01 mars 2007

Croquant

 

 

 

 

 

 

L’origine de croquant, quand ce nom désigne les paysans du Limousin et du Périgord qui se sont révoltés contre l’augmentation des taxes, redevances, impôts, etc. à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, ressuscitant les sanglantes jacqueries du Moyen Age, et qui ont été, pour certains d’entre eux, massacrés par les armées du bon roi Henri IV, est controversée. Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1862-77) cite des écrivains contemporains de ces révoltes : d’Aubigné écrit que croquant vient du nom de la paroisse de Croc, en Limousin, où les révoltes auraient commencé ("la petite guerre des croquants, ainsi nommés, parce que la première bande qui prit les armes fut d’une paroisse nommée Croc de Limousin") ; de Thou, que les révoltés étaient nommés ainsi parce qu’ils détruisaient les biens d’autrui au "croc" et Cayet, parce qu’ils criaient "(sus) aux croquants" (ceux qui croquaient les pauvres gens, comme dans la chanson de Brassens) et que, par dérision, ils auraient été désignés de ce terme de mépris. Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), avalise l’explication de Thou : "gueux, misérable qui n’a aucuns biens, et qui, en temps de guerre, n’a pour armes qu’un croc. Les paysans qui se révoltent sont de pauvres croquants".

Le fait est que le mot est attesté en 1603 comme terme péjoratif pour désigner les paysans et en 1608 les paysans révoltés du Sud-Ouest contre le roi gascon Henri IV. Dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la neuvième (1694 à aujourd’hui), ces deux sens sont relevés : "un homme de néant, un misérable" (1694 : le mot ne désigne pas nécessairement les paysans ; il est précisé que, dans ce sens, le mot est "bas") ; et "on a appelé Croquants certains paysans qui se révoltèrent en Guyenne sous Henri IV et sous Louis XIII". Croquant est à la fois un nom commun et un nom propre. Il en est ainsi dans les éditions de 1762, de 1798, de 1832-35, et dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré : "terme méprisant, un homme de rien, sans consistance, sans valeur" et "paysans qui se révoltèrent en Guyenne sous Henri IV".

Dans l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est formulée différemment, avec des mots moins méprisants que homme de néant ou homme de rien. C’est, en histoire, le "sobriquet qui fut donné, à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, à des paysans français révoltés". Les Académiciens font, à juste titre sans doute, du nom propre le premier sens de croquant, lequel a pris, dans des emplois littéraires (sur le point de tomber en désuétude) et péjoratifs, le sens de "paysan" et, par extension, de "rustre". Ce choix se défend. C’est aussi celui du Trésor de la Langue française (1972-1994) : d’abord, en histoire, "paysan révolté en Limousin, en Périgord et en Quercy, à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle", illustré d’un extrait de Nerval : "les croquants, malheureux paysans français à qui les soldats du roi Henri faisaient la guerre pour n’avoir pu payer la taille" (Nerval a été un des prophètes de la nouvelle religion socialiste et occultiste, il a de la compassion pour ces paysans) ; ensuite, par extension et avec une connotation méprisante, est-il écrit dans le Trésor, "cul terreux" et "homme grossier, pauvre, méprisable" (rustre, péquenot).

Le sens historique de croquant est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où la définition se réduit à quelques mots brefs : "paysan, dans la langue familière. Il a vieilli". Il semble que le souvenir des paysans limousins et gascons qui se sont révoltés contre Henri IV ou contre lesquels le bon roi Henri a mené une guerre cruelle se soit perdu ou atténué au XXe siècle, jusqu’à ce que l’ORTF ait décidé d’exhumer les Croquants. Cela s’est fait en 1969 grâce à un mélodrame larmoyant, Jacquou le Croquant, que Lorenzi, le bon soldat de ce communisme qui a exterminé sans vergogne des dizaines de millions de paysans en Russie, en Chine, au Cambodge, en Ethiopie, etc., a adapté d’un roman régional publié en 1897 (et oublié), dans lequel l’auteur, Eugène Le Roy, gloire du Périgord moderne qui a éclipsé les vrais écrivains Montaigne, Fénelon, La Boétie ou Brantôme, fonctionnaire des contributions et franc-maçon, a raconté des révoltes de Croquants. Dans le roman, elles ne se produisent pas aux XVIe et XVIIe siècles, comme dans la réalité, mais entre 1815 et 1830, où elles n’ont pas eu lieu. L’histoire est retouchée : ce n’est pas la première fois, ni la dernière. C’est même la règle dans cette discipline qui est désignée du même mot, histoire, que les fables racontées aux enfants le soir, pour qu’ils s’endorment, et dont il faut préciser qu’elles sont vraies, pour faire accroire qu'elles ne sont pas mensongères. Si Le Roy réécrit l’histoire, c'est pour accuser le clergé et la noblesse du XIXe siècle des exactions, tueries, exécutions sommaires, etc. ordonnées par le bon roi Henri IV, devenu une pieuse icône de la République. La manipulation est énorme, mais elle est efficace : les esprits les plus forts et même les mécréants la répètent comme versets de Coran. Entre 1792 et 1815, le clergé et la noblesse ont été épurés, raccourcis et dépouillés par la classe sociale cupide à laquelle Le Roy s’est agrégée dans les années 1880. Ils servent donc sans dommages de boucs émissaires ou de victimes expiatoires. Ainsi l’identité de ceux qui, nouveaux riches, notaires, notables, médecins, petits ou grands fonctionnaires, bourgeois ayant acheté à vil prix les "biens nationaux", exploitant férocement leurs métayers, est cachée. Jacquou était un croquant dans le sens péjoratif de ce nom : rustre, paysan, cul-terreux, péquenot, non dans le sens historique de "paysan révolté contre la taille" sous le règne de Henri IV. Ce téléfilm a eu un tel succès, surtout dans les cervelles gauchistes, qu’il a contribué à exhumer le sens historique de croquant; le mot a été transformé en une oriflamme, que les lutteurs de tout acabit agitent, même quand ils croquent voracement les champs de maïs des vrais paysans.

 

 

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