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02 mars 2007

Agrégat

 

 

 

 

 

En latin, adgregatum ou aggregatum est le participe passé de aggregare "réunir, assembler" (des moutons, par exemple). Il signifie "ce qui a été réuni". C’est à ce participe et adjectif qu’au milieu du XVIe siècle, a été emprunté agrégat au sens de "union, assemblage de différents éléments". Ce nom est enregistré dans les dictionnaires à partir de 1762 et dans ce même sens ; Dictionnaire de l’Académie française, (1762 et 1798) : "terme didactique, assemblage", définition à laquelle est ajoutée dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) la précision "il se dit proprement en chimie d’un corps solide dont les molécules adhèrent entre elles" ("un morceau de soufre est un agrégat") ; Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) de Littré : "terme didactique, masse produite par la réunion de substances diverses qui ont été unies ensemble à l’époque de leur formation" ; Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "masse produite par la réunion de diverses parties adhérentes entre elles" ("un morceau de sucre est un agrégat").

De fait, pendant plus de trois siècles, de 1556 au début du XXe siècle, agrégat a été rarement employé, sinon dans le cadre scolaire et savant. Tous ces emplois sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) : en chimie (vieux : "se dit proprement d’un corps solide dont les molécules adhèrent entre elles") ; en physique et en histoire naturelle ("les nombres peignent les êtres qui produisent comme les plantes, et non les substances qui s’accumulent comme les agrégats" ; "les géologistes nous disent que les minéraux, que les pierres précieuses, que les cristallisations, les spaths, les agrégats de toutes les sortes, sont les fruits d’un travail lent et graduel de la nature", Chateaubriand, 1800) ; dans les techniques du bâtiment ("élément servant à la confection des mortiers et des bétons") ; en métallurgie ("juxtaposition des petits cristaux d’un alliage").

A partir de ces emplois où agrégat signifie "réunion d’éléments distincts en un tout de forme mal définie, analogue, mais non identique à un organisme biologique", le mot est étendu à des réalités humaines et surtout sociales. Le premier à transférer ce mot (et la notion qu’il désigne) hors de la science et vers le social est le philosophe et idéologue Maine de Biran (De l’Influence de l’habitude sur la faculté de penser, 1803) : "de là l’extrême difficulté qu’il devait y avoir à séparer dans la suite les signes et les idées. Honneur au philosophe qui compléta le premier cette séparation et parvint à dissoudre cet agrégat, cimenté par les habitudes des siècles ! il fut vraiment le créateur de la logique et de l’idéologie". La brèche ouverte, la sociologie et autres sciences sociales s’y engouffrent : la société étant l’horizon indépassable de l’humanité, le nom agrégat désigne une forme élémentaire de groupement humain. Ainsi, chez Durkheim : "pour qu’une morale et un droit professionnels puissent s’établir dans les différentes professions économiques, il faut donc que la corporation, au lieu de rester un agrégat confus et sans unité, devienne, ou plutôt redevienne un groupe défini, organisé, en un mot une institution publique" (1893) ; ou encore : "la société, au lieu de rester ce qu’elle est encore aujourd’hui, un agrégat de districts territoriaux juxtaposés, deviendrait un vaste système de corporations nationales" (1893) ; "on retrouve chez les peuples les plus avancés des traces de l’organisation sociale la plus primitive. C'est ainsi que la tribu est formée par un agrégat de hordes ou de clans ; la nation (la nation juive par exemple) et la cité par un agrégat de tribus ; la cité à son tour, avec les villages qui lui sont subordonnés, entre comme élément dans des sociétés plus composées, etc." (1893).

En sociologie, un agrégat est un assemblage d’êtres humains ; dans les autres sciences sociales, en économie politique et dans les statistiques, c’est un assemblage d’éléments, tels que les chiffres dans les comptes de la nation ou les services dans le bilan d’une économie : "les comptes de la nation retracent les opérations qui sont effectuées entre les différents pôles de l’économie (...) À partir des données fournies par ces comptes, des totaux caractéristiques, qui présentent un intérêt particulier pour l’analyse de tel ou tel phénomène économique, peuvent être établis. Ces totaux sont appelés agrégats" (1956) ; ou "un bien économique est un agrégat ou ensemble de services ; cet agrégat est alternatif par rapport à d’autres agrégats de services en ce qui concerne la décision d’un sujet économique, etc." (1964).

Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, accordent peu d’importance dans l’article agrégat aux emplois de ce nom dans les sciences dites molles, de l’homme et de la société. Il a un seul sens, celui des sciences exactes : "masse compacte, relativement stable, résultant de la réunion d’éléments divers", "un agrégat de minerais", "un agrégat cristallin de calcite", "un agrégat de cellules", et des emplois figurés ou métaphoriques, quand il désigne des êtres humains ou des groupes d’êtres humains : "cet empire n’était qu’un agrégat de peuples sans liens véritables", "un agrégat de mécontents". Les auteurs du Trésor de la Langue française jugeaient que ce sens des sciences sociales appartenait à la langue commune ; trente ans plus tard, il disparaît du Dictionnaire de l’Académie française. Sic transit gloria. Une petite brise a désagrégé l’agrégat social. Les analyses sociologiques ont beau être savantes, elles ne sont pas solides. A peine écrites ou imprimées, les voilà caduques.

 

 

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