plus tard : "on fait sentir les deux L", écrivent-ils (id est quand on le prononce). En français, les consonnes doubles de l’orthographe représentent toujours dans la prononciation une consonne unique, sauf dans les formes de futur et de conditionnel de courir et de mourir. Ce serait un artifice que de prononcer les deux ll de allocation.

L’article que Littré consacre à allocation (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) est plus complet et meilleur que celui des Académiciens : "action d’allouer une somme pour dépense, gratification". Il précise aussi que, comme "terme de jurisprudence" (en 1690, Furetière disait "terme de compte"), il signifie "approbation donnée aux articles d’un compte", "rang où sont placés les créanciers à titres divers", "attribution même des biens du débiteur".

Tant que le mot a été un terme de comptabilité, il est resté dans les marges de la langue et les écrivains l’ont ignoré. Ainsi, il est significatif que Littré n’ait pas trouvé d’occurrences du nom allocation dans la littérature française du Moyen Age ou de l’époque classique. En revanche, à partir du moment où le mot bascule dans le social, c’est-à-dire quand l’Etat ou les collectivités ou les organismes se mettent à distribuer l’argent public à des personnes privées, il entre en littérature. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la distribution d’argent, d’abord pour rétribuer des services rendus, ensuite en fonction de droits, apparaît clairement dans les exemples cités. Dans une lettre qu’il adresse à un ministre en 1834, Hugo, le barde la République et de la probité imposée aux autres, lâche le morceau : "En 1823, le roi Louis XVIII (celui qui a restauré l’Ancien Régime) m’assigna spontanément (comment vérifier ?) une pension ou allocation annuelle de 2 000 francs sur les fonds du ministère de l’intérieur (c’est-à-dire de la police : Hugo était-il de la police de la pensée ?). En 1832, j’ai renoncé volontairement (la belle âme !) à cette pension". En 1842, un écrivain, complètement tombé aujourd’hui dans l’oubli, Reybaud, dévoile, un peu cyniquement certes, la réalité de la politique : "je connaissais peu cette grande curée que l’on nomme une élection, cette chasse au courre contre les crédits ordinaires, extraordinaires et supplémentaires, contre les objets d’art, encouragements, subventions, souscriptions et autres allocations !". Aujourd’hui, les candidats ne chassent pas les crédits, mais ils en débloquent sans cesse de nouveaux. Les autres exemples témoignent de la folie des allocations qui s’empare de la France sociale : "quelque temps après, le conseil général lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : allocation à M. l’évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales" (Hugo, Les Misérables, 1862) ; "il y avait là des lettres, des projets, des pétitions de toutes les écritures et de toutes les orthographes : demandes de bureaux de tabac, demandes de bureaux de timbres, demandes de secours, de subventions, de pensions, d'allocations" (Zola, 1876).

Les occurrences d’allocation relevées dans le Trésor de la Langue française, que le mot ait le sens de "somme d’argent distribuée" ou de "action de distribuer une somme d’argent" sont innombrables dans la langue moderne que le droit et le social ont contaminée. Ce sont allocation annuelle (même mesquine), allocation d'un nouveau subside, voter une allocation, élever une allocation à x francs, réclamer l'allocation d'un crédit supplémentaire, ne recevoir que de maigres allocations de combustibles, allocation kilométrique, allocation pour frais de représentation, allocations familiales, allocation de logement, allocation de maternité, allocations prénatales, allocation de salaire unique, allocations de grève. Même les fournitures attribuées aux armées sont des allocations : allocation hebdomadaire de 15 000 coups de 75, allocations en munitions, allocation militaire, allocation des femmes de mobilisés. Le succès de ce mot est tel qu’il a fallu former de nouveaux mots pour désigner celui qui perçoit l’allocation et celui qui la distribue : allocataire et allocateur.

L’article allocation de la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française est plus court et beaucoup plus sommaire que celui du Trésor de la Langue française : "attribution d’une somme" et "cette somme elle-même", et spécialement, "prestation en argent attribuée à une personne par l’État ou par une collectivité pour faire face à un besoin". Les exemples cités sont peu nombreux. Ou bien les Académiciens répugnent à étaler la folie allocationnaire qui affecte la France moderne, ou bien ils jugent (peut-être pas tout à fait à tort) que cette folie est provisoire et qu’elle cessera vite, faute d’argent public à distribuer prodigalement.

 

 

 

21 février 2007

Détente

 

 

 

Gâchette et détente

 

 

 

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est indiqué à l’article gâchette, au sens de "mécanisme armant le percuteur d’une arme à feu, que libère une pression sur la détente pour faire partir le coup", que ce mot s’emploie "par extension et abusivement" à la place de détente. On doit dire ou écrire appuyer sur la détente et non, comme on l’entend souvent ou on le lit couramment, appuyer sur la gâchette. Si l’on adopte la règle des Académiciens, que devient avoir la gâchette facile au sens de "se servir de son arme sans nécessité ou sans discernement" ? On devrait dire avoir la détente facile. Et bonne gâchette au sens de "bon tireur" ? Faudra-t-il dire bon détenteur ? Il est des écrivains qui jouent à qui confondra détente et gâchette : ainsi, Jules Verne ("il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine", Les Enfants du capitaine Grant, 1868) ou Maupassant ("avoir le doigt sur la gâchette" et "appuyer sur la gâchette", Contes et nouvelles, 1885). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) se contentent de noter que gâchette est le synonyme courant de détente, sans se prononcer sur cet emploi impropre, de peur de passer pour des ringards de la dernière et de la pire espèce ou, ce qui n’est pas mieux, pour des puristes, c’est-à-dire des "épurateurs".

Ces deux mots, qui désignent, entre autres réalités, les pièces d’une arme à feu, le premier étant souvent employé à la place du second, confirment la sagesse des auteurs de dictionnaires qui illustrent leurs définitions d’images, de dessins, de photos, de schémas. Pour ce qui est des réalités techniques ou matérielles, un dessin fait mieux comprendre qu’une définition non pas le sens, mais ce que le mot désigne dans la réalité, ce à quoi il réfère ; en bref, son référent. Les dictionnaires illustrés, surtout ceux qui ont été publiés dans la première moitié du XXe siècle, ont le mérite de rappeler que la langue sert à désigner les choses du monde, ce que les auteurs de dictionnaires conceptuels oublient trop souvent, laissant entendre que le raffinement des concepts, idées, conceptions, abstractions, etc. serait l’horizon unique de la langue.

Le nom détente, formé à partir d’un participe passé du verbe latin detendere, est attesté à la fin du XIVe siècle pour désigner une pièce de métal avec laquelle il est possible de détendre un ressort. Une gâchette est une petite gâche. Le mot est attesté comme terme de serrurier à la fin du XVe siècle et au XVIIIe siècle, dans les Planches du Dictionnaire des Arts de d’Alembert et Diderot, comme terme d’armurier – ce qui est son sens moderne. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), détente est relevé au sens de "petite pièce de fer qui sert au ressort des armes à feu pour tirer, pour faire partir le coup". Le nom a aussi le sens de "action de détendre" : "il se dit aussi de l’action que fait cette sorte de ressort quand il vient à se détendre", comme dans "il est à craindre que ce ressort ne se rompe à la détente". Gâchette, enregistré pour la première fois dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, a deux sens (sixième édition, 1835) : "terme d’armurier", c’est "le morceau de fer que la détente d’un fusil fait partir"; et, terme de serrurier, c’est "la petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne". De fait, c’est la détente qui libère la gâchette et déclenche le coup de feu.

Les dictionnaires ont tous enregistré ces sens, aussi bien Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872 : détente, "pièce de la batterie d’une arme à feu, qui sert à détendre le ressort" ; gâchette, "la petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne" et "morceau de fer qui fait partir la détente d’un fusil") que les Académiciens (1935 : détente, "petite pièce de fer ou d’acier qui maintient un ressort bandé et qui, en s’écartant, lui permet de se détendre (spécialement quand il s’agit des armes à feu)" ; gâchette, "terme d’arts, petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne et pièce d’un fusil ou d’un pistolet qui commande la détente").

Il reste à examiner la question en suspens : pourquoi gâchette s’emploie-t-il couramment à la place de détente ? Ce sont deux termes techniques. Seuls les armuriers ou ceux qui manient habituellement des armes à feu sont capables de distinguer les deux pièces ainsi nommées, lesquelles, dans le mécanisme, sont "proches" l’une de l’autre. Les définitions du Dictionnaire de l’Académie française flottent pour ce qui est du sens de ces termes techniques : en 1835 (sixième édition), la gâchette est "le morceau de fer que la détente d’un fusil fait partir" ; en 1935 (huitième édition), c’est la "pièce d’un fusil ou d’un pistolet qui commande la détente". En un siècle, la fonction de la gâchette a été renversée : en 1835, elle était commandée par la détente ; en 1935, c’est elle qui commande la détente. Il est vraisemblable que la définition de 1935 est erronée. Si les Académiciens se trompent sur la fonction des pièces d’un mécanisme dont ils définissent les termes, alors qu’ils disposent, pour rédiger les définitions, de nombreux ouvrages sérieux, on comprend que les sujets parlant, qui n’ont jamais tenu d’armes à feu prennent la détente pour la gâchette.

La deuxième raison tient aux nombreux sens figurés qu’a pris au XIXe et au XXe siècles le nom détente, s’étendant à des réalités sans rapport avec les armes à feu, alors que gâchette a conservé ses deux sens techniques de serrurier et d’armurier. D’abord, détente a pour sens "action de lâcher la détente" et que, par analogie avec une arme à feu "dure à la détente", appliquée à des êtres humains, l’expression "être dur à la détente" est en usage dans le sens de "être avare", "ne se résoudre que difficilement à payer ou à donner de l’argent". Le synonyme est " être dur à la desserre ". Ensuite, détente s’est étendu par métaphore aux mœurs et à la morale. Littré en glose ainsi le sens : "relâchement de quelque tension morale ou intellectuelle" (exemples : "il y avait sur son visage une détente visible d’esprit et d’inquiétude") ; les Académiciens, en 1935 : "figurément, il signifie relâchement d’une tension physique, morale ou intellectuelle et moment de calme, de répit qui en résulte" (exemples : "après cette crise, il s’est produit une détente de l’organisme, ces deux hommes se haïssaient sans se connaître : il y a dans leurs rapports une détente visible, la détente s’accentue entre le gouvernement et l’opposition"). Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens figuré de détente s’est étendu à tellement de domaines que les Académiciens ont jugé bon de le faire éclater en trois sens distincts : dans les sports, "brusque extension des muscles produisant, par libération de la force, un mouvement puissant, rapide" ("cet athlète a une belle détente") ; dans la vie intérieure ou dans la vie sociale : "relâchement d’une tension du corps ou de l’esprit" ("s’accorder quelques instants de détente après l’effort") et en politique : "apaisement qui survient au cours d’un conflit, après une vive tension" ("mener, poursuivre une politique de détente internationale"). Enfin, détente est un terme scientifique ; un "terme de mécanique", écrit Littré (en fait de physique ou de chimie) : "augmentation de volume d’un gaz ou d’une vapeur, d’où résulte une diminution de pression". Les Académiciens en 1935 distinguent deux sens : "diminution progressive de la pression d’un gaz ou d’une vapeur qui augmente de volume" et "en termes de mécanique, travail développé par la vapeur dans le cylindre d’une machine", alors que, dans la neuvième édition (en cours), ils ont fondu ces deux sens en un seul : "physique, augmentation de volume d’un gaz" (exemple : "le cycle d’une machine à vapeur comprend une phase d’admission et une phase de détente").

La France ayant été transformée en deux décennies et demie en une zone de non-travail vouée aux désœuvrements, fêtes à tire-larigot, loisirs, tourisme, par l’extension, non pas du domaine de la lutte, mais du domaine de la non-lutte ou Disneyland, à tout le territoire, DOM-TOM compris, on comprend que détente soit devenu le mot fétiche de cet ordre nouveau et que, dans son plus ancien emploi (pièce d’une arme à feu), il soit remplacé par gâchette, au sens moins ambigu. Les Académiciens, en 1935, illustrent le nouveau sens de détente par "après un long travail, il faut se donner quelques jours de détente" : en trois-quarts de siècle, les quelques jours de détente sont devenus décennies, presque une éternité à l’échelle humaine, comme si, à force de presser (sur) la détente, il avait été décidé de faire disparaître à jamais la France de l’histoire en la suicidant.

 

 

 

 

20 février 2007

Pacte

 

 

 

 

 

En latin, pactum, auquel est emprunté pacte, a pour sens "traité", "accommodement", "convention". C’est dans ce sens que le nom pacte, écrit souvent pact ou pat (Furetière, en 1690, continue à l’écrire pact, bien que Vaugelas, en 1647, ait décidé que "pact ne valait rien du tout" et qu’il fallait y préférer pacte), est attesté au début du XIVe siècle : "li pat vainquent les lois" (les accords sont au-dessus des lois) et qu’il est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en 1694 et 1762 (première et quatrième éditions), "convention" ("il y a pacte entre eux") ; 1835 (sixième édition) : est ajouté l’emploi de pacte de famille ou "accord fait entre les membres d’une famille souveraine occupant des trônes différents", que Littré définit plus explicitement ainsi : "traité conclu en 1761 entre la France et l’Espagne, par lequel toutes les branches de la maison de Bourbon s'obligeaient à se soutenir mutuellement", emploi qui n’est plus relevé dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, sans doute parce que les histoires royales étaient devenues désuètes dans une République triomphante. Dans cette édition, le mot n’est plus défini par le seul équivalent convention, mais par la description : "convention qui est, en général, accompagnée d’actes publics qui lui donnent un caractère d’une importance particulière".

Ce que les Académiciens notent aussi en 1694, ainsi que dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, c’est, dans les exemples cités ("cela ne se peut sans pacte avec le diable"), l’emploi de pacte dans un contexte de diableries, cet emploi étant attesté (entrer en pacte avec le diable) au début du XVIIe siècle. Contrairement à ce qui en a été dit, le XVIIe siècle n’a pas été seulement le siècle du classicisme, de la raison, de la mesure, de l’ordre ; il a été aussi celui de l'omniprésence du diable, de l'usage des poisons, du recours à la magie et des croyances superstitieuses. Furetière, bien qu’il fût membre de l’Académie française, n’est pas retenu par les scrupules bienséants de ses collègues. Dans son Dictionnaire universel (1690), il s’étend longuement sur le sens sulfureux de pacte : "il se dit particulièrement des consentements qu’on donne aux impostures et sortilèges de ceux qui prétendent faire des choses merveilleuses par la puissance ou le ministère du Diable : et en ce cas, on distingue un pact exprès, quand on donne un consentement formel à ces impostures ; et un pact tacite, quand on pratique leurs enseignements ou cérémonies sans faire une renonciation expresse à tout commerce avec les puissances infernales", confirmant de fait que le siècle du Roi Soleil a pactisé avec le Diable d’abondance.

C’est au XVIIIe siècle que Rousseau emploie pacte suivi de l’adjectif social ("le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions et doivent tous jouir des mêmes droits", in Contrat social), déclenchant de fait l’extension de ce nom à toutes les réalités imaginables, à condition qu’elles soient sociales : pacte pour l’emploi, pacte pour le logement, pacte écologique et pacte présidentiel d’un candidat de premier plan à l’élection présidentielle. Le phénomène est enregistré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). A l’origine, selon les auteurs de ce Trésor, pacte serait un terme de droit ("convention expresse ou tacite, en principe immuable, entre deux ou plusieurs parties"), ce que d’ailleurs les exemples cités ne confirment pas : "on viole le pacte non écrit qui lie les gens d’une certaine caste ; on devient celui contre qui, s’il s’obstine, tout sera permis" (Mauriac, 1940) ; "l’amitié est un pacte, où l’on fait la part des défauts et des qualités" (Maupassant, 1884). Du droit, du droit civil (pacte commissoire, "clause d’un contrat par laquelle il est stipulé que la résolution sera encourue de plein droit en cas d’inexécution totale ou partielle" ; pacte de préférence, "convention par laquelle le propriétaire d’un bien, pour le cas où il le vendrait, le réserve au bénéficiaire de la clause, de préférence à toute autre personne, pour un prix déterminé ou déterminable" ; pacte sur succession future, "contrat dont l’objet est une succession non encore ouverte") et du droit international ("accord conclu entre Etats" ; pacte de non-agression, pacte de la Société des Nations, pacte atlantique), le nom pacte passe à l’histoire économique (pacte de famine, "accord qui aurait été conclu entre des financiers au XVIIIe siècle pour s’assurer le monopole des grains"), à la société (pacte social, "convention par laquelle les hommes sont unis en société et défèrent pouvoir et autorité à certains d’entre eux"), à l’économie (pacte colonial, "système élaboré pour régler les relations douanières entre les colonies et les puissances européennes, par lequel le marché colonial est réservé à la métropole et le monopole du pavillon est réservé à la marine métropolitaine").

Outre "convention", les auteurs du Trésor de la Langue française donnent à pacte le sens de "résolution par laquelle quelqu’un décide de rester fidèle à quelque chose" et, par métonymie, celui de "accord constant" avec la chance, l’enfer, la lâcheté, la mort.

Soit le pacte présidentiel. Ce serait de l’impiété inutilement insolente que de supposer que le candidat qui fait de ce pacte le fondement de sa propagande a passé un pacte avec le diable ou avec d’autres forces malfaisantes. Il est évident aussi qu’aucune convention n’a été signée entre ce candidat et les citoyens, ni accord, ni traité, ni accommodement. Aussi pacte ne peut-il signifier rien d’autre que "résolution". Le candidat annonce qu’il a pris une résolution, qu’il s’engage, qu’il est décidé - ce qui, pour un candidat, est redondant. Pourquoi se présenterait-il s’il n’était pas résolu à aller jusqu’au bout ou à appliquer son programme ? C’est ce que les citoyens attendent de tout candidat. Il est superflu de le préciser.

 

 

19 février 2007

Subvention

 

 

 

 

 

 

Le mot latin subventio, dérivé du verbe subvenire, est tardif. Il est attesté à partir du VIe siècle de notre ère chez l’écrivain chrétien Cassiodore. Le sens "secours", "aide "appartient à la langue chrétienne, où il est lié à la vertu cardinale de charité.

Le nom subvention est attesté à la fin du XIIIe siècle, non dans un sens religieux, mais dans un sens laïque ou profane. Ce n’est pas l’aide apportée à un indigent, comme ça l’était dans le latin de la chrétienté, mais le secours d’argent servant à "subvenir à une dépense publique imprévue". C’est ainsi que subvention est défini dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935 : "secours d’argent, espèce de subside" (1694, 1762, 1798), illustré de l’exemple : "la subvention qu’on demandait à cette province a été accordée" ; en 1835 (sixième édition) et en 1935 (huitième édition), la définition, toujours laïque, est plus ample : "secours d’argent, espèce de subside accordé ou exigé pour subvenir dans un cas pressant à une dépense imprévue de l’État", avec comme exemples "subvention de guerre" et celui de 1694, modifié : "la subvention demandée à cette province fut accordée sur-le-champ", dont la syntaxe ambiguë est indigne d'Académiciens (demandée à signifie-t-il que l'argent est prélevé dans cette province ou qu'il y est destiné ?). Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré se contente de reproduire la définition du Dictionnaire de l’Académie de 1835 : "secours d’argent accordé ou exigé pour subvenir à une dépense imprévue de l’État dans un cas pressant". Dans tous ces cas, le secours d’argent est destiné à régler "une dépense imprévue de l’Etat", à laquelle aucune recette n’a été affectée dans le budget de l’année. La règle "politique" qui sous-tend ces exemples et y donne un sens se résume ainsi : l’impôt ne subventionne pas des activités privées, quelles qu’elles soient ; il est affecté aux dépenses publiques. La règle est saine. C’est celle de l’honnêteté qu’il serait indécent de qualifier de citoyenne, puisque cet adjectif ne sert plus qu’à couvrir les pires vilenies.

Chacun connaît les hommes, qu’ils soient politiques ou non. L’argent public suscite trop de convoitises pour que la belle honnêteté perdure. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1835), est relevé un sens nouveau : "Il se dit aussi des fonds que le gouvernement accorde pour soutenir une entreprise" et qui est illustré de phrases qui empestent la modernité cupide : "ce théâtre vient d’obtenir une subvention", "ce journal recevait une subvention". On a commencé par les théâtres et les journaux ; on termine par le MRAP ou autres officines qui propagent le racisme. Qui aujourd’hui ne reçoit pas de subventions ? Littré relève aussi ce sens nouveau : "fonds accordés par le gouvernement pour soutenir une entreprise" (exemple : "ce théâtre vient d’obtenir une subvention"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire, sont moins cyniques que leurs prédécesseurs, vu qu’ils évoquent la possibilité de subventions venant d’une société ou d’un mécène : "il se dit aussi des fonds que l’État, une société ou un mécène accorde à une entreprise pour la soutenir", mais les exemples cités ne font pas allusion à des mécènes ou à des sociétés.

Les auteurs du Trésor de la Langue française ont compris que la subvention avait changé, puisqu’ils en répartissent les sens en "vieux" et en "moderne". Est qualifié de vieux le sens de "taxe ou impôt demandé par l’État à toutes ou à certaines catégories de personnes pour couvrir une dépense imprévue". Est qualifié de moderne le sens de "somme d’argent que l’État, une collectivité locale ou un organisme privé accorde à un groupement, une association, une entreprise, une personne pour favoriser le développement d’activités d’intérêt général". Jadis, l’impôt finançait les seules dépenses publiques ; aujourd’hui - c’est moderne -, il finance tout, mais les frais de bouche de M. ou Mme X. ou les emprunts souscrits par un député. Au milieu des années 1990, un livre au titre insolent, Associations lucratives sans but, évaluait à quatre cent milliards de francs lourds (400.000.000.000) les subventions que l’Etat accordait aux associations privées : soit un tiers du budget d’alors. Les choses ont dû s’aggraver depuis : il n’est que de constater la croissance effrayante de la dette publique. Le mal contamine aussi l’Union européenne qui va même jusqu’à utiliser les impôts prélevés sur les citoyens (même s’ils sont juifs) pour subventionner un livre de propagande antisémite écrit par un élu polonais. Il fallait oser, l’Union européenne l’a fait, en toute bonne conscience. Puisque tout le monde mange au râtelier de ces associations lucratives sans but, personne ne trouve à redire à ces dérives. Elles ont beau tuer l’esprit public et ruiner un pays, elles n’en continuent pas moins à être bien reçues dans les media. Le Trésor de la Langue française fourmille d’exemples de ces subventions à lire larigot : annuelle, communale, exceptionnelle, départementale, gouvernementale, publique. Ou bien cet exemple : "les dépenses les plus importantes en matière d’action sociale se traduisent par les subventions accordées par la commune au bureau d’aide sociale et à la caisse des écoles" (1965, au sujet des conseils municipaux).

Les emplois modernes de ce mot, s’ils sont comparés au sens ancien et classique, font apparaître clairement que la France est folle de subventions, comme les vaches nourries à la farine de viande avariée. Outre les menues subventions, il y a les subventions économiques ("sommes versées par l’État à des producteurs ou vendeurs de certains biens relevant du secteur public ou privé, afin de permettre un abaissement artificiel des prix de vente ou de revient"), les subventions d'équilibre ("accordées par l’État ou une collectivité locale pour combler les pertes d’un organisme ou d’une entreprise"), les subventions d’exploitation, de fonctionnement ("accordées par l’État ou une collectivité locale et destinées à compenser certaines charges ou insuffisances de recette"), les subventions d’équipement ("accordées par l’État ou une collectivité locale, destinée au financement des investissements").

Pendant plusieurs siècles, aucun dictionnaire n’a relevé le vieux sens chrétien de Cassiodore : "secours" apporté à un indigent. Etrangement, ce sens apparaît dans le Trésor de la langue française (1972-1994) : "aide financière accordée à une personne à titre de secours". Les synonymes en sont don et secours. Le sens est illustré par deux extraits dans lesquels le sens chrétien est dégradé par l’ironie de l’auteur : "elle venait de huit en huit jours à notre table pour toucher sa subvention" (Gide, 1915) et "il fut, quant à elle, discret, espérant, comme ses pareils, quelques petites subventions supplémentaires de temps à autre" (Daudet, 1936), comme si ces écrivains, nantis en tout, se sentaient supérieurs à ces pauvres gens qui ne survivent que grâce à la subvention que leur donnent leurs semblables charitables.

  

 

18 février 2007

Appointement

 

 

 

 

 

Dérivé du verbe appointer, le nom appointement est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "règlement" ou de "accommodement" (dans un différend) ; puis au sens de "jugement qui met fin à un procès". Ce mot a été emprunté par les Anglais, qui y donnent le sens de "rendez-vous" : de l’accommodement ou de ce qui est convenu à rendez-vous, l’évolution est assez logique. A la fin du XVIe siècle, ce nom prend le sens de "salaire" : "il fallut payer ces reîtres, qui montaient à plus de huit mille et force lansquenets, puis au prince Casimir il lui fallut donner pensions et appointements excessifs" (Brantôme). Ces deux sens sont relevés par Furetière (in Dictionnaire universel, 1690) : "terme de palais" et "gages, pensions qu’un grand seigneur donner pour retenir d’honnêtes gens à son service". Ce dictionnaire, universel (au sens où il contient "tous les mots français, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts"), est aussi un dictionnaire de choses. Il est l’esquisse d’une encyclopédie. Ainsi Furetière distingue les gages des appointements dans la société de son temps. "Les gages, écrit-il, sont certains et ordinaires, attribués aux officiers par édits et patentes, ils se paient par les trésoriers ordinaires, au lieu que les appointements sont des pensions ou des gratifications annuelles que le Roi accorde par brevets pour un temps incertain et se paient au Trésor royal". A l’opposé, précise Furetière, "dans les maisons ordinaires, comme le mot appointement est plus honnête, on le dit des hauts officiers, comme intendants et secrétaires ; et gages se dit des moindres domestiques". Voilà comment, dans un article de dictionnaire, grâce à un écrivain de talent, un pan méconnu de la société française de la fin du XVIIe siècle, à savoir les rapports entre employeurs et employés, est dévoilé.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), appointement est relevé avec ces deux sens : "règlement en justice sur une affaire avant que de la juger au fond" et "entretènement (id est : entretien), pension, gages qu’on donne à un domestique, à un Officier, etc." A la différence de Furetière, les Académiciens ne traitent que des mots ; ils n’ont cure des choses désignées. Appointement est défini de la même manière dans la quatrième édition (1762) et dans la sixième édition (1835), encore que, dans cette dernière édition, les Académiciens aient conscience que la Révolution ait chamboulé la justice. Ainsi, appointement est un "terme de pratique ancienne". C’est la pratique qui est ancienne ou révolue, pas le mot. L’instruction par écrit ou le délibéré la remplace. Ce qui a changé aussi entre ces deux éditions, ce sont les mots qui désignent le paiement d’un employé. Les appointements ne sont plus des "gages" payés à un domestique, mais un "salaire annuel". Ce salaire n’est pas versé à une personne, mais "attaché à une place, à un emploi, etc." Littré, dans son Dictionnaire (1863-1877), enregistre ces bouleversements. Appointement, "terme de palais" désuet, est remplacé par délibéré ou instruction par écrit ; il ne désigne plus des gages, mais le "salaire annuel d’une place, d’une fonction, d’un grade".

Il est assez légitime de douter, au vu des résultats (têtes coupées, Empire militaire, restauration de l’Ancien Régime, etc.), que la Révolution ait vraiment changé quoi que ce soit, que ce soit la justice ou les rapports sociaux. En revanche, il y a une chose qui a changé entre 1789 et 1815 : la langue. Telle est la grande loi des révolutions modernes : l’ordre du monde ne change en rien, seuls les mots sont différents. Tout le monde est content : ceux qui ont des privilèges et les conservent (avec quelques aménagements : les biens mis à l’encan sont accaparés par les plus résolus) et ceux qui n’ont rien et dont la condition ne change pas, sauf dans les mots qui désignent leur état. En 1842, la Révolution est terminée depuis près de trente ans. Pourtant, un romancier dénommé Reybaud continue à distinguer appointements de gages suivant le statut social : gages pour les domestiques, appointements pour les employés, exactement comme Furetière le constatait dans son Dictionnaire universel en 1690 : "à peine avais-je distrait de cette somme quelques centaines de francs pour payer les appointements des employés et les gages des domestiques". Il est des écrivains rétifs aux oukases, qui restent fidèles aux usages anciens.

Au XXe siècle, rien ne change dans appointement, si ce n’est le nombre du mot et le domaine dans lequel il est en usage. Quand il signifie "salaire", "il s’emploie surtout au pluriel", écrivent les Académiciens dans leur Dictionnaire (huitième édition, 1935). En réalité, ce mot ne s’emploie plus qu’au pluriel. Les auteurs du Trésor de la Langue française et les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire notent que, le sens juridique ("terme de palais") tombé en désuétude à la fin du XVIIIe siècle, appointement s’écrit appointements dans la langue moderne. Ce qui a évolué encore, c’est le domaine dans lequel appointements s’emploie. En 1935 (Dictionnaire de l’Académie française), ce mot désigne "une rétribution fixe (comme cela est bien dit !) attachée à une place, à un emploi surtout public, et payée à des époques régulières" - assertion corrigée dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Les appointements ne sont pas attachés aux emplois publics (on dit, semble-t-il, traitements), mais aux emplois du secteur privé : c’est une "rémunération fixe et périodique (et non plus une rétribution) d’un employé" - en particulier, précisent les auteurs de ce dictionnaire, "du commerce" et "de l’industrie". Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens se gardent de trancher entre "emploi public" et emploi dans le commerce, pour ce qui est d’appointements  : "au pluriel, écrivent-ils, rétribution fixe attachée à un emploi, à une fonction, et payée à date régulière". Comme cela se produit parfois, les exemples cités, ceux du Trésor de la Langue française par exemple, infirment les distinctions, laborieusement établies dans la définition. "Avec sa dot, ses appointements de chef de bureau au ministère de la police, les donations de sa mère, Lussinge réunit vingt-deux ou vingt-trois mille livres de rente vers 1828", écrit Stendhal en 1832. L’emploi de "chef de bureau au ministère de la police" est un emploi public, pour lequel celui qui l’exerce perçoit des appointements, et non un emploi du commerce ou de l’industrie.

 

 

 


 

 

17 février 2007

Croissance

 

 

 

 

Dérivé de croissant, participe présent du verbe croître, auquel a été ajouté le suffixe – ance, croissance est attesté au début du XIIe siècle au sens de "action de croître" et de "développement". Il semble ne soulever aucune difficulté, puisqu’il est enregistré dans les dictionnaires avec ce sens. Ce qui est nommé croissance économique paraît aller de soi. En fait, il n’en est rien. Dans les dictionnaires consultés, c’est un sens et une réalité apparus récemment.

Dans son Dictionnaire Universel (1690), Furetière définit croissance ainsi : "augmentation qui se fait de la taille ou de la hauteur des animaux, ou des arbres, jusqu’à un certain âge". Le mot ne se dit que des êtres animés ou des végétaux. Il en est ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : "augmentation en grandeur"  ("âge de croissance", "ce jeune garçon n’a pas encore pris sa croissance", "cet arbre n’a pas encore toute sa croissance") et dans les éditions suivantes : 1762 ("augmentation en grandeur" ; mêmes exemples) ; 1835 ("augmentation en grandeur" ; aux exemples de 1694, s’ajoutent "ce cheval, ce chien prend beaucoup de croissance", "arrêter la croissance d’un arbre") ; 1935 ("action de croître" ; exemples : "âge de croissance, ce jeune garçon est arrêté dans sa croissance, cet arbre n’a pas encore toute sa croissance"). La croissance, d’un siècle à l’autre, touche les mêmes réalités : jeune garçon, chien, arbre, jamais les choses ou les phénomènes. Il est un emploi, manifestement erroné, qui ne se rencontre que dans la première édition de 1694, où croissance a été confondu avec excroissance : "il signifie aussi certaines tumeurs qui viennent dans l’aine aux jeunes gens lors qu’ils croissent". Jadis, les Académiciens avaient une connaissance flottante de la langue française, comme ceux qui, aujourd’hui, un peu frustes, confondent allocation et allocution ou lacune et lagune.

Selon Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), croissance ne s’emploie qu’à propos des corps vivants : "développement progressif des corps vivants, particulièrement en hauteur". Il relève aussi un sens qu’il est peut-être le seul à avoir observé : "on donne ce nom à certaines rocailles, ou à des herbes de mer congelées, dont on fait l’ornement des grottes".

Dans le Trésor de la Langue française, sont distingués trois types d’emploi, suivant que croissance se dit des être animés, des végétaux ou des choses et phénomènes. Les deux premiers emplois sont classiques ; seul le troisième est nouveau, encore que, dans le premier emploi, croissance n’ait pas tout à fait le même sens suivant qu’il s’applique au physique ("action de grandir, surtout en hauteur, largeur ou en nombre") ou aux mœurs ou à l’intelligence des humains ou de Dieu (croissance intellectuelle, "Dieu est pour nous l’éternelle Découverte et l’éternelle Croissance", Teilhard de Chardin). Quand croissance se dit de choses, lesquelles sont généralement des "processus autonomes", il a pour sens "évolution progressive". Des exemples cités se rapportent à l’évolution des façades des églises, à toutes les choses du monde, au mal. Il en est qui se rapportent à l’économie. Ils sont tirés d’ouvrages savants : "la croissance démographique doit normalement accompagner, et surtout ne pas contrecarrer, la croissance économique; elles doivent même se combiner" (1968) ; "la mesure de la croissance, admet-on généralement, est donnée par l’augmentation du revenu national global et par tête d’habitant" (id.) ; "la croissance n’apparaît pas partout à la fois ; elle se manifeste en des points ou pôles de croissance, avec des intensités variables" (1964) ; "le taux de croissance des troupeaux est satisfaisant en Océanie" (1966). Ces exemples datent des années 1960, au cours desquelles la croissance a été vive et générale. C’est alors aussi que l’économie a semblé être une science nouvelle et d’avenir. Autrement dit, étendre croissance aux choses et aux processus est un fait de langue relativement récent. Des siècles durant, les Français ont jugé que la croissance de leurs enfants ou des arbres qu’ils avaient plantés avait plus de sens ou de valeur que les courbes de l’augmentation de la production industrielle. En aucun cas, il ne leur serait venu à l’esprit de nommer des phénomènes matériels et somme toute secondaires avec les mots qu’ils utilisaient à propos de leurs enfants. Ils ne s’en portaient pas plus mal. Il suffit de comparer la huitième (1935) et la neuvième (en cours) éditions du Dictionnaire de l’Académie française pour montrer la modernité de ce phénomène. En 1935, croissance est défini en trois mots. C’est "l’action de croître". Dans la neuvième édition, le mot a trois sens : " développement d’un organisme jusqu’à maturité" ; "accroissement en étendue ou en importance" et "développement" ; en astronomie, courbe de croissance : "qui exprime la relation entre le logarithme de l’énergie absorbée par une raie spectrale et l’intensité théorique de cette raie". Les exemples qui illustrent le sens moderne, classé en deuxième position, attestent le succès du mot croissance appliqué à un processus et pour en signifier le développement, ainsi que la nouveauté du phénomène, c’est-à-dire la croissance de croissance : "la croissance des grandes villes, la croissance démographique d’un pays, tracer une courbe de croissance, une croissance ininterrompue, taux de croissance, favoriser la croissance de l’économie française, un rythme de croissance satisfaisant, la croissance économique est freinée par la conjoncture, pôle de croissance". Ce que les Académiciens énumèrent dans ces exemples, ce ne sont pas les divers aspects de croissance, mais les diverses facettes des calamités modernes. Ils réécrivent donc, sans en avoir conscience, le discours des malheurs de ce temps.

 

 

16 février 2007

Assimilation

 

 

 

 

De ce nom, les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours), écrivent qu’il est "rare avant le XIXe siècle". C’est donc un mot moderne, qui a quelques-uns des traits propres à la NLF. Employé d’abord dans les domaines religieux et scientifiques, il s’applique aujourd’hui à tout ce qui est social ou qui relève des sciences humaines et sociales.

En latin, le nom assimulatio ou adsimulatio ou assimulatio ou assimilatio, auquel, au XIVe s., a été emprunté assimilation, a deux sens. Dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, il est traduit par "reproduction simulée, feinte, simulation" et "action de rendre semblable, ressemblance, comparaison". Seul le second sens a subsisté en français. Assimilation est attesté pour la première fois dans le sens figuré "action de bien intégrer un élément extérieur", mais dans un contexte religieux : "nous avons la signifiance de ces noms en nous par la grâce de Dieu, et, par assimilation d'iceux, ils nous enseignent à faire la volonté de Dieu". Selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), assimilation est encore en usage dans la langue de la théologie, mais avec un sens différent. C’est la "ressemblance que soutiennent les êtres avec leurs modèles divins". Ainsi dans ce long extrait d’un ouvrage philosophique (1968) : "l’assimilation comporte un sens plus profond, plus vital, plus spirituel : elle est intussusception, inhabitation, coopération, union, union non de nature, mais d’action et d’amour : ainsi comprise, l’assimilation n’est plus seulement recopiage et reproduction, elle est production, synthèse, faisant de la vie des êtres infiniment divers et infiniment solidaires une réalité toujours originale et une création continue". L’attestation de 1367 est dite isolée, ce qui signifie que, pendant des siècles (au milieu du XIXe siècle, on dit assimilation d’idées), elle a été un hapax. Au début du XVIe siècle, assimilation est employé dans un sens médical ou physiologique : "action de bien intégrer les aliments absorbés par le corps".

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), le relève comme un "terme de physique" : "il se dit de l’action par laquelle des choses sont rendues semblables" et ce sens est illustré par deux phrases de science, qui ne sont pas très claires, surtout la seconde, qui réfère à d’obscures théories, obsolètes depuis longtemps  : "La nourriture se fait par le changement de l’aliment en la substance de l’animal par assimilation des parties" et "l’assimilation des parties se fait par un mouvement local" ( ? !). Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), l’article consacré à assimilation ou "action d’assimiler" est moins obscur. Le mot a deux emplois : "il se dit ordinairement de l’action par laquelle deux ou plusieurs choses sont présentées comme semblables" (exemples : "vous faites là une fausse assimilation", "une assimilation injurieuse") et "il se dit aussi, dans le langage didactique, de l’action par laquelle un corps vivant s’empare de certaines matières étrangères à sa substance, se les approprie, et les fait entrer dans le système organique qui le constitue" ("faculté d’assimilation").

Etrangement, dans la quatrième édition (1762), les Académiciens réduisent assimilation au second emploi et ils en font un "terme de physique" : "action par laquelle les choses sont rendues semblables", comme dans la phrase "l’assimilation se fait par le mouvement", alors que dans la sixième édition (1835), ils reprennent les deux définitions, très claires, de 1694. Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1872), ajoute aux deux sens relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française ("action de présenter comme semblable : une assimilation injurieuse" et "terme de physiologie : action commune à tous les êtres organisés et par laquelle un corps vivant rend semblables à soi, et transforme en sa substance les matières alimentaires"), un sens propre à la grammaire ("règle euphonique par laquelle une consonne transforme la consonne qui la précède en une autre consonne de même degré qu’elle : dans in-lisible, l’assimilation change l’n en l : il-lisible") et un sens en usage dans l’administration militaire : "correspondance de grade entre les officiers qui commandent le soldat et les fonctionnaires qui ne le commandent pas". Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens ajoutent aux deux sens de 1694 ("action d’assimiler : l’assimilation de l’homme au singe, une assimilation injurieuse", "en termes de physiologie, action par laquelle un corps vivant s’empare de certaines matières étrangères à sa substance, se les approprie et les fait entrer dans le système organique qui le constitue"), le sens intellectuel moderne, tel qu’il apparaît dans "faculté d’assimilation" : "faculté de s’initier aux idées, aux connaissances, aux principes d’un art ou d’un métier".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que l’extension de ce mot à des réalités sociales est clairement exposée : en psychologie, "acte de l’esprit qui affirme (à tort ou à raison) une ressemblance plus ou moins étroite entre choses numériquement différentes" ; en pédagogie, "acte de s’assimiler ce qu’on apprend" ; dans le raisonnement en général, "action de comparer en allant du différent au semblable pour rechercher ou établir l’identité" ; dans la fonction publique, "analogie de situation établie soit entre les cadres de l’armée proprement dits et certains cadres civils hiérarchisés, rattachés à l’armée en temps de guerre ou en temps de paix" ; dans la langue juridique, "droit reconnu à l’administration des douanes par la loi, et qui comporte uniquement la désignation de l’article du tarif le plus analogue, sans que la taxe correspondante puisse être ni augmentée, ni diminuée" ; en linguistique, "action par laquelle deux phonèmes, du fait qu’ils sont contigus à brève distance, tendent à devenir identiques ou à acquérir des caractères communs" ; en sociologie enfin, "processus par lesquels un groupe social modifie les individus qui lui viennent de l’extérieur et les intègre à sa propre civilisation".

Depuis vingt ou trente ans, les sociologues dissertent savamment des mérites ou des démérites de l’intégration, jugée bonne (elle est le paradis de la France multiculturelle), et de l’assimilation, jugée satanique ou diabolique (elle est l’émanation du Mal en personne). Or, dans les dictionnaires actuels, qui sont assez bien pensants, intégration est défini par assimilation et assimilation par intégration. Les deux noms sont le miroir l’un de l’autre. On est en droit de se demander à quoi riment les innombrables débats sociologiques, et politiques, puisque la politique n’est plus que de la sociologie, au cours desquels sont distingués deux processus, assimilation et intégration, qui sont identiques ou qui reviennent au même. Est-ce pour cacher que les étrangers dont il est de bon ton, quand on est sociologue, de déclarer qu’ils sont français ou qu’ils doivent le devenir aspirent à ce qui leur est prodigué avec générosité (RMI, allocations diverses, logement social, AME, soins gratuits, etc.), sauf à être français ?

Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours), les Académiciens n’ont cure des savantes dissertations sur ce qui, dans l’intégration, diffèrerait de l’assimilation : pour eux, l’assimilation est "l’action de rendre ou de présenter comme semblable ou identique", laquelle se fait "par comparaison ou par intégration". Par comparaison, c’est "l’affirmation d’une ressemblance ou d’une identité entre deux données" (assimilation ingénieuse). Par intégration, c’est le "processus par lequel une personne ou une collectivité tend à se confondre avec le milieu où elle vit, en perdant certains de ses caractères propres : une politique d’assimilation, l’assimilation des immigrés, se refuser à toute assimilation". Ce qui est dit nettement, c’est que l’assimilation n’est rien d’autre qu’une intégration.

 

 

 

15 février 2007

Signes 21 : obscurantisme

 

 

Le rugby mérite mieux qu’un mauvais dictionnaire

 

A propos de Daniel Herrero, Dictionnaire amoureux du rugby, Plon, 2003

 

Daniel Herrero a été un excellent joueur de rugby, comme ses frères, dont André, le grand troisième ligne qui fut capitaine de l’Equipe de France. Il se fait remarquer par son look, moitié baba cool, moitié indien de western spaghetti - barbe fleurie, cheveux longs et bandeau rouge lui ceignant le front -, et par son verbe haut, prolixe et coloré, à l’emporte-pièce ou au décrochez-moi ça, dont il charme les auditeurs de Sud Radio et dont il amuse les lecteurs du Journal du Dimanche. Il est célèbre pour l’amour immodéré qu’il porte au Rugby Club Toulonnais, le club "rouge et noir" (deux mots dont il écrit les initiales avec des majuscules), arsenal et grand port militaire (et "qui entend le rester"), qui est, dans une Provence vouée au pastis et à la pétanque, une des forteresses du rugby tricolore, comme on dit dans la langue de ce jeu. C’est aussi un "meneur d’hommes" : il a entraîné dans les années 1980 ce RCT, qui est devenu, sous sa "houlette" (comme on dit aussi en rugby), champion de France en 1987.

De tous les grands joueurs et amoureux du rugby, il était le mieux placé pour écrire, dans la belle collection des Dictionnaires amoureux chez l’éditeur Plon, un éditeur sérieux, qui est celui de toutes les œuvres du général De Gaulle et de Claude Lévi-Strauss, ce Dictionnaire du rugby : peu importe d’ailleurs qu’il soit ou non amoureux. De fait, de nombreux articles sont excellents, quand ils traitent de technique ou de jeu : ailier, aplatir, arrière, etc. Il n’en va pas de même des autres, plus nombreux, mais qui traitent de l’esprit du jeu ou de faits historiques : en un mot, de "culture". Hélas pour le rugby, Daniel Herrero fait partie de la corporation de ces innombrables profs de gauche, plus enseignants que professeurs et plus "de gauche" que français, qui, depuis une trentaine d’années, exercent une influence de plus en plus forte et malheureuse dans le rugby, qu’ils contaminent de leur charabia et de leur morale à deux sous. On comprend d’ailleurs pourquoi : le rugby se pratique surtout dans le grand Sud, agricole ou rural, que l’industrie n’a guère touché et qui doit sa prospérité relative au tourisme. Admettons que vous soyez originaires de Corrèze ou du Gers. Dans les années 1960, vous étiez jeunes, vous jouiez au rugby, vous ne pouviez plus faire le paysan comme votre père et votre grand père, ni l’ouvrier chez un artisan désargenté ; il restait la fonction publique d’Etat ou territoriale, EDF, les PTT et surtout l’Educ-nat qui recrutait alors à tour de bras. Villepreux, Skrela, Novès, Broncan, etc. ont connu ce destin. Herrero écrit comme un prof, c’est-à-dire comme un pied, et, comme, en plus il est "de gauche", il pense comme on pense à gauche, en idéologue, c’est-à-dire bien en toute circonstance. L’idée usinée et formatée qu’il se fait de la réalité est plus importante que la réalité elle-même, laquelle disparaît sous un fatras idéologique.

Le la est donné dans le premier article adversaire, qu’il serait dommage de pas citer, tant il est dans le vent : "L’idéal du rugby affirme que "se mesurer à l’autre fait grandir". L’autre (…) est un "partenaire" avec qui l’on se construit sans l’affrontement". Tout Herrero est dans ce charabia, à la fois mystique et tout idéologique, mais bien dans l’air du temps, et qui est comme la signature de la "modernité" hâbleuse. Se construire ensemble serait même l’idéal maçonnique – du moins aux dires de Herrero, qui tresse des lauriers à sir Thomas Arnold "proviseur du collège de Rugby de 1828 à 1842, et franc-maçon au grand rayonnement. Sous son impulsion, la morale humaniste (pourtant, le mot humaniste, avec le sens de "dont la fin ultime est l’homme", n’est attesté en français qu’à la fin du XIXe siècle, longtemps après que le rugby a été inventé et codifié) imprégna fortement (…) le rugby. (…) Le ferment franc-maçon servit de limon nourricier aux pratiquants, insufflant un esprit nouveau à ce sport d’équipe unique". La conclusion est lumineuse : "Dès sa naissance, le rugby s’est confondu avec les valeurs franc-maçonnes de fraternité, liberté et union entre les hommes, aussi différents soient-ils". Il suffit de comparer cette représentation du rugby avec le rugby réel pour en montrer la bouffonnerie. Quand on sait la véritable arrogance sociale qui servait de ferment identitaire aux public schools (en fait privées, Rugby, Oxford, Cambridge) de l’Angleterre victorienne, où le rugby a été inventé, on ne peut entendre valeurs franc-maçonnes de fraternité, liberté et union entre les hommes que comme des antiphrases ; et encore plus "union entre les hommes, aussi différents soient-ils". Longtemps, le rugby a été le sport national et identitaire de l’Afrique du Sud de l’apartheid – c’est-à-dire de la séparation légale des hommes en fonction de la couleur de leur peau. Il est devenu le sport national et identitaire de la Nouvelle-Zélande, à partir du moment où la relégation dans des régions reculées des populations maories autochtones a presque entièrement blanchi ce pays. Il en va de même en Australie et, à un degré moindre, en Argentine. "Le choix de quinze joueurs, écrit Herrero dans l’article XV, ne fut jamais véritablement expliqué ou justifié ; certains voient dans ce nombre impair et triangulaire (sic ?) un clin d’œil de la pensée franc-maçonne (encore !) très influente en Angleterre à la fin du XIXe siècle". L’article XV aurait pu être l’occasion de rappeler qu’il existe deux rugbys : que le premier se joue à quinze joueurs et que le second se joue à treize joueurs. Le rugby à XIII (ou jeu à treize, comme il fallu dire officiellement longtemps en France) existe aussi. Herrero n’y consacre aucun article dans son Dictionnaire. Il n’y fait allusion nulle part. Pourtant, ce rugby a eu son heure de gloire en France grâce à un joueur d’exception, Puig-Aubert, dit Pipette, et si la France n’a jamais remporté de titre de champion du monde de rugby à XV, elle a été dans les années 1950 championne du monde de rugby à XIII, ayant battu les Australiens, les meilleurs au monde dans ce sport, en Australie. A leur retour en France, les treizistes ont reçu un accueil digne de celui que la Rome antique faisait à ses légions victorieuses. Le fait que Herrero n’ait pas dit un seul mot du XIII est à la fois étonnant de la part d’un "prof de gauche" (en contradiction avec l’idéologie portée en bandoulière dans toutes les lignes) et révélateur du caractère trompeur de ce Dictionnaire du rugby. En effet, en France, le conflit entre le rugby à XV et le rugby à XIII a été politique dans la France occupée de 1940 à 1944. Le rugby à XIII est enraciné dans des départements de grande tradition républicaine et laïque : Aude, Pyrénées orientales, Vaucluse, Lot et Garonne. Le régime de Vichy a essayé de le proscrire, comme il l’a fait des Juifs et des francs-maçons, à la demande, disent les mauvaises langues, des dirigeants du rugby à XV d’alors, qui croyaient voir dans le XIII des "ferments" (comme dit Herrero) de républicanisme rouge, laïcard et franc-maçon. L’article Basques est de même eau. "Le Pays basque, écrit-il, est une terre sciée en deux par une frontière malencontreuse". La frontière est ce qu’elle est, mais elle n’est pas malencontreuse, puisqu’elle a eu, pour principal mérite, de préserver les Français vivant dans le Pays basque (du Nord, comme on dit dans les milieux basques) de la folie furieuse, ethnique, raciste et purificatrice de l’ETA et autres organisations mafieuses. Au Nord, en France donc, les Basques jouent au rugby avec talent et passion ; au Sud, en Espagne, ils ne font rien de cela : ils posent des bombes ou ils meurent d’une balle dans le dos. "Si le rugby est très populaire du côté français, il n’a jamais curieusement franchi la frontière espagnole (…) C’est étrange, les Espagnols ont pourtant eux aussi le sens du combat, de l’orgueil (bel exemple de préjugé ethnique stupide)". Le franc-maçon Herrero, qui ne sait pas que le franc-maçonnerie française est différente de l’anglaise, avance une explication : "Peut-être est-ce la faute des curés, très influents en Espagne (pas plus que les francs-maçons), et qui n’ont jamais porté le rugby dans leur cœur, un sport trop rude où les corps se touchent de trop près ? Qui sait…". Le rugby est l’occasion d’égrener le chapelet idéologique. Le Pays basque français a été façonné par l’Eglise et ses curés, bien plus que l’Espagne. Dans le Pays basque, comme dans le grand Sud, les curés n’ont jamais interdit le rugby : ils y ont joué ; ils y ont fait jouer les enfants dans les collèges catholiques et dans les patronages du jeudi ; ils ont fondé des clubs dans les villages. Tout cet article est faux, comme beaucoup d’autres, marqués au fer rouge de la bien pensance. Le Marocain Benazzi a été un joueur de rugby de talent, à la fois puissant et rapide, mais qui avait un sens tactique limité. Grâce à sa puissance, il perforait la défense adverse, mais comme souvent il le faisait seul, il lui arrivait de perdre le ballon, de gâcher des occasions d’essai (dont une en demi-finale de la Coupe du Monde de 1995, que la France, la meilleure équipe du tournoi, aurait dû gagner) ou de mettre son équipe en difficulté. Si Benazzi s’était appelé Marcel Dupont, Herrero ne lui aurait pas consacré d’article, comme il n’en a pas consacré à Crauste, Domenech, Maso, Gachassin, Villepreux, qui ont plus marqué l’histoire du rugby en France que Benazzi.

La question la plus importante, qui n’est jamais traitée dans ce Dictionnaire, n’est pas la franc-maçonnerie, ni les valeurs morales ou idéologiques, fluctuantes, fragiles ou dérisoires, dont le rugby serait porteur, mais le fait étrange (aberrant même) que le rugby, sport plein de morgue et aristocratique de public schools anglaises, soit devenu un sport régional, limité au grand Sud, un sport de villages, pratiqué par des gens rudes et un peu frustes : paysans, vignerons, lutteurs de foire, et par des étudiants (avec des clubs universitaires jadis prestigieux : PUC, BEC, TOEC) et de petits notables de province, médecins ou dentistes. Le miracle est là. En traversant la Manche, le rugby s’est métamorphosé. Il est devenu un sport rugueux, viril, brutal parfois, mais convivial et insolent. Il y a une raison de fond à cela : tout le monde peut jouer au rugby, les grands, les petits, les gros, les minces, les forts et maladroits, les agiles et les adroits, les trop lourds et les trop légers. Il y a un poste ou un rôle pour chacun. Voilà qui explique la convivialité propre au rugby et le fait qu’il se soit développé là où il n’aurait jamais dû, vu ses origines aristocratiques, prendre racine, dans le grand Sud, pays de petits propriétaires ruraux faisant de la polyculture vivrière. Là, il est devenu un antidote à l’affaiblissement ou à la disparition des anciennes solidarités, entretenues par l’Eglise et par la noblesse, et un contrepoids à l’influence grandissante des nouveaux notables, républicains et socialistes, de la technocratie d’Etat, la seule qui soit autorisée à faire un usage légal de la violence, réelle ou symbolique, laquelle a trouvé dans le rugby une expression possible et codifiée, à la fois dans les gestes (coups de poing, de pieds, de dents, contacts à rentre-dedans, fourchettes, etc.), qui sont parfois de vrais délits, et dans les mots grossiers ou injurieux, comme si le rugby était la continuation par d’autres moyens de la guerre de clochers.

L’article que Herrero a consacré au Racing Club de France, là où le rugby est encore à l’image de ce qu’il est dans les public schools anglaises, aurait pu être l’occasion de cerner la grandeur de ce sport, qui reste encore un jeu, pour beaucoup de joueurs amateurs. Le fait s’est produit lors de la finale du championnat de France entre Agen et le Racing. L’arbitre, qui n’était pas très bien placé, a accordé aux Agenais un drop-goal imaginaire (trois points), alors que le ballon était manifestement passé sous la barre. Les caméras de la télévision l’ont montré clairement. Un joueur du Racing, l’arrière Jean-Baptiste Lafond, qui était tout à côté des perches (ou poteaux de but), a vu que le drop-goal validé était imaginaire. Il ne s’est pas précipité sur l’arbitre pour l’agonir d’injures, comme cela se fait tous les jours dans le foot, ce bizness de milliardaires arrogants et stupides. Il n’a même pas protesté. A la fin du match, il a expliqué que cela n’aurait servi à rien, qu’il aurait été indigne de lui d’invectiver l’arbitre, que celui-ci avait aussi le droit de se tromper, etc. La grandeur du rugby est là. Il arrive, et même souvent, que les arbitres sanctionnent des fautes imaginaires ou qu’ils ne sanctionnent pas des fautes grossières : les joueurs, quels qu’ils soient, ne protestent pas. L’arbitre peut être fantasque, comme le ballon ovale. Il ne sert à rien de s’en prendre à l’ovalitude du ballon. C’est une des lois du jeu.

 

Le rugby mérite mieux que ce Dictionnaire mal écrit et bien pensant : c’est un jeu et un sport où l’esthétique, le beau geste, l’action inspirée comptent autant que le reste et c’est aussi un sport ouvert : on y respire de grandes bouffées d’air pur ; par principe (et le principe est excellent), on y emmerde les cons ; on y pense mal. Mal écrit et bien pensant, ce Dictionnaire est digne du foot show-biz et des milliards d’€ que des joueurs frustes et obtus y gagnent, mais tout à l’opposé du rugby.

 

 

 

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14 février 2007

Errements

 

 

 

 

"Ce mot ne doit pas être employé dans le sens d’erreurs", écrivent les Académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. Il semble qu’ils aient raison. En effet, le nom errements, qui n’est employé qu’au pluriel, est dérivé du verbe errer, au sens de "voyager", mais aussi de "se conduire" et "agir", qui continue le verbe latin errare "errer, aller çà et là, marcher à l’aventure", "faire fausse route" et, au sens figuré, "se tromper". Errements est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "conduite" et de "comportement habituel".

Les Académiciens dans les six premières éditions de leur Dictionnaire (de 1694 à 1835) en font un synonyme du nom erres, entendu dans le sens de "voies", et ils ajoutent que ce sens est toujours "figuré" : "erres, il n’a d’usage que figurément et en parlant d’affaires", exemple : "reprendre les derniers errements d’une affaire" (1694) ; "erres, voies, il n’est d’usage qu’au figuré et en parlant d’affaires", comme dans "reprendre, suivre les derniers, les anciens errements d’une affaire" (1762, les Académiciens ajoutent : "on le dit plus ordinairement qu’erres") ; et à erres : "en parlant d’affaires : reprendre, suivre les premières erres, les dernières erres, recommencer à travailler sur une affaire, et la reprendre où elle avait été laissée. Voyez errements" (1835).

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève ce "terme de palais" avec un sens légèrement différent : "dernière procédure d’un procès, dernier état d’une affaire". Les Académiciens se contentent d’erres, voies, affaires, sans que les affaires, erres, voies en question soient saisies dans le dernier état de leur déroulement. Furetière a peut-être été abusé par le fait que ce nom est souvent précédé de dernier : "les héritiers d’un tel ont repris son procès pour y procéder suivant les derniers errements", "il a donné copie de l’appointement en droit (ou "règlement"), comme étant le dernier errement" (ou le dernier état de l’affaire). Furetière précise "qu’il est moins en usage au singulier qu’au pluriel".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), ne précise pas que c’est un "terme de palais", mais un "procédé habituel, en parlant d’affaires". La phrase "suivre les derniers, les anciens errements" est glosée ainsi : "suivre les vieux errements, faire une chose comme on la faisait autrefois". Les Académiciens (huitième édition, 1935) illustrent le sens d’errements ("manière dont une affaire est conduite") d’une phrase éloquente qui avait un sens dans la IIIe République (1871-1940) : "reprendre, suivre les errements d’un parti". Ils ajoutent que "ce mot, employé le plus souvent dans un sens péjoratif, n’implique pourtant pas forcément une idée de blâme". L’article de la neuvième édition est plus long et plus complet. Les Académiciens relèvent un sens inédit, qu’ils ont ignoré dans les éditions antérieures de leur Dictionnaire et qu’ils mentionnent comme littéraire : "le fait d’aller à l’aventure", comme dans l’exemple "les errements d’un vagabond". Le sens courant ("manière d’agir, démarches habituelles") est précédé de la mention souvent péjoratif et il est illustré par des exemples plus clairs que dans les éditions antérieures : "suivre les errements de quelqu’un", "revenir aux errements d’autrefois", au sens de "agir comme on le faisait autrefois", et péjoratif, "retomber dans les errements du passé, dans une routine".

Ce que montre le Trésor de la Langue française, c’est que errements a plus de sens que le seul sens figuré de "voies" ou "erres", comme cela a été dit, pendant trois siècles ou plus, dans le Dictionnaire de l’Académie française. Les auteurs de ce Trésor jugent même qu’il existe en français deux homonymes, distingués en errements 1 et 2. Le premier est jugé littéraire et vieux : il a pour sens "manière d’agir, de se comporter", sens historique attesté en 1167. Contrairement à ce que disent les Académiciens, qui le réservaient aux affaires, le mot se dit aussi de personnes, comme chez Balzac (1841, "vous y suivrez, jeune homme, les errements de monsieur le Premier") ou Stendhal (1823, "M. David apprit à la peinture à déserter les traces des Lebrun et des Mignard, et à oser montrer Brutus et les Horaces. En continuant à suivre les errements du siècle de Louis XIV, nous n’eussions été, à tout jamais, que de pâles imitateurs"). Dans le second article, errements a deux sens : "action d’aller çà et là sans but précis" ou action d’errer, et, péjorativement, "habitude néfaste, manière d’agir blâmable", comme dans les exemples "persévérer dans ses errements", "ces déplorables errements de l’esprit de parti" (Sand, 1855), "ne pas retomber dans les vieux errements". Ce sens péjoratif, attesté dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, subit, selon les auteurs du Trésor, l’influence sémantique du nom erreur : il y a dans le sens même d'errements quelque chose qui relève de l'erreur,  de sorte que l'injonction des Académiciens à ne pas confondre "errements" et "erreurs" est, en partie, sans véritable objet.   

Il n’y a pas d’errements que d’affaires, il y en a aussi de dictionnaires, qui apparaissent dans les articles consacrés à d’errements : relevé des emplois restreint au seul sens de "voies" et spécifique aux affaires ; appréciation inexacte de la valeur péjorative d’un des sens (habitudes ou, plus exactement, "mauvaises habitudes") ; oubli d’un des sens : "action d’errer". Les dictionnaires ne sont pas des textes religieux : les suivre aveuglément, ce serait s’abuser.

 

 

13 février 2007

Occident

 

 

En latin, occidens, auquel le français a emprunté occident, est le participe présent du verbe occidere, "tomber". Cicéron, dans De natura deorum, l’emploie comme un nom pour désigner le lieu où le soleil se couche. C’est dans ce sens ("un des quatre points cardinaux, situé du côté de l’horizon où le soleil se couche") qu’il est attesté pour la première fois en français au début du XIIe siècle. De là, occident désigne la "partie de la Terre qui se trouve à l’ouest", dans la direction de ce point cardinal.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), c’est par le sens latin que commence l’article occident : "le couchant du soleil", qu’illustre "le soleil était dans son occident". Les Académiciens précisent que "cette phrase est poétique" et que, en conséquence, quand il est employé dans ce sens, occident est d’un niveau de langue recherché. Le deuxième sens recensé est celui dans lequel occident est attesté pour la première fois au XIIe siècle : "occident signifie aussi celle des quatre parties du monde qui est du côté où le soleil se couche", comme dans les exemples "l’occident est opposé à l’orient", "se tourner à l’occident, vers l’occident, tirant à l’occident, du côté d’occident". Dans son Dictionnaire universel antérieur (1690), Furetière insiste sur ce que l’occident a de relatif : c’est le "lieu où le soleil et les autres astres se couchent à notre égard". Ou encore, au sujet de l’Amérique, il précise : "à notre égard, tout le nouveau monde est à l’occident". Dans les exemples, occident s’écrit avec une minuscule à l’initiale : c’est encore l’usage actuel. Le deuxième sens est général, le troisième sens est particulier : "partie de notre hémisphère qui est au couchant", comme dans "les régions d’occident, l’Empire d’occident, l’Eglise d’occident". A la différence des Académiciens, Furetière écrit, dans ces mêmes exemples, Occident avec une majuscule, conformément à l'usage actuel. A Occident, il associe Orient dans une série d’oppositions terme à terme ou binaires, Empire d’Occident v d’Orient, Eglise d’Occident v d’Orient, peuples d’Occident v d’Orient. L’opposition est dans les choses. Elle résulte de longs et meurtriers conflits avérés, aux causes objectives ; elle n’est donc pas arbitraire. Elle est aussi sémantique, propre aux mots eux-mêmes, les deux mots charriant des sens distincts ou même situés à l’opposé l’un de l’autre. Ces exemples éloquents montrent un fait que les auteurs de dictionnaires anciens ne relèvent pas, à savoir que le sens "un des quatre points cardinaux du ciel et de la terre" ou "le lieu où le soleil et les autres astres se couchent à notre égard" n’épuise pas le sens de ce mot, qui tient aussi à l’histoire, à des peuples, à des valeurs, morales ou spirituelles, serait-ce parce qu’il s’oppose à Orient ou vaste aire géographique dans laquelle se sont épanouies d’autres civilisations ou d’autres valeurs.

Pas plus que Furetière ou les Académiciens en 1694, les auteurs de dictionnaires publiés ultérieurement ne perçoivent que le nom Occident est un mot propre à une civilisation et qu’il tient, de façon plus ou moins lâche, à des valeurs morales ou géopolitiques. Entre 1762 et 1935, l’article occident du Dictionnaire de l’Académie française est, à un détail près (sur lequel on reviendra plus bas), le même que celui de 1694 ("celui des quatre points cardinaux qui est du côté où le soleil se couche" et "la partie de l’ancien monde qui est au couchant" ; Littré, en 1863-1872, de même : "côté où le soleil se couche" et "partie du globe qui est au couchant de notre hémisphère". Littré, pourtant, écrit Occident avec une majuscule : "Église d’Occident", "Empire d’Occident", et il indique aussi qu’en "un sens plus restreint", Occident désigne l’Europe occidentale, illustrant ce sens d’un emploi qui réfère clairement à une civilisation : "tu m’as beaucoup parlé, dans une de tes lettres, des sciences et des arts cultivés en Occident". C’est un extrait des Lettres persanes. L’auteur, Montesquieu, fait parler des Persans – id est des Orientaux qui ont conscience des différences entre le pays où ils vivent et ce qu’ils nomment Occident, et que ces différences tiennent à des réalités élevées - sciences et arts – qui définissent une civilisation.

C’est dans les dictionnaires récents, le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française que le sens géopolitique ou propre à une civilisation d’Occident est exposé, timidement dans le Trésor de la Langue française et par les Académiciens, nettement - Trésor de la Langue française : "pays d'Europe situés à l’ouest du continent" (sens géographique), "par métonymie, civilisation, peuples de ces pays" (sens géopolitique ou lié à des valeurs) ; et "en politique internationale, ensemble de nations comprenant les pays capitalistes de l’Europe de l’Ouest et les États-Unis (par opposition aux pays de l’Est, d’économie socialiste et à la Chine populaire)" ; "en particulier, Etats membres de l’O.T.A.N. (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord)" - Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : "Occident a désigné plus particulièrement, après la Seconde Guerre mondiale, les pays de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, considérés comme formant un ensemble défensif, politique et culturel, par opposition à l’Europe de l’Est communiste, à l’Afrique et à l’Asie". Dans cette définition, c’est l’opposition qui donne un sens fort, autre que géographique, au nom Occident. Les Académiciens ajoutent : "dans une vision fondée sur des aires de civilisation et d’héritage culturel, Occident désigne l’ensemble des pays d’Europe et d’Amérique, par opposition aux pays d’Afrique et d’Asie". Autrement dit, il faut attendre le XXIe siècle pour que des auteurs de dictionnaires expriment dans la définition d’Occident le sens relatif à un héritage culturel ou à une civilisation, dont ce nom est porteur depuis longtemps, mais de façon latente en quelque sorte ou implicite, dans les seuls exemples de dictionnaires. Les exemples cités par le Trésor de la Langue française sont éloquents : c’est "défense ou évolution de l’Occident" ; "depuis cent ans, le régime capitaliste de l’Occident a résisté à de rudes assauts" (Camus, 1951) et "(l’atome est) la possibilité pour l’Occident de se libérer du besoin du pétrole du Moyen-Orient" (1962).

L’article Occident du Dictionnaire de l’Académie française (en cours) se clôt par une référence au livre célèbre de Spengler, Le Déclin de l’Occident (1918). Le choix du mot déclin dans le titre n’est sans doute pas dû totalement au hasard, dans la mesure où le nom occident (avec une minuscule) a pris, par analogie avec le coucher du soleil, le sens de "déclin" ou de "ruine". Ce sens est attesté chez le poète du XVIe siècle, Desportes : "L’espoir de mes travaux, la fin de mon désir, / Par un cruel orage, hélas ! se va perdant, / Et, dès le point du jour, je vois mon occident". Furetière en 1690 écrit : "occident se dit figurément de choses morales" et il illustre ce sens figuré de deux exemples : "l’Empire romain fut dans son Occident dès le quatrième siècle : fut dans sa décadence, fut ruiné" et "en poésie, on dit que les jours d’un homme sont dans leur occident pour dire qu’il est proche de la fin". Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "occident signifie figurément décadence, déclin". Il est illustré par "dans l’occident de ses jours" et "cet Empire était dans son occident". Dans les éditions postérieures, de 1762 à aujourd’hui, en revanche, ce sens a disparu. Littré a le mérite de le relever : "figuré, chute, ruine", et l’illustre d’un extrait de Malherbe : "le chevalier de Guise, de qui on a vu précipiter le bel orient dans l’occident d’un déplorable désastre". Il est relevé dans le Trésor de la Langue française ("au figuré, déclin"). Un écrivain du XXe siècle l’a même employé, sans doute par archaïsme, dans ce sens : "la "crise de conscience" dont Renan entendit se prévaloir à l’occident de sa vie" (Massis, 1923). Tout se passe comme si le déclin, la décadence, la ruine étaient consubstantiels de l’Occident – ce qui, en soi, est assez réjouissant. Il décline pour mieux se redresser.

 

 

12 février 2007

Intégration

 

 

 

 

 

Furetière ne relève pas ce nom dans son Dictionnaire Universel (1690). Il est enregistré pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition). C’est un terme scientifique, dérivé du verbe intégrer au sens de "calculer l’intégrale d’une quantité différentielle". C’est ainsi qu’intégration a été défini pendant deux siècles, de 1700, date où il a été employé dans un Mémoire de Varignon publié par l’Académie des sciences, à la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) ; en 1762 : "terme de mathématique, action d’intégrer" ; chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) : "terme de mathématique, action d’intégrer" (intégrer a pour sens "trouver l’intégrale d’une quantité différentielle") ; en 1935 (Dictionnaire de l’Académie française) : "terme de mathématiques, action d’intégrer". Autrement dit, pendant deux siècles, les auteurs de dictionnaires ont employé les mêmes mots pour définir intégration.

Tout change au XXe siècle. Il suffit de comparer les deux éditions, la huitième, citée ci-dessus, et la neuvième (en cours), du Dictionnaire de l’Académie française pour prendre conscience de l’ampleur des changements qui affectent intégration. En 1935, le sens est expédié en trois mots ; dans l’édition en cours, le mot a trois sens, éloignés les uns des autres. Le sens des mathématiques n’est cité qu’en troisième position, comme un appendice. Ce mot, qui appartient au domaine de la science, a basculé comme de nombreux autres mots dans le social et la sociologie s’en est emparée. De fait, le premier sens cité, celui qui apparaît comme courant, le sens usuel en quelque sorte, est le sens social, tel que le montrent les exemples qui l’illustrent : "action d’intégrer, le fait de s’intégrer. L’intégration d’une personne dans un corps de la fonction publique. Intégration sociale, culturelle. L’intégration des immigrés dans un pays. Une politique d'intégration. Spécialement, en économie, regroupement ou rapprochement d’entreprises dont les activités complémentaires peuvent concourir à un même processus de production ; en politique, réunion de plusieurs États en une entité économique et politique. L’intégration européenne". L’emploi en physiologie ("traitement spécifique des messages reçus par les centres nerveux, qui permet de coordonner l’activité de divers organes et d’élaborer les sensations") et en mathématiques n’est cité qu’en deuxième et troisième position.

Ainsi, l’évolution sémantique d’intégration confirme que la loi qui régit la NLF ou Nouvelle Langue Française est l’accaparement par le social, non seulement du vocabulaire de la théologie ou de la culture ou du droit, mais aussi celui de la science, ce que montre l’article intégration du Trésor de la Langue française. Le premier sens exposé est celui des mathématiques en usage depuis trois siècles : "opération mathématique inverse de la différentiation utilisée en calcul intégral". Le deuxième sens est figuré ("action d’incorporer un ou plusieurs éléments étrangers à un ensemble constitué, d’assembler des éléments divers afin d’en constituer un tout organique", "passage d’un état diffus à un état constant"), comme le montre l’exemple cité : "je ne suis pas dans le détail le processus de dissolution radicale, puis d’intégration progressive, par lequel le monde antique a disparu afin que puisse, de ses ruines, surgir le monde chrétien. Cela s’est fait, comme cela se fera dans l’avenir sans doute, ainsi que la constitution d'un nouveau corps chimique empruntant ses éléments à d’autres corps chimiques en analyse qui se trouvent dans le territoire où son mouvement de synthèse fixe un centre d’attraction" (Faure, L’Esprit des formes, 1927). L'analogie vient de la science : c'est "un nouveau corps chimique qui emprunte ses éléments à d’autres corps chimiques".

De là, le sens "action d’incorporer" s’étend à d’autres domaines : l’administration ("incorporation d’un agent civil ou militaire de l’État dans un corps en dehors des voies de recrutement normal") ; l’économie ("processus par lequel on regroupe plusieurs activités ou plusieurs entreprises en une même unité de production") ; la politique ("processus par lequel des États décident d’abandonner une partie de leurs prérogatives au profit d’une souveraineté commune…") ; la physiologie ("processus par lequel (...) l’action du système nerveux concourt essentiellement à unifier les expressions de l’activité de l’individu") ; la psychologie ("processus par lequel l’individu acquiert son équilibre psychique par l’harmonisation de ses différentes tendances") ; et enfin la sociologie, qui a fait du nom intégration un de ses mots fétiches : "phase où les éléments d’origine étrangère sont complètement assimilés au sein de la nation tant au point de vue juridique que linguistique et culturel, et forment un seul corps social", comme l’indiquent les exemples cités : "ce haut comité est consulté par le gouvernement sur toutes les mesures concernant la protection de la famille (...) l’établissement des étrangers sur le territoire français et leur intégration dans la population française" (De Gaulle, Mémoires de guerre) et "si l’argent définit la valeur, celle-ci est universelle et rationnelle (...) elle est accessible à tous, dès lors le Juif ne saurait être exclu de la Société ; il s’y intègre comme acheteur et comme consommateur anonyme. L’argent est facteur d’intégration" (Sartre, 1946).

L’article intégration figure dans le volume 10 du Trésor de la Langue française publié en 1983. Cet article a été rédigé quelques années auparavant, sans doute à la fin des années 1970, alors que les "éléments d’origine étrangère", comme cela est écrit dans la définition ci-dessus, n’étaient pas encore nombreux en France et que leur "intégration" à la population autochtone ne soulevait pas de difficulté. De fait, les auteurs de ce Trésor établissent une sorte d’équivalence entre l’assimilation et l’intégration : ces étrangers sont intégrés, quand "ils sont complètement assimilés au sein de la nation tant au point de vue juridique que linguistique et culturel, et forment un seul corps social". Trente ans plus tard, cette belle confiance apparaît pour du pur aveuglement. D’abord, ces éléments détestent l’assimilation qu’ils jugent raciste ou tout ce que l’on voudra d’autre. Ensuite, ils ne veulent en aucun cas être considérés comme semblables aux autochtones, parce qu'ils leur sont différents en tout et qu'ils jugent que leurs propres différences sont supérieures à toutes les normes qui forment le "corps social" indigène. Ils ne refusent pas d’intégrer ce corps, ils cherchent à le désintégrer. On ne peut pas le leur reprocher. Ils ne font que mimer ceux qui, depuis des millénaires, font de l’histoire de l’humanité une succession de tragédies; ils ne sont ni meilleurs, ni pires. D'ailleurs, pourquoi se gêneraient-ils, puisqu’ils ont carte blanche ?

 

 

 

11 février 2007

Pactole

 

 

 

 

 

Pactole est un nom propre et un nom commun : plus exactement le nom propre d’une rivière de Lydie, province de l’Asie mineure des anciens auteurs grecs ou latins (en Turquie, aujourd’hui) - un hydronyme, disent les savants -, qui a été employé comme un nom commun et qui est en usage en français moderne comme nom commun. L’emploi d’un nom propre comme nom commun (calepin, poubelle, bic, etc.) est nommé antonomase.

Boileau, dans les Satires, emploie Pactole comme le nom propre d’un cours d’eau ou, plus exactement, d’un cours d’or : "Mais l’honneur en effet qu’il faut que l’on admire, / Quel est-il, Valincour ? pourras-tu me le dire ? / L’ambitieux souvent le met à tout brûler, / L’avare à voir chez lui le Pactole rouler". C’est le poète Delille qui, en 1800, le premier, a fait de ce nom propre un nom commun et cela par métaphore. Dans le Pactole, petit affluent de l’Hermos, coulaient, dans les légendes que racontaient les auteurs de l’Antiquité, des paillettes d’or. Le phénomène en soi n’a rien d’anormal. Aujourd’hui encore, des chercheurs d’or, en Ariège ou dans le Massif central, passent au crible les sables et les graviers de torrents ou de rivières où il leur arrive de trouver quelques paillettes dont le vente rémunère, mal à vrai dire, le travail accompli. Mais dans le Pactole des légendes, l’or coulait en abondance. Aussi suffisait-il de se baisser pour être riche. De ce fait, pactole a pris le sens de trésor ou de source inépuisable de richesses.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) relève le sens propre ("petite rivière de Lydie qui charriait de l’or") et l’antonomase ou, comme écrit Littré, le "sens figuré" : "source de richesse". Il cite aussi des exemples illustrant ces sens : hydronyme ("un petit filet du Pactole suffit à notre ambition", Marmontel) et antonomase ("les hautes classes de la société, où le Pactole roule ses flots", Brillat-Savarin).

Alors que les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) font encore référence au nom propre ("source de grandes richesses, par allusion à une rivière de Lydie qui roulait des paillettes d’or"), les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne le mentionnent plus, sinon dans la rubrique "histoire et étymologie", se contentant d’énoncer le sens du nom commun : "source abondante de richesse et de profits". Et pourtant, le sens de pactole dans les exemples cités et écrit à deux reprises avec un P majuscule, ne peut pas être compris sans la référence au cours d’eau qui charrie de l’or : "comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef tournant dans la serrure vint interrompre l’héritier présomptueux au moment le plus reluisant de son rêve doré" (Murger, 1851) ; "le docteur Knock est un chimérique et, de plus, un cyclothymique. Il est le jouet d’impressions extrêmes. Tantôt le poste ne valait pas deux sous. Maintenant, c’est un Pactole" (Romains, 1923) ; "les marchands de la ville sainte rivalisaient d’ardeur, afin de pouvoir planter boutique le plus près possible du pactole" (1961). De même, les deux hapax dérivés de pactole, pactolien et pactoliser, pour être compris, doivent être référés au cours d’or : "Si d’amour sec et d’onde pure / L’amour, dit-on, ne vit pas bien, / Notre tirelire murmure / Le bruit du flot pactolien" (Murger, 1861) et "ils voudraient tous pactoliser avec le démon" (Aymé, 1957).

Il semble que les dictionnaires actuels se soient mis au diapason du monde moderne, dont une des règles tacites est tabula rasa : "du passé, faisons table rase", comme dit un hymne sanguinaire. Le présent efface le passé, la modernité met l’Antiquité au rebut, la Turquie extirpe toute trace de la vieille Asie mineure, les mythes mensongers de l’idéologie occultent les légendes antiques, le social achève la littérature, etc. Dans cet ordre nouveau, les légendes de l’Antiquité et l’Antiquité elle-même sont chassées de la mémoire collective, qu’elles encombrent, et n’existent plus que pour quelques érudits.

 

 

10 février 2007

Décryptage

 

 

Décrypter, décryptement, décryptage 

 

 

 

Le verbe décrypter est formé à partir d’un mot grec qui signifie "caché" et auquel ont été ajoutés le préfixe – (qui désigne une action contraire à celle exprimée par le "radical") et la marque verbale – er. Le sens en est "dévoiler ou découvrir ce qui est caché". Décrypter est récent. Il n’est relevé ni dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872). Il est relevé pour la première fois dans le Larousse du XXe siècle et il s’emploie à propos des écritures secrètes ou des messages codés pour en désigner le décodage ou le déchiffrement. Le Trésor de la Langue française (1972-1994) y donne le sens de "transcrire en langage clair un message rédigé dans une écriture secrète, chiffrée, dont on ignore le code". Ainsi on décrypte un message. Les synonymes en sont déchiffrer, décoder. Dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de décrypter est plus précise et plus complète que celle du Trésor de la Langue française. Le premier sens est le même. C’est "traduire, mettre en clair un texte chiffré dont on ne possède pas la clef ou le code". Il est illustré du même exemple : décrypter un message. Le mérite des Académiciens est de noter que décrypter a des sens étendus ou figurés. "Par analogie", écrivent-ils, il signifie "déchiffrer une écriture inconnue" et aussi "trouver le sens d’un texte obscur ou difficilement lisible".

De ce verbe ont été dérivés des noms : décrypteur qui désigne la personne qui décrypte un texte et deux noms synonymes ou employés indifféremment l’un pour l’autre : décryptage et décryptement, "action de décrypter", dans le sens propre (comme dans l’exemple "les recherches de Markov ont permis de faire progresser les méthodes de décryptage des messages dont on ne connaît pas le code", 1964) ou dans les sens figurés de ce verbe.

De ces deux noms, il semble que décryptement soit réservé à l’expression du sens propre, comme dans ces exemples : "la section du chiffre a, dans ses attributions, le décryptement des dépêches interceptées" et "le constat que les fréquences des lettres dans un texte écrit sont assez stables avait souvent été utilisé pour aider au décryptement des messages transmis par le truchement d’une écriture secrète" (in Traité de sociologie, 1967 : si la sociologie se met au décryptement, c’est qu’il y a anguille sous roche) et que les sens figurés soient exprimés par décryptage.

Il est un emploi abusif et évidemment comique de décryptage : c’est celui qu’on peut lire dans les media, écrits ou télévisuels. Il n’est pas de journal (Le Monde, par exemple) ou de magazine de télévision de chaînes publiques, Envoyé spécial, Arrêt sur image, etc. (les chaînes privées n’ont pas de temps à perdre, elles ont du fric à gagner) qui ne propose pas de décrypter telle ou telle information, pourtant claire et sans ambiguïté, à l’intention des gogos, ou de procéder à un décryptage d’une situation, d’une affaire, d’un conflit. Ainsi, les journalistes se muent en dames pythonisses du monde païen, comme si l'Antiquité n'était pas terminée. Ces décryptages, toujours faits par les mêmes instruits de tout et exprimés sur le même ton, suffisant et prétentieux, laissent supposer que les téléspectateurs ou les lecteurs (du Monde, mazette) sont incapables de comprendre une information et qu’il faut la leur "délivrer" (comme on dit en franglais) avec un mode d’emploi ou, comme on dit chez les savants, avec une herméneutique. A moins que les journalistes ne veuillent empêcher que les téléspectateurs ou les lecteurs, qui sont pourtant des citoyens, ne donnent aux informations leur vrai sens, "incorrect" ou "insolent". En fait, le décryptage sert à indiquer la ligne ou la voie juste. De ce point de vue, il vaut un communiqué du PCUS dans feue l’URSS et ses satellites croupions.

 

 

 

09 février 2007

Mulâtre

 

 

 

 

 

Voici un nom et adjectif que le français a emprunté au portugais au XVIe siècle, les Portugais, on le sait peut-être, ayant établi dès le XVe siècle des comptoirs en Afrique, à partir desquels ils ont contourné ce continent pour atteindre les Indes. En portugais, le nom mulato, auquel a été ajouté en français le suffixe à valeur péjorative – âtre, signifie "métis né d’un Noir et d’une Blanche ou d’une Noire et d’un Blanc", les vrais métis étant, aux Amériques, nés d’un Blanc et d’une Indienne ou d’un Indien et d’une Blanche. Le mot portugais est lui-même emprunté à un mot castillan (id est espagnol) dérivé de mulo, "mulet", le mulâtre étant, comme le mulet, issu de croisement de races différentes.

En français, il est attesté d’abord en 1544 au sens général de métis, puis en 1604 dans le sens moderne de "personne née de l’union d’un Blanc avec une Noire ou d’un Noir avec une Blanche", comme dans ce récit de voyage : "il y a quelques mulâtres ou métis, c’est-à-dire personnes issus d’hommes blancs et de femmes noires". Le féminin mulâtresse est attesté en 1681.

Il est relevé avec ce sens dans les dictionnaires : en 1762 ("il se dit en parlant de ceux qui sont nés d’un nègre et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une négresse", Dictionnaire de l’Académie française) ; en 1863-1872 ("qui est né d’un nègre et d’une blanche ou d’un blanc et d’une négresse", Littré) ; en 1932-35 ("qui est né d’un nègre et d’une blanche ou d’un blanc et d’une négresse", Dictionnaire de l’Académie française) ; en 1972-1994 ("personne dont les parents sont l’un de race blanche, l’autre de race noire et dont la peau présente une coloration assez sombre", Trésor de la Langue française) ; de nos jours ("qui est né d’un parent noir et d’un parent blanc", Dictionnaire de l’Académie française, en cours).

Le sens n’a pas changé en trois siècles ; en revanche, ont changé les mots avec lesquels les auteurs de dictionnaires expriment ou glosent le sens : nègre et négresse, et même race, jugés hostiles, ambigus ou très méprisants sans doute, disparaissent des définitions dans la seconde moitié du XXe siècle et ils sont remplacés par personne et parents, mots qui rendent de l’humanité aux mulâtres et à ceux dont ils sont les enfants, mais qui n’effacent pas totalement l’animalité de ce nom : un mulâtre est chez les hommes ce qu’un mulet est chez les animaux.

Avec le temps, les exemples aussi changent. Littré cite "un domestique mulâtre", les Académiciens en 1935 "un domestique mulâtre", "une servante mulâtre", comme s’il était dans la nature sociale des mulâtres de servir des maîtres ou comme si, par ce biais, était dite l’origine biologique des mulâtres : un maître blanc ayant abusé d’une esclave noire. Dans les exemples des dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle, les mulâtres ne sont plus domestiques : "une femme mulâtre, un docteur mulâtre, un enfant mulâtre". Les mulâtres se sont émancipés ou l’ont été. Des exemples du Trésor de la langue française ont une connotation sexuelle ou sensuelle : "J’avais installé chez moi une mulâtresse. Quelles nuits ! Ma femme couchait au premier, elle devait nous entendre. Elle se levait la première et, comme nous faisions la grasse matinée, elle nous apportait le petit déjeuner au lit" (Sartre, 1944) ; "La chienne aboyait peu, mais parlait d’autre manière (…), baissant, d’un air complice, ses paupières charbonnées sur ses yeux de mulâtresse" (Colette, 1922) ; "Il y a peu de monde dans l’eau mais d’innombrables corps allongés sur le sable et qui se laissent rissoler pour la seule joie de s’entendre dire, en revenant à leur galère quotidienne "comme vous êtes brun !". L’amour-propre humain se contente de ces satisfactions de mulâtre"  (T’Serstevens, 1963). La condescendance n’a pas disparu, elle s’est déplacée seulement de la race ou du social au sexe.

Un des exemples les plus éloquents est celui que cite Littré (1863-1872) : "le blanc avec la noire, ou le noir avec la blanche produisent également un mulâtre dont la couleur est brune, c’est-à-dire mêlée de blanc et de noir ; ce mulâtre avec un blanc produit un second mulâtre moins brun que le premier ; et, si ce second mulâtre s’unit de même à un individu de race blanche, le troisième mulâtre n’aura plus qu’une nuance légère de brun qui disparaîtra tout à fait dans les générations suivantes". L’auteur en est Buffon, l’ouvrage d’où est extrait cet exemple a pour titre Quadrupèdes.

 

Dans la langue actuelle, le nom mulâtre est en passe de devenir désuet. L’idéologie l’a condamné. Ce nom charrie, dans son origine et son histoire, trop de mépris pour les faibles ou des rapports de force trop brutaux (qu’il faut cacher ou nier) pour désigner ce que les puissants de l’idéologie dominante jugent désormais positif et qu’ils imposent comme le seul horizon indépassable de la France ou de l’Europe : le métissage généralisé. L’idéal étant le croisement, tout lien avec le mulet et les autres animaux est effacé. Mulâtre est donc remplacé par métis, bien que ce mot soit limité par son sens ("né de l’union d’une Indienne et d’un Européen ou d’un Indien et d’une Européenne", les Indiens en question étant ceux des Indes occidentales, à savoir les naturels des Amériques), du moins en théorie, à quelques cas particuliers et assez rares de métissage. La plupart des métis que l’on rencontre aux Antilles, en Guyane, à la Réunion ou en France sont en réalité des mulâtres. Ainsi, le métissage devrait être nommé mulâtrage, l’action de métisser mulâtrer, et la "France métissée", dont rêve un homme politique, France mûlatrée. Ce que l’on observe, c’est que, de mulâtre, il n’a pas été dérivé des mots : ni verbe, ni nom, ni adjectif, comme si le mot, telle une mule, était stérile. Le seul dérivé que relève le Trésor de la Langue française est mulâtrerie, dont il est dit qu’il est un hapax (il est attesté une seule fois) chez Balzac : "Contenson (...) se montra débarbouillé de sa mulâtrerie" (1844) et qu’il aurait pour sens "aspect mulâtre". Ce mulâtrerie pourrait, dans une langue sans tabous, désigner, plus brutalement que métissage, avec plus de clarté aussi, sans fioritures, ni circonvolutions, le projet biologique de métissage généralisé que les puissants de l’idéologie politique imposent peu à peu en France et en France seulement.

 

 

 

08 février 2007

Opposable

 

 

 

 

 

 

La formation et le sens de cet adjectif ne soulèvent pas de difficulté. A l’opposé, l’emploi que l’on peut en faire est malaisé. Opposable ne continue pas un mot latin, il n’a pas été emprunté à une autre langue, c’est un adjectif de formation française. Au verbe opposer, a été ajouté le suffixe – able, qui a un double sens : à la fois passif et éventuel. De fait, opposable a pour sens : qui peut (éventuel) être opposé (passif) à quelque chose ou à quelqu’un. La première attestation, 1805, est récente, eu égard à la très longue histoire de la langue française. C’est Cuvier, le spécialiste de sciences naturelles, qui a fabriqué cet adjectif et l’a employé dans son Anatomie comparée au sens de "qui peut être mis en face, vis-à-vis". En 1846, est attesté le sens rhétorique, juridique, philosophique d’opposable : "qui peut être donné comme argument contraire". Il n’a pas d’autre sens.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1862-1872), relève les deux sens sans les distinguer et sans préciser les domaines dans lesquels ils sont en usage, se contentant de les illustrer d’un exemple : "qui peut être mis en face, vis-à-vis" (exemple d’anatomie, "le pouce est opposable aux autres doigts") ; "qui peut être dit contre, mis contre" (exemple de droit ou de rhétorique ou de philosophie, "il n’y a pas d’argument opposable à ce dilemme"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), relèvent ces deux sens, mais la description qu’ils en font est plus précise que celle de Littré : "qui peut être opposé, mis en face, vis-à-vis". Ils ajoutent qu’opposable "s’emploie spécialement en termes d’anatomie", comme dans l’exemple cité par Littré, "le pouce est opposable aux autres doigts". Le second sens est dit figuré. Il n’est en rien spécifique du droit ou de la philosophie, comme l’indique l’exemple cité qui vient de la langue commune : "cet argument n’est pas opposable à ma façon de voir". Il est vrai que le verbe opposer se rapporte aussi bien à une position dans l’espace (être en face de) et qu’à l’expression d’une divergence.

Pourtant, aucun de ces articles n’explique le sens que prend opposable dans la formulation de la loi, dite du droit opposable au logement ou du droit au logement opposable, votée récemment à l’Assemblée nationale. C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), un siècle après que le mot a été enregistré par Littré, que le sens juridique est enfin exposé. Deux sens sont distingués, qui sont l’un et l’autre spécifiques à un domaine spécialisé, anatomie et droit, de sorte que l’adjectif opposable n’est plus, à proprement parler, un mot de la langue commune. En anatomie, il a le sens que Cuvier y a donné : "qui peut être mis en face de quelque chose", comme dans ongle, orteil opposable. En droit, il signifie "que l’on peut faire valoir contre un tiers". Le droit opposable au logement est donc un droit qu’un citoyen peut faire valoir contre un tiers, à savoir les autorités ou l’Etat, à charge pour ceux-ci de tout faire pour que le citoyen "sans abri" puisse être logé quelque part.

Les sens anatomique et juridique de cet adjectif sont passés dans le nom opposabilité. Le sens anatomique est illustré par une phrase de zoologue : "le gros orteil a perdu son opposabilité dans un pied ne servant plus qu’à marcher". En droit, c’est le "caractère d’un droit ou d’un moyen de défense que son titulaire peut faire valoir contre un tiers".

Dans le cas du droit nouveau, que la multiplication de tentes Quechua, vendues par la chaîne d’hypermarchés Décathlon, plantées au centre des grandes villes, comme les pavillons d’une foire exposition, a rendu soudain nécessaire, du moins selon les cadreurs de télévision et les photographes gauchistes bien pensants, le tiers, contre lequel x ou y peut faire valoir son "droit au logement", est l’Etat : toujours et encore l’Etat, comme si l’Etat était la seule matrice de la France ou comme s’il était devenu la Déesse Mère, nouvelle Isis ou Cérès, seul recours des habitants maternés d’un pays ruiné, français ou autres. Comme l’Etat logeur est plus démuni que les Etats dont relèvent les quémandeurs du droit au logement et qui, eux, se gardent bien de se faire logeurs, et qu’il est en faillite, le droit opposable a un seul effet trangible : accroître les dettes colossales de l'Etat.

 

 

 

07 février 2007

Déficit

 

 

 

 

 

 

Voilà un mot étrange. En latin, deficit est un verbe : c’est la troisième personne de l’indicatif présent du verbe déficere, "manquer". Deficit signifie "il manque". En latin, tous les sons d’un mot sont notés dans l’écriture. Le t final se fait entendre en français aussi, comme dans aconit, accessit, granit, prétérit, coït, affidavit, sufficit, transit, prurit. En français, ce verbe est devenu un nom commun. Il est attesté en 1560 pour désigner une pièce qui manque dans un inventaire. A l’origine, il est la mention apposée par un notaire, un huissier ou un scribe dans un inventaire ou une liste. De la mention, il en est venu à désigner par métonymie ce qui a fait l’objet de la mention. Dans son Dictionnaire de la Langue française, Littré s’attache à expliquer ce mode rare de formation de mots et d'évolution sémantique : "autrefois mot qui, signifiant "il manque", se mettait dans un inventaire à côté des articles, pour noter qu’une pièce dont on faisait mention ne s’y trouvait pas". C’est dans ce sens étroit qu’il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : "mot emprunté du latin pour signifier ce qui manque". L’article que Furetière, dans son Dictionnaire Universel publié en 1690, consacre à déficit est plus complet que celui des éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "terme de pratique latin et indéclinable, qui se met à côté des articles d’un inventaire, où on fait mention d’une pièce produite qui ne s’y trouve pas effectivement : on ne peut pas contredire cette pièce, parce qu’elle est en déficit, ce qu’on dit autrement être produite en blanc". Furetière est conscient que ce verbe latin ne s’emploie pas seulement en mention, mais qu’il est aussi un nom français désignant une chose : "on dit aussi en quelques autres occasions qu’une chose est en déficit pour dire qu’elle manque". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce sens est relevé précédé de la mention vieux : "article manquant dans un ensemble d’objets inventoriés", comme dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1798 à 1878.

En latin, deficit est un verbe au singulier ; en français, c’est un nom qui varie en nombre. Longtemps, s’est posée la question du pluriel. En 1762, les Académiciens illustrent le sens de "pièce manquante" par l’exemple qui suit : "il y a plusieurs déficit dans cet inventaire", employant déficit au pluriel, mais sans la marque s. Ils précisent qu’il "n’a point de pluriel", ce que confirment les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, où la même phrase "il y a plusieurs déficit dans cet inventaire" sert à illustrer le sens ancien de déficit. Littré, à juste titre, critique cette décision. Il clôt l’article déficit de la remarque suivante : "au pluriel, des déficit : telle est l’orthographe de l’Académie ; mais à accessit, elle dit : quelques-uns écrivent au pluriel des accessits". Littré en tire la conclusion qui s’impose : "il n’y a aucune raison pour ne pas étendre cette remarque à déficit et pour ne pas écrire des déficits".

Dans les éditions ultérieures de leur Dictionnaire (1935 et en cours), les Académiciens se gardent bien d’employer, que ce soit dans les exemples ou en remarque, le nom déficit au pluriel. Ils optent pour le silence. En 1935 : "il y a un grand, un énorme déficit dans les finances, dans les revenus de l'État. Il faut tant pour combler le déficit. La récolte de blé, cette année, est en déficit. Le rendement des impôts accuse un déficit". Dans la neuvième édition : "Il faudrait plusieurs millions pour combler le déficit. Être en déficit. Le déficit de la Sécurité sociale. Déficit budgétaire. On dit aussi découvert budgétaire, et, improprement, impasse budgétaire. Déficit de la balance commerciale. Déficit de la balance des comptes ou des paiements. Les transferts invisibles de la balance des paiements peuvent contribuer à diminuer le déficit de la balance commerciale. Le rendement des impôts accuse un déficit. La récolte de riz, cette année, est en déficit. Déficit immunitaire". Il n’y a dans ces articles aucune allusion au pluriel de déficit, ni aucun emploi de déficits au pluriel. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne se prononcent pas nettement sur la question, n’employant pas déficit au pluriel. Ils se contentent de citer les Académiciens du XVIIIe et du XIXe siècle et l’opinion d’un grammairien de talent, Dupré, qui "pense qu’il faudrait donner au mot la marque du pluriel puisque le mot est entré dans l’usage depuis le XVIIIe siècle" (1972). On peut être moderne, progressiste à tout crin, audacieux en politique ou anticonformiste en idéologie, et frileux pour ce qui est du s à déficits.

 

D’un siècle à l’autre, les articles consacrés à déficit sont de plus en plus longs. Le mot est étendu à de nouveaux domaines – d’abord aux finances, puis à l’économie, enfin aux sciences sociales. L’article du Dictionnaire de l’Académie française en 1762 a une courte phrase. En 1935, il a deux sens "ce qui manque dans une caisse publique ou privée" et "d’une façon générale ce qui manque en déjouant les prévisions". Dans la neuvième édition, il a trois sens : "montant de ce qui manque en espèces ou en crédit dans une caisse publique ou privée pour équilibrer les comptes entre les recettes et les dépenses", "par extension, ce qui manque par rapport à ce qui était attendu", "pathologie, diminution ou disparition de la résistance d’un individu aux agressions microbiennes, virales, parasitaires, etc." Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré donne à déficit un sens : "ce qui est en moins dans un compte, dans une recette, etc." et "par extension, les averses compensent largement le déficit occasionné par les gelées dans l’alimentation du Rhône". L’article du Trésor de la Langue française (1972-1994) est encore plus long : trois sens et une dizaine d’emplois : "article manquant dans un ensemble d’objets inventoriés", "ce qui manque pour compléter une quantité donnée de numéraire ou pour balancer un compte", "dans le domaine de l’économie, écart entre une quantité réelle et une quantité prévue ou nécessaire pour répondre à une certaine demande, quand la quantité réelle est inférieure à la quantité optimale". Déficit est employé en médecine et biologie ("déficience quantitativement mesurée ou mesurable"), en psychologie (déficit psychique, intellectuel), en climatologie (déficit de saturation) ; il est même jugé littéraire ("absence de quelque chose dont la présence ou l’action est considérée comme normale, souhaitable ou nécessaire").

Le succès de déficit dans la France moderne a-t-il un sens ? Sans doute. Le déficit est un manque par rapport à un état parfait. Il suppose une perfection à atteindre ou dont il faut s’approcher. Jadis, la théologie enseignait que la perfection n’était pas de ce monde et qu’elle était propre à Dieu. Tout était manque ou déficit. Personne ne s’en étonnait. Personne ne cherchait à combler ces manques. A partir du moment où Dieu a disparu, la perfection qui le définissait est devenue l'idéal social ou le propre de la société juste, alors que, dans la société réelle, les déficits constatés sont innombrables. D’où l’extension de ce nom à tout ce qui est social.

 

 

 

 

06 février 2007

Sociocrate

 

 

 

 

 

Il n’existe pas d’article consacré aux noms sociocrate et sociocratie dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), encore moins dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935 ou dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872). En revanche, la formation de ce nom et son sens sont expliqués à l’article socio du Trésor de la Langue française. Ce socio (distinct du raccourcissement par aphérèse de sociologie – courant chez les potaches, comme géo résulte de l’abréviation de géographie ou psycho de psychologie) n’est pas un mot, mais un élément formantid est un "morphème" ou une suite de sons qui a un sens mais qui n’est pas autonome (socio n’est jamais employé seul) et qui sert à former de nouveaux mots. Il est très productif depuis un siècle. Il est vrai que le social a absorbé tout ce qui n’était pas social et qui faisait tache dans un ensemble uniformisé. A socio, il est possible d’ajouter un autre élément, ou encore un suffixe, tel gramme, logie, logue, cratie, ce qui donne sociogramme, sociologie, sociologue, sociolâtre et sociocratie. Ce dernier mot, comme sociocrate, est propre aux sociologues. Il a été fabriqué par Auguste Comte, qui a inventé aussi le nom sociologie. Pour cela, il a ajouté à socio l’élément grec cratie, celui de phallocratie, aristocratie, ploutocratie, autocratie…, qui signifie "pouvoir", afin de désigner une "forme de gouvernement où le pouvoir appartient à la société entière". S’il n’avait pas été illuminé, Comte aurait dû employer le conditionnel et écrire appartiendrait. L’exemple qui illustre le sens de ce mot est éloquent. C’est "délivrer l’Occident d’une démocratie anarchique et d’une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie sociocratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces humaines" (in Catéchisme positiviste, le si bien nommé, 1852). Comte est hostile à la démocratie et à l’aristocratie, il ne veut ni de l’une, ni de l’autre : il institue donc la tyrannie de tous sur chacun. Il a fabriqué aussi l’adjectif sociocratique, "qui se rapporte à la sociocratie", dont l’emploi est illustré non pas par Comte, mais par un illuminé de l’éducation du peuple par l’avant-garde autoproclamée, le dénommé Cacérès, qui eut dans les années 1960 sa seconde de gloire et qui, depuis, a été rendu à l’obscurité : "une position sociocratique modelée de curieuse manière sur les idées d’Auguste Comte" (1964). Comte a aussi fabriqué le nom sociocrate, auquel il a donné le sens de "partisan de la sociocratie" : "nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu’aristocrates" (1852, toujours dans le sinistre Catéchisme positiviste). On ne saurait mieux le définir.  

Il est aisé de se représenter ce qu’est la sociocratie, à condition de la rapporter aux sociétés façonnées par Hitler ou Mussolini, ou à ce qu’elle est effectivement en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam ou à ce qu’elle était en Chine sous Mao ou au Cambodge sous Pol Pot. Auguste Comte n’était pas seulement un forgeron de mots, il était aussi visionnaire. Pour notre malheur, les sociocrates sont influents en France. Ils contrôlent les media, ils manipulent les partis, ils pullulent chez les extrémistes et les gauchistes. La France a le culte de la société, du social, du sociétal. Elle est atteinte de sociolâtrie : son Dieu unique est le social. On ne lit plus Auguste Comte. Pourtant, la lecture du Catéchisme positiviste et du Cours de philosophie positiviste ferait comprendre pourquoi et comment les sciences sociales et humaines prospèrent sur les ruines de la démocratie, de la pensée, de l’art, des lettres, des humanités. Incroyant, Comte admire l’Eglise catholique qui a convaincu les hommes d’adhérer au message chrétien sans les menacer du sabre. Prenant acte du désastre dans lequel elle disparaît lentement, il a l’idée de remplacer le clergé par un ordre nouveau : celui des sociocrates, savants connaissant les ressorts de l’âme humaine, formés au positivisme, chargés de diffuser le nouveau catéchisme, d’y faire adhérer les esprits et, une fois le système établi, de le maintenir. Ce clergé nouveau a fait de l’université son église. Instruit du catéchisme, ayant ses entrées dans la presse et les media de masse, dont il a formé les prêtres, petits et grands, il pénètre dans les consciences, comme si la juridiction de for intérieur était lettre vive, et, après avoir tué les lettres et proscrit de l’université les humanités, il façonne les âmes à son image : il en fait des bêtes.

 

 

 

 

05 février 2007

Charte

 

 

 

 

 

Pendant deux siècles, de 1694 à 1878, de la première à la septième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens ont relevé ce mot sous deux formes : chartre et charte. Dans le Petit Larousse (première édition, 1906), la forme chartre est encore acceptée, bien que les Académiciens aient mentionné en 1878 qu’elle était vieillie et que Littré, dans son Dictionnaire (1863-1872), ait noté que "chartre est aujourd’hui tout à fait tombé en désuétude", alors qu’elle était la seule qui soit citée dans le Dictionnaire de Richelet (1680). Chartre (de chartula "petit écrit"; en latin médiéval "acte, document", dérivé de charta "feuille de papyrus", d’où "écrit" et "lettre") est l’ancienne forme, usitée dans la langue classique et désuète au XXe siècle.

La première attestation, au milieu du XIe siècle, est justement chartre, au sens de "lettre, écrit, acte", alors que charte date du XIVe siècle. Dans son Dictionnaire, Nicot (1606) note que ce mot "proprement doit être écrit chartre" et "prononcé charte". C’est en 1822 qu’a été fondée l’École nationale des chartes, où sont formés les chartistes, ou savants capables de lire les chartes anciennes. C’est au XVIIIe siècle que le mot est transporté dans un contexte politique pour désigner la Grande Charte d’Angleterre (1215) ; en 1814, à la Restauration, c’est aussi le nom qui est donné à la chartre constitutionnelle octroyée par Louis XVIII. A partir du XIXe siècle, il prend un sens social : "règle fondamentale", comme dans la charte du travail octroyée aux Français sous l’Occupation (1941).

Ce que montre l’histoire de charte et de ses sens, c’est que ce mot a perdu au XXe siècle son sens commercial et que, de la politique, il a basculé dans le social. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, sont relevés deux sens : "anciens titres, anciennes lettres patentes des rois, princes, etc." et "en termes de marine, acte conventionnel que fait le propriétaire d’un vaisseau avec un marchand qui charge dessus des marchandises pour un pays étranger". Autrement dit, une charte suppose un accord entre deux parties, une transaction, un arrangement, comme l’expose clairement Littré : "terme de commerce : charte partie, acte qui constate le louage de tout ou partie d’un navire". Il explique ce sens ainsi : "au lieu de faire le double de l’acte, on le coupait en deux parties, dont les deux contractants gardaient chacun une. Partie est ici le participe passé du verbe partir, partager". Il l’illustre d’une phrase des Mémoires de Retz : "nous ne fûmes pas plutôt arrivés qu’on nous demanda notre charte partie, qui est si nécessaire à la mer, que tout homme qui navigue sans l'avoir est pendable". Cet emploi commercial est relevé, sans être défini, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) : "en termes de commerce maritime, charte-partie", mais il ne figure plus dans la neuvième édition (en cours), non plus que dans le Trésor de la Langue française, sinon dans la remarque "la documentation atteste un exemple où le mot est synonyme de contrat : chartes d'assurance" (Balzac, L’Illustre Gaudissart, 1834).

Ce sens commercial supposant une transaction dévoile ce qu’étaient les anciennes chartes féodales, dites parfois de libertés ou de franchises. Littré les définit ainsi : "acte concédant des franchises, des privilèges". Ces chartes, dites de commune ou d’affranchissement, étaient des concessions, c’est-à-dire des actes de nature commerciale : les franchises étaient accordées contre des dédommagements. Il n’y avait rien de gratuit dans ces droits octroyés. Il y a loin d’une charte des droits à une déclaration des droits. Dans la première, des droits sont concédés, c’est-à-dire vendus ; dans la seconde, ils sont révélés aux hommes comme l’est ou a pu l’être une entité transcendante, et ils sont déclarés naturels et inaliénables. Une charte est un acte par lequel un pouvoir concède à ses sujets des franchises ou des libertés ou des privilèges, principalement sous la forme d’exemptions de taxes ou de statuts prestigieux. Il en est allé ainsi pendant de longs siècles, quand les pouvoirs féodaux ont vendu aux paysans gallo-romains qu’ils étaient censés protéger quelques libertés et avantages matériels. Ils avaient besoin d’argent, ils ont contraint leurs protégés à racheter les droits dont ils les avaient spoliés. De fait, la charte suppose une inégalité entre celui qui concède des droits et ceux à qui ces droits sont concédés. Elle n’est pas gratuite, ce qui explique que le terme soit employé dans le commerce pour désigner le "louage de tout ou partie d’un navire". Les chartes ont donc mauvaise presse, à juste titre, en France, depuis que Louis XVIII a octroyé en 1814 une charte constitutionnelle et que le pouvoir de Vichy a imposé en 1941 une charte du travail.

Une déclaration est tout autre chose. Déclarer ne signifie pas "dire", mais "faire connaître" (Dictionnaire de l’Académie, 1694). En latin, declarare a le sens de "rendre entièrement clair" - d’où le sens très fort de "proclamer hautement", comme le définit Littré : "faire connaître par des paroles expresses ou par quelque chose de significatif". Une charte concède, une déclaration apprend aux hommes ce qui leur est caché. Une charte vend ce qui, par définition, est inaliénable. Une déclaration fait connaître aux hommes les droits qu’ils ignorent ou dont ils ont été spoliés, en particulier leurs droits naturels – qu’ils tiennent de la nature, avant même l’institution de toute société – et que le pouvoir élu a pour obligation, non pas d’établir, puisqu’ils sont naturels, mais de conserver ou de garantir, puisqu’ils sont imprescriptibles.

C’est pourquoi il est inquiétant de constater la multiplication des chartes en France et en Europe : charte de l’école, charte de l’environnement, charte de la qualité de l’eau, charte des Parcs Naturels régionaux, charte des droits de l’Union européenne, comme si la démocratie affaiblie se réduisait à une série de transactions commerciales. Les auteurs du Trésor de la Langue française notent ce sens nouveau "par extension", écrivent-ils : "règle fondamentale d’une institution officielle". En fait, même les réalités qui ne sont pas des institutions (environnement, qualité, etc.) sont régies par une charte. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que les auteurs de dictionnaires ne se souviennent plus ou ont oublié qu’une charte, même de droits, est une transaction. Littré définit charte par le verbe concéder ; à l’opposé, les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire se contentent du verbe accorder qui n’implique pas de transaction ("acte de l’ancien droit qui accordait un titre ou un privilège"). De même, les auteurs du Trésor de la Langue française : "acte authentique consignant des droits, des privilèges, généralement accordés par un suzerain".

 

 

04 février 2007

Révélation

 

 

 

 

 

 

En latin, revelatio (de revelare "dévoiler", velum signifiant "voile") a pour sens "action de laisser voir, de découvrir". Dans la langue latine des premiers chrétiens, ce mot s’est employé à propos de Dieu. Il est attesté en français à la fin du XIIe siècle dans un sens religieux, plus exactement chrétien : "inspiration par laquelle Dieu fait connaître surnaturellement certaines choses". Au début du XIVe siècle, il désigne aussi des actions qui ne sont pas religieuses : "action de révéler un secret, un crime". C’est à compter du XIXe siècle que le sens religieux va peu à peu s’effacer. En 1831, révélation désigne "ce qui apparaît soudain comme une connaissance nouvelle de sensations ou de sentiments jamais éprouvés" ; en 1835, une information "qui explique des événements obscurs ou fait connaître des éléments nouveaux" ; en 1902, dans le domaine sportif, un sportif "qui manifeste brusquement de grandes qualités, un grand talent" ; en 1941, le mot est employé par les photographes.

Dans les dictionnaires consultés, l’ordre dans lequel sont nommés les sens de révélation est l’inverse exact de l’ordre dans lequel ces sens sont apparus au cours de l’histoire de ce mot. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le premier sens exposé est le sens général (du moins en apparence) : "action de révéler", ce que les exemples cités nuancent, puisqu’ils sont presque tous en rapport avec la religion. Ainsi "on a publié des monitoires pour avoir révélation de telle chose", "ce monitoire fera venir bien des gens à révélation", "prendre droit par les révélations d’un Monitoire", "révélation de la confession", un monitoire, est-il besoin de le rappeler, étant une "lettre adressée par l’autorité ecclésiastique aux fidèles leur enjoignant, sous peine d’excommunication, de dénoncer tous les faits répréhensibles dont ils ont connaissance". Le seul exemple qui ne soit pas religieux est "révélation d’un secret". Le second sens est celui qui est apparu le premier dans l’histoire de la langue : "inspiration par laquelle Dieu a fait connaître surnaturellement aux prophètes, aux saints, à son église, ses mystères, sa volonté, sa venue, etc." Les Académiciens précisent que ce mot s’emploie sans adjectif ni complément du nom et qu’il signifie "la révélation divine" et que, quelquefois, "il se prend pour les choses révélées".

Littré ne s’embarrasse guère de l’histoire du nom et des divers sens qu’il a pris au cours des siècles. Il cite en premier le sens "laïque" et général, qui n’a aucun rapport avec la religion. C’est l’action de révéler, comme dans "la révélation d’un complot", "ces mémoires contiennent de curieuses révélations", "toute révélation d’un secret est la faute de celui qui l’a confié" (La Bruyère), et dans un sens figuré, "c’est toute une révélation" se dit "d’un fait qui, connu, en découvre une infinité d’autres". Littré cite le sens religieux en second : "inspiration par laquelle Dieu fait connaître surnaturellement certaines choses". Hostile à la religion chrétienne, Littré classe dans la même partie ce sens et celui du paganisme : "il se dit aussi des communications supposées avec les dieux dans le paganisme". Littré relève aussi le sens "absolu" : "la révélation divine ou la religion révélée" et le sens métonymique de "choses révélées". Il cite un extrait éloquent de l’Emile de Rousseau : "Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent : les Juifs n’entendent plus l’hébreu, les chrétiens n’entendent ni l’hébreu ni le grec, les Turcs ni les Persans n’entendent point l’arabe et les Arabes modernes eux-mêmes ne parlent plus la langue de Mahomet".

Il en est de même des Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire : la révélation est "l’action de révéler" un secret, un complot, une conspiration, un crime. Le contraire est non-révélation : "la non-révélation des crimes peuvent compromettre la sûreté de l'État", écrivent les Académiciens. De "action de révéler", le sens passe à "ce qui est révélé" : faits, informations et même personne, comme dans ces exemples "il est venu trouver la police, disant qu’il avait des révélations à faire", "la publication de cette œuvre a été une révélation". Le sens religieux, bien que, historiquement, il soit premier, est cité en second : le mot "désigne, dans les diverses religions, la manifestation directe de la pensée et de la volonté divines". De même, le sens chrétien de révélation est cité en second : spécialement, écrivent les Académiciens, le réduisant à un des avatars de la révélation : "Dans le christianisme, il désigne spécialement les enseignements directs ou l’inspiration par lesquels Dieu a fait connaître ses mystères, sa volonté, sa venue, etc."

Les auteurs du Trésor de la Langue française suivent, dans l’exposé des significations, non pas l’ordre historique, celui dans lequel les significations se sont succédé, mais un ordre a posteriori, tout relatif, donc idéologique. C’est "l’action de révéler quelque chose à quelqu’un" et le "résultat de cette action". C’est ensuite "dans les religions positives (sic), l’acte pouvant s’exercer suivant divers modes, par lequel Dieu ou la divinité, se manifeste à l’homme et lui communique la connaissance de vérités partiellement ou totalement inaccessibles à la raison" et "l’ensemble de vérités ainsi portées à la connaissance de l’homme et constituant le fondement de la religion en question". L’ordre dans lequel sont cités les exemples est tout aussi éloquent. En premier lieu est cité un extrait de Nerval, un des prosélytes du social occultisme, qui met sur le même plan les prédictions des pythies et la révélation divine : "Ne peut-il pas sembler qu’il y ait eu, dans tous les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine ? Le christianisme primitif a invoqué la parole des Sibylles et n’a point repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes". L’exemple qui illustre le sens chrétien n’est cité qu’en second : "Dieu doit leur avoir dit de ce que nous ne savons pas, de ce que nous ignorons nous autres. Dieu doit leur avoir fait des révélations particulières. Hauviette : Il n’y a point de révélations particulières. Il n’y a qu’une révélation pour tout le monde ; et c’est la révélation de Dieu et de Notre-Seigneur-Jésus-Christ. De Dieu par lui-même et par Notre-Seigneur-Jésus-Christ. C’est une révélation pour tous les bons chrétiens, pour tous les chrétiens, même pour les mauvais, et pour les pécheurs, pour tous les bons paroissiens" (Péguy, Mystère de la charité, 1910). Enfin, sont exposés les sens spécifiquement humains ou sociaux ou même techniques de révélation : "phénomène par lequel une réalité cachée ou ignorée se manifeste soudainement à la conscience ou à la connaissance" ; "personne qui s’impose dans le domaine du sport, des arts, du spectacle en manifestant sa valeur, son talent, ses qualités" ("ce jeune cinéaste de 26 ans, Humberto Solas, s’impose comme l’une des révélations les plus fracassantes et les plus sûres du cinéma cubain et mondial", écrivent les journalistes communistes des Lettres française, en 1969, Solas, la révélation en question, étant une pure fiction idéologique, est tombé dans un oubli total) ; et enfin "apparition de l’image donnée par un système optique".

Cet article de dictionnaire, apparemment anodin, révèle, plus clairement que les discours savants, la disparition chez les Français et chez les Occidentaux de la métaphysique. En fait, elle s’est transformée en une autre métaphysique, toute sociale ou toute immanente, une vague religion sociale et technique. Auquel cas, l’élément grec méta dans cette métaphysique nouvelle ne signifie plus "au-dessus", mais "à côté". La métaphysique n’est plus au-dessus de la nature (ou phusis, en grec), mais tout à côté de la nature ou même dans la nature.

 

 

03 février 2007

Métis

 

 

 

 

 

Ce mot vient du latin mixticius ("né d’une race mélangée"), participe passé du verbe miscere "mêler", "mélanger". En théorie, le s final n’aurait pas dû se prononcer. Il l’a été sous l’influence du portugais mestiço "sang mêlé" ou de l’espagnol mestizo qui continuent, comme métis, le mot latin mixticius. Du XVIe au XVIIIe siècle, a été en usage la forme mestif, relevée dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718). La première attestation en français date du XIIIe siècle : "qui est fait moitié d’une chose, moitié d’une autre", puis "de basse extraction". Au XIVe siècle, ce mot se dit d’un animal "engendré de deux espèces". En 1559, Amyot l’emploie dans le cadre de la Grèce antique : "les enfants métis, c’est-à-dire ceux qui n’étaient pas nés de père et de mère naturels citoyens d’Athènes". C’est en 1615, dans un récit de voyage aux Indes occidentales (id est en Amérique), qu’il est attesté dans son sens moderne, comme adjectif et nom : "personne née d’un homme blanc avec une Indienne, ou inversement".

Il est relevé dans ce sens par les Académiciens (1762, quatrième édition) : "on appelle ainsi un homme né d’un Européen et d’une Indienne, ou d’un Indien et d’une Européenne. En Amérique, la population est composée d’Espagnols naturels et de métis". Littré confirme ce sens : "qui est né d’un blanc et d’une Indienne (d’Amérique) ou d’un Indien (d’Amérique) et d’une blanche". Il tient à rappeler que les métis sont distincts des mulâtres : "on dit mulâtre quand il s’agit d’un blanc et d’une négresse, ou d’un nègre et d’une blanche". Mulâtre dérivant de mulo "mulet", on comprend que l’analogie avec cet animal de bât ou de trait ait rendu désuet ce nom péjoratif.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935), ainsi que dans la neuvième édition, la référence aux indiens disparaît et la distinction entre métis et mulâtre perd sa raison d’être. Un métis n’est plus né d’un indien et d’une blanche ou d’une indienne et d’un blanc, mais "de parents de races différentes" et "spécialement d’un blanc et d’une femme de couleur, ou d’un homme de couleur et d’une blanche". Les auteurs du Trésor de la Langue française ont beau rappeler le "bon" usage ("il ne faut pas confondre métis et mulâtre, ce dernier désignant seulement l’individu issu du croisement d’un Blanc et d’une Noire, ou inversement"), mulâtre est en voie de disparition et son sens est exprimé maintenant par métis.

Dans la langue classique, métis s’emploie indistinctement en parlant des hommes ou des animaux. Les Académiciens, en 1762, précisent que le mot "se dit aussi des chiens qui sont engendrés de deux espèces, comme d’un mâtin et d’une levrette, d’une épagneule et d’un barbet". Littré confirme ces emplois, que métis soit adjectif ou qu’il soit nom : "qui est engendré par deux êtres d’espèce différente, en parlant des animaux", dans les exemples "animaux métis", "races métisses ou mélangées". Métis s’applique aussi aux plantes : "terme de botanique, fleurs métisses, fruits métis, fleurs, fruits nés du mélange de deux espèces". Le fait que le mot se dise (cf. mulâtre dérivé de mulet) aussi bien des hommes que des animaux indique le peu de prix que les hommes des siècles passés accordaient au métis et au métissage, comme cela apparaît a posteriori dans le Dictionnaire de Littré : "substantif masculin et féminin, métis, métisse, se dit en parlant des hommes et des animaux". Les exemples sont méprisants : "troupeau de métis", "donner des métis en cheptel". La remarque encyclopédique qui clôt l’article est plus méprisante encore : "le produit de deux reproducteurs de races différentes s’appelle premier métis ; demi-sang, lorsque l’un des reproducteurs est de pur sang ; le produit de l’accouplement d’un premier métis avec un individu d’une des races primitives s’appelle deuxième métis ou trois quarts de sang. On dit aussi troisième métis, quatrième métis, etc." On lit les mêmes remarques dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) : "il se dit aussi de certains animaux qui sont engendrés de deux espèces. Ce chien n'est pas franc lévrier, il est métis. Ses mérinos ne sont pas tous de race pure, il a aussi un troupeau métis. Il se dit encore des fleurs et des fruits nés du mélange de deux espèces. Cet œillet est métis. Cette poire est métisse. Métis s’emploie substantivement en parlant des hommes et des animaux. Troupeau de métis. Donner des métis en cheptel".  

Les auteurs du Trésor de la Langue française s’efforcent de distinguer les deux emplois de métis, fût-ce formellement, en les classant dans deux sous-parties successives : "issu du croisement de deux races de deux variétés différentes de la même espèce. 1 En parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes. 2. En parlant d’un animal, d’une plante". Les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire suivent cet usage : "1. Se dit d’une personne dont les parents sont de races différentes. 2. Biologie. Se dit d’un animal, d’une plante issus du croisement d’individus de la même espèce mais qui appartiennent à des races ou des variétés différentes". Ce qu’il y a de nouveau, c’est que dans le Dictionnaire de l’Académie française, vingt ans après le Trésor de la Langue française, le sens "animal" de métis est présenté comme spécifique à la biologie. Propre à un domaine, il est en voie de devenir désuet dans la langue commune.

Il est vrai que, depuis une vingtaine d’années, les puissants, les dominants, les très bien pensants ont fait du métis une figure sociale positive et même enviable ; et ils tiennent désormais le métissage pour le nouvel horizon indépassable de la France – ce qu’étaient, dans leur esprit, la révolution et le marxisme léninisme naguère. Il est même un candidat à la Présidence de la République qui veut, du moins quand il s’adresse à des noirs et à des mulâtres, faire de la France un "pays métissé". Les autres pays du monde se gardent de se lancer dans ces expériences biologiques, un peu folles, qu’inspire la mauvaise conscience repentie, car ils savent que, s’ils sont Européens, cela n’a pas porté chance aux Allemands d’appliquer la biologie aux peuples et que, s’ils sont d’anciens territoires colonisés, le métissage n’est pas le fait du hasard, mais résulte de la colonisation d’un peuple par un autre ou par d’autres. Dans cet ersatz révolutionnaire tout vertueux, métis ne pouvait pas désigner indifféremment les hommes, les animaux, les plantes : ce nom devait être propre aux hommes. En réalité, il ne devient obligatoire qu’en France, mal gré que les citoyens en aient : c’est le fatum qui leur est imposé.

 

 

 

02 février 2007

Signes 20 : doryphore

 

 

 

Doryphore

 

 

 

Ce mot, familier aux écoliers de jadis, aux paysans qui tenaient autant à leurs récoltes de pommes de terre qu’à la prunelle de leurs yeux et aux férus d’insectes, est ignoré du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). Ce n’est que dans la neuvième édition, en cours de publication, que le mot est relevé avec trois sens : soldat de la Grèce antique armé d’une lance, coléoptère aux élytres verts rayés de noir parasite de la pomme de terre et terme de mépris désignant les soldats allemands occupant la France pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le premier sens est attesté en 1752 dans le Dictionnaire dit de Trévoux (celui des Jésuites). Ce mot grec signifie "qui porte une lance" et désigne le garde d’un prince. Le français l’a emprunté au grec par le biais du latin doryphorus. Le deuxième sens est attesté en 1817 chez Cuvier. Il semble que ce soit un emprunt, non pas au grec, mais au latin savant en usage au Moyen Age doryphora. Cuvier décrit cette espèce ainsi : "les chrysomèles, dont l’arrière sternum s’avance en forme de corne, composent le genre doryphore (doruphora) d’Illiger et d’Olivier". Le troisième emploi s’est généralisé dans la France occupée : on en comprend les raisons. Les caractéristiques physiques des doryphores étant familiers aux paysans (élytres verts rayés de noir), ainsi que leurs habitudes alimentaires (parasites de la pomme de terre), ceux-ci ont par analogie nommé doryphores les soldats de la Wehrmacht : ils portaient un uniforme vert-de-gris et ils étaient réputés vivre sur le pays. La métaphore est assez juste.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré ne recense, et pour cause, que les deux premiers sens : "nom que les Grecs du Bas-Empire donnaient aux soldats de la garde impériale, qui étaient armés d’une demi-pique" et "genre de coléoptères renfermant de grands et beaux insectes originaires d’Amérique, et dont la poitrine est armée d’une longue pointe dirigée en avant". Littré complète cette description d’un exposé encyclopédique : "Ce destructeur, de petite taille, connu sous le nom d’insecte du Colorado, s’attaque, comme on le sait, aux pommes de terre" et "le doryphora n’attaque pas seulement les pommes de terre, il dévore également les feuilles de tomates, d’aubergines, etc. en un mot, les fanes de la plupart des plantes de la famille des solanées". Il est nommé aussi colorado, du nom de l’Etat des Etats-Unis d’Amérique d’où il provient.

Les auteurs du Trésor de la Langue française complètent les définitions exposées dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française d’exemples pris chez les écrivains ou tirés de l’histoire de l’art. Ainsi, doryphore est aussi un nom propre quand il désigne la célèbre statue de Polyclète qui est supposée représenter l’idéal des proportions humaines : "Polyclète avait composé un traité sur les proportions du corps humain. La statue qu’il modela pour expliquer son écrit représentait un garde du roi de Perse, armé d’une lance : un doryphore" (1876). Les synonymes du nom doryphore au sens de "coléoptère s’attaquant aux feuilles de différentes plantes" sont bête à patate ou mouche à patate. Bazin écrit : "les perdreaux sont souvent empoisonnés par les bouillies arséniatées employées contre le doryphore" (1948). Si ces insectes sont nommés ainsi, c’est à cause de leur "poitrine armée d’une longue pointe dirigée en avant" et si les soldats allemands ont été nommés entre 1940 et 1945 doryphores, c’est, est-il écrit dans le Trésor de la Langue française, "en raison de leur nombre". L’explication paraît courte. S’ils étaient des doryphores, c’est parce que les vert-de-gris se nourrissaient sur la bête, comme les insectes du même nom et aux élytres de couleur voisine. "Il ne venait pas souvent, écrit Vialar (1959) au cirque d’uniformes verts. Mais lorsqu’on signalait une telle présence les clowns étaient moins drôles et avec eux, Eugène, qui se croyait obligé d'introduire dans ses répliques des transparentes allusions aux doryphores ou aux vert-de-gris".

La crise de la France est si profonde que, dans certains villages, les gens du patelin, indigènes ou non, autochtones de longue date ou récents, nomment par mépris doryphores les propriétaires de villas d’agrément, les campeurs, les touristes, comme si ceux-ci étaient des vert-de-gris qui occupaient indûment leur pays ou l’avaient envahi.

 

 

 

01 février 2007

Despote

 

 

 

Despote et despote éclairé

 

 

 

Le français a emprunté au grec d’innombrables mots. Certains de ces mots désignent des réalités belles ou honorables, tels démocratie ou philosophie ou eucharistie ; d’autres, des réalités désagréables ou méprisables. C’est le cas de despote qui, en grec, signifie "maître absolu". En français, il est attesté au XIIIe siècle comme adjectif au sens de "qui fait preuve d’autorité et d’arbitraire", comme dans cet extrait de Nicolas Oresme : "en grec despotes, c’est seigneur de la chose de laquelle il peut dire : ce est mien". Puis il est attesté comme nom au sens de "souverain" (1611) et (1748) de "souverain autoritaire et arbitraire". Chez Balzac (1831), ce mot est transporté hors de la politique pour désigner "toute personne qui exerce un pouvoir tyrannique".

Les Académiciens dans leur Dictionnaire (quatrième édition, 1762) en donnent une définition "tautologique", au sens où le mot est défini par lui-même ou un de ses dérivés : "qui gouverne despotiquement". Ils ont conscience que ce mot est propre à un état de choses révolu, puisqu’ils font des despotes des "figures" du passé ou propres à des peuples encore barbares : "despote se dit encore des gouverneurs de certains États", écrivent-ils, donnant comme exemple "despote de Servie"  (Serbie sans doute).

Là où les Académiciens ne relèvent qu’un seul mot, Littré en relève deux, distinguant entre le nom commun et celui qui désigne un titre ou une fonction : "ancien titre de plusieurs princes grecs, tels que ceux de Servie, de Valachie", illustrant ce sens par un extrait de Voltaire : "on entendait autrefois par un despote un petit prince d’Europe vassal du Turc et vassal amovible, une espèce d’esclave couronné gouverneur d’autres esclaves". Voltaire a une claire conscience de l’infâme statut servile des peuples d’Europe soumis au pouvoir islamique des Turcs. C’est aussi le "titre honorifique que les empereurs grecs se réservèrent dans l’origine et qu’ils accordèrent ensuite à leur famille". Le nom commun despote est défini avec plus de précision que dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762) : c’est, écrit Littré, un "prince qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue", l’illustrant de "despotes de l’Asie". Le mot s’étend aussi par métaphore à toute personne tyrannique : "par extension, écrit Littré, personne qui s’arroge une autorité tyrannique", comme dans la phrase "cet homme (il ajoute "cette femme") est un despote dans sa famille" (il ou elle "abuse de son autorité en un moment donné pour faire faire à un autre ce qui ne lui convient pas"). L’amusant dans ces définitions est le souci qu’a Littré de ne pas limiter l’autorité tyrannique aux seuls hommes, comme s’il était un de ces modernes qui mettent les noms désignant des personnes aux deux genres, de peur que les femmes ne s’offusquent de son supposé machisme : il y a des Françaises et des Français, des travailleurs et des travailleuses, des infirmières et des infirmiers, des musulmans et des musulmanes, des directeurs et des directrices, etc. – donc des hommes et des femmes despotes : faut-il dire despotesses ? Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) notent que le mot s’emploie au féminin : ainsi chez Romain Rolland (1904 : "pour obéir aux ordres de la petite despote, car il avait pris à la lettre toutes ses prétentions, il ne sortait plus de chez lui") et chez Colette (1900 : "j’ai un peu de crainte pour cette immorale petite, et je l’avertirais bien de se méfier d’Armand, mais l’autre, sa despote, prétendrait tout de suite que je suis allée dénoncer sa conduite à Richelieu"), bien que "pour parler d’une femme, on conserve généralement la forme masculine : quel despote que cette femme !", comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1835-1932.

Entre despote au sens propre de ce terme, à savoir, selon Voltaire, dans les provinces de l’Empire ottoman, "l’esclave couronné gouverneur d’autres esclaves", et despote dans un sens étendu, à savoir un souverain européen, il y a un abîme, que les hommes des Lumières et Littré ont allègrement franchi. Ils n’ont pas hésité à qualifier de despote tout prince. C’est, écrit Littré, un "prince qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue". Il n’y a pas eu dans l’Europe classique de souverain qui ait gouverné en tyran son pays, sauf au XXe siècle l’asiate Lénine, le peintre raté Hitler et le Géorgien Staline, entre autres. Pourtant, despote désigne par mépris un "prince qui abuse ou que l’on suppose abuser d’une autorité qui en soi n’est pas absolue". Ainsi, Littré écrit que "quelques-uns traitent Louis XIV de despote", comme si, vassal des Turcs, il avait gouverné en leur nom la province soumise de France.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), deux emplois sont distingués, suivant que despote est péjoratif ou non. Quand il est péjoratif, il désigne le "chef d’État qui exerce le pouvoir seul et sans contrôle et qui gouverne avec une autorité absolue et arbitraire" ou le "chef d’État qui s’arroge une autorité absolue alors que le pouvoir qu’il détient n’est pas absolu en soi". En 1790, Marat fait du très bonasse Louis XVI un despote : "le monarque, poussé hors de son caractère pacifique, prend le ton d’un despote, qui veut que tout ploie sous ses ordres absolus", comme si ce monarque était Robespierre. Pour que despote cesse d’être péjoratif, il suffit d’y accoler l’adjectif éclairé. Auquel cas, il désigne le "chef d’État qui gouverne selon la doctrine du despotisme éclairé" - c’est-à-dire du despote éclairé par les Lumières de la raison ou de la philosophie nouvelle. C’est, écrivent les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, un "monarque de droit divin exerçant un pouvoir absolu tempéré par les lumières de la raison, selon les vœux des philosophes du XVIIIe siècle". Diderot, Voltaire et autres détestaient Louis XV et Louis XVI, qui étaient éclairés et qui n’étaient pas des despotes. Ils leur préféraient Catherine de Russie ou Frédéric II Hohenzollern, roi de Prusse, qui étaient à demi despotiques et à demi éclairés. Le despote éclairé a servi de matrice pendant tout le sinistre XXe siècle aux intellectuels, qui ont admiré ou qui admirent encore de vrais despotes d’Asie ou d’ailleurs, Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Nasser, Boumediene, etc. Tous étaient des tyrans et aucun n’était éclairé, sinon par les braises éteintes du marxisme ou par les flammes noires de l’islam.