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03 mars 2007

Prévention

 

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire latin français, M. Gaffiot donne au verbe praevenire le sens de "prendre les devants, devancer, prévenir", mais il ne relève pas le nom praeventio (qui apparaît en latin tardif), auquel est emprunté prévention, attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens de "action d’arriver le premier". Le mot est dans le Dictionnaire de l’Académie française dès 1694, mais dans les quatre premières éditions (de 1694 à 1762), la définition est obscure : "action par laquelle on prévient" et "préoccupation" (en français classique, préoccupation signifie "prévention d’esprit", comme dans la phrase "quand il y a de la préoccupation, on ne juge pas bien des choses"). Les exemples illustrant le premier sens sont encore plus obscurs que la définition : "le Pape a droit de prévention sur l’ordinaire ; les juges royaux sur les subalternes". Qu’est-ce que ce droit ? Prévention signifie-t-il prérogative ? Les exemples qui illustrent le second sens de "préoccupation" sont à peu près clairs, parce que ce sens-là n’est pas désuet aujourd’hui : "il faut se défaire, se dépouiller de toute prévention" et "juger des choses sans prévention". En fait, ce sens s’éclaire, si on le situe dans le contexte intellectuel où il est apparu. Il est attesté pour la première fois chez Descartes au sens de "opinion préconçue, antérieure à tout examen ou raisonnement" (Discours de la Méthode, 1637). Une prévention est un présupposé ou un préjugé intellectuel. De fait, les exemples cités par les Académiciens "il faut se défaire de toute prévention" (id est de tout présupposé) sont clairs.

Furetière, qui était académicien, expose clairement le second sens de prévention (Dictionnaire universel, 1690) : c’est une "préoccupation d’esprit", un "entêtement". Elle est un préjugé, comme l’attestent les exemples cités : "la prévention nous empêche de bien raisonner" et "le premier principe des Cartésiens est de se guérir de toutes préventions, de tous préjugés". Furetière n’expose pas plus clairement que les Académiciens le premier sens de prévention : c’est le "droit qui appartient à celui qui prévient, qui fait une chose le premier". Le domaine dans lequel ce mot s’emploie, précise Furetière, est restreint : "il ne se dit que de la prévention qu’a le Pape sur les collateurs ordinaires, et des juges royaux sur les subalternes". Ces termes de droit obsolètes depuis deux siècles ne peuvent être expliqués clairement que dans une encyclopédie. Ainsi, dans celle de d’Alembert et Diderot (1751-1770) : "prévention (terme de jurisprudence) est le droit qu’un juge a de connaître d’une affaire parce qu’il en a été saisi le premier et qu’il a prévenu un autre juge à qui la connaissance de cette même affaire appartenait naturellement, ou dont il pouvait également prendre connaissance par prévention". C’est "un droit qui est réservé au juge supérieur pour obliger celui qui lui est inférieur de remplir son ministère ; cependant elle est aussi accordée respectivement à certains juges égaux en pouvoir et indépendants les uns des autres, pour les exciter mutuellement à faire leur devoir, dans la crainte d’être dépouillés de l’affaire par un autre juge plus vigilant". Sont cités diverses coutumes et divers arrêts de l’ancien droit, dont celui du 15 novembre 1554 par exemple, "contenant la vérification de la déclaration du roi (Laon le 17 Juin de la même année) (qui) donne aux baillis et prévôts royaux la prévention sur les juges des seigneurs, quand ceux-ci ne revendiquent pas leurs justiciables ; à la charge que dans le cas de prévention, les baillis et juges présidiaux ne connaîtront du différend que comme juges ordinaires, et non comme présidiaux ; ce qui a été confirmé par l'article 2 de la déclaration donnée sur l’édit de Crémieu". Autrement dit, la prévention est relative aux prérogatives et compétences des juridictions variées de l’ancien régime.

La prévention, est-il expliqué dans le même article de l’Encyclopédie, est aussi une prérogative du pape : c’est "le droit dont le pape jouit depuis plusieurs siècles de conférer les bénéfices vacants" et qui "est fondé sur ce que la plupart des canonistes ont établi pour principe que toute juridiction ecclésiastique est émanée du pape". La France étant gallicane, "on (y) a toujours regardé le droit de prévention comme peu favorable". "Le droit de prévention du pape a lieu en France, mais avec des restrictions et modifications notables que l’on a faites en faveur des collateurs ordinaires (id est ceux qui ont le droit de conférer un bénéfice ecclésiastique), pour maintenir autant qu’il est possible la liberté de leurs collations (id est leurs bénéfices)".

 

Ce n’est qu’à partir de la cinquième édition, en 1798, que les Académiciens définissent prévention dans des termes à peu près clairs, "préoccupation d’esprit". Les exemples sont plus nombreux et plus variés qu’en 1762 : "il faut se défaire, se dépouiller de toute prévention", "juger des choses sans prévention", "c’est un homme plein de préventions", "il est sujet aux préventions", "on ne saurait le défaire de ses préventions", "inspirer des préventions", "guérir les préventions de quelqu’un", "donner des préventions contre soi" et "prévention, en matière de droit, signifie l’action par laquelle on devance l’exercice du droit d’un autre". Les exemples sont plus nombreux que dans les éditions antérieures  : "le Pape a droit de prévention sur l’ordinaire", "les baillis et sénéchaux ont quelquefois le droit de prévention sur les juges subalternes", "on appelle prévention en cour de Rome l’action par laquelle on demande et obtient à Rome un bénéfice avant la nomination du collateur", "le patronage laïc n’est pas sujet à la prévention", "il a obtenu ce bénéfice par prévention".

Dans les éditions ultérieures, la définition de prévention au sens de "préoccupation" s’affine : en 1832-35, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens complètent "préoccupation d’esprit" par la glose "opinion favorable ou contraire avant examen" ; en 1932-35, dans la huitième édition, les mots préoccupation d’esprit sont enfin abandonnés  et la définition est toute cartésienne : "opinion préconçue, favorable ou défavorable, antérieure à tout raisonnement ou examen". Cette notion, relative au doute chez Descartes, est infléchie par Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), vers le libre examen des philosophes des Lumières. Elle était une entrave dont il fallait s’affranchir, elle devient une cible dans le combat contre les dogmes ou les prétendus dogmes. C’est, écrit Littré, "ce qui dispose le jugement ou la volonté à se déterminer, indépendamment des motifs de vérité et de justice". Dans les exemples cités par Littré, les erreurs de la prévention païenne sont opposées, au XVIIe siècle, aux vérités de la religion chrétienne : "la prévention induisant en erreur" (Pascal) ; "ce fut une chose rare de voir tour à tour les convulsions de la prévention expirante sous la force de la vérité et de la raison" (Bossuet). Au XVIIIe siècle, l’erreur a pour source les préventions du dogme et de la religion : "la prévention, c’est une espèce de folie qui empêche de raisonner"  (Mairan) ; "la prévention voit les choses comme elle voudrait qu’elles fussent ; mais la raison ne les voit que telles qu’elles sont" (Voltaire) ; "la prévention pour la coutume a été, de tout temps, un obstacle aux progrès des arts" (Condorcet).

C’est aussi dans la huitième édition de leur Dictionnaire que les Académiciens renoncent à exposer le sens juridique "action par laquelle on prévient". C’est que le droit canon et le droit féodal, où prévention avait ce sens, une fois qu’ils sont abolis, sont oubliés et ignorés au fil du temps. En revanche, c’est dans la sixième édition, en 1832-35, qu’est relevé le sens juridique moderne, qui est pourtant attesté en 1590 dans les Essais de Montaigne (être en prévention de, " être accusé de") : "en jurisprudence criminelle, état d’un homme prévenu de délit, de crime". Les exemples : "il est en prévention", "en état de prévention", "la mise en prévention" : d’où, de nos jours, la détention préventive. Ainsi, il arrive aux Académiciens, qui ne sont pas toujours de rigoureux lexicographes, de faire une description de la langue qui retarde de plus de deux siècles sur la langue réelle.

Ce n’est pas la seule anomalie que l’on constate dans les définitions de prévention. En 1580, Montaigne (Essais, livre II) emploie prévention dans le sens moderne de "précaution". Or, ce sens n’est relevé ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, ni par Littré. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il est exposé en premier : "ensemble de mesures destinées à éviter un événement qu’on peut prévoir et dont on pense qu’il entraînerait un dommage pour l’individu ou la collectivité" ; par métonymie, "organisme chargé de concevoir et d’appliquer ces mesures". Les emplois et les exemples cités attestent que ce mot, qui a été longtemps spécifique du droit féodal et canon et de la jurisprudence (état d’un homme prévenu d’un crime), est devenu spécifique du social ou du sociétal : prévention de la délinquance, des accidents, des maladies, médicale, sociale, mesures de prévention ; ou encore cet exemple éloquent de 1949, très politiquement correct, mais dont la pertinence est infirmée par la réalité : "la prévention, en matière de politique criminelle, c’est tout ce qui assainit le milieu social, afin d’empêcher que naisse l’idée criminelle" (in Réforme pénitentiaire). En soixante ans, à force "d’assainir le milieu social", le nombre de crimes et délits a été multiplié par huit. L’idée criminelle n’a en rien été empêchée de "naître", elle n’a pas avorté non plus, elle a proliféré.

Tout est social dans les emplois actuels de prévention :prévention des naissances (comme la prévention d’une maladie ou d’un crime ?, in La Prévention des naissances, Sauvy, 1962) ; prévention routière, campagne d’information de la prévention routière, comme dans cet autre exemple : 1978, "pour limiter le nombre d’accidents de la route, la prévention routière intervient par un effort d’éducation et d’information, un renforcement de la réglementation, un contrôle des véhicules, une répression plus rigoureuse des infractions". Tant qu’elle est restée sociale, la prévention n’a pas eu d’effets tangibles. Il a fallu attendre que les chauffards paient très cher les infractions qu’ils commettent pour que diminue le nombre d’accidents. Si la prévention était restée un "effort d’éducation et d’information", rien n’aurait changé.

Alors que le sens cartésien de "préjugé" a été biaisé au XVIIIe siècle, il a évolué au XXe siècle, basculant de la connaissance à l’opinion ou de la raison à l’émotion, ainsi que l’attestent la définition du Trésor de la Langue française ("fait de porter sur quelqu’un ou quelque chose un jugement hâtif où interviennent souvent des critères affectifs, et en tout cas préalable à tout examen" et "opinion qui en résulte") et les exemples qui l’illustrent : "mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la profession d’artiste" (1839) ; "d’un seul coup, Jos-Mari sentit ses préventions tomber, ses seuls points d’appui lui manquer, sa timide expérience et ses mots se dérober sous lui" (1939). Chez Descartes, les préventions venaient du savoir sclérosé ; dans la langue actuelle, elles ressortissent à l’émotion. L'évolution du sens est à l'image de l'évolution de la France : on pense de moins en moins, mais on ressent. L'émotion première s'est substituée au doute fondateur.

 

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