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05 mars 2007

Agape

 

 

 

Dans la langue latine parlée par les premiers chrétiens, agape (génitif agapes) a pour sens (in Dictionnaire latin français de M. Gaffiot) : "amour, charité" et "agape, festin des premiers chrétiens". Il est emprunté au grec chrétien agapé "affection, amour divin" et "repas fraternel des premiers chrétiens".

Il est attesté en français au XVIe siècle, dans le contexte de l’histoire religieuse, au sens de "repas communautaire des premiers chrétiens". C’est dans ce seul sens qu’il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35) : "nom de ces repas, que les premiers chrétiens faisaient dans les églises et qui ont été abolis à cause des abus qui s’y étaient glissés dans la suite du temps". Il n’est pas relevé dans la huitième édition (1932-35) de ce même Dictionnaire. Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière, de même, ne retient que ce seul sens : "terme d’histoire ecclésiastique, qui signifiait dans la primitive église grecque les festins que faisaient ensemble les premiers chrétiens dans les églises pour se lier davantage d’amitié", ajoutant : "on a été obligé de les retrancher (id est "supprimer") à cause des abus qui s’y commettaient". De même, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), ne relève que ce sens historique : "repas que les premiers chrétiens faisaient en commun", qu’il illustre de "vous voyez que la communion était générale, comme les repas nommés agapes" (Fénelon), "les bénéfices réguliers durent leur origine aux agapes" (Chateaubriand) et cet extrait, malveillant, de Voltaire "il faut, quand on fait le repas des agapes, envoyer les meilleurs plats à l’évêque".

Dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-1770), les réalités historiques désignées par le nom agape sont décrites avec précision : "on l’employait pour signifier ces repas de charité que faisaient entre eux les premiers chrétiens dans les églises, pour cimenter de plus en plus la concorde et l’union mutuelle des membres du même corps". Ce qui est exposé aussi, ce sont les raisons qui ont conduit les autorités religieuses à supprimer ces "repas de charité" : "dans les commencements, ces agapes se passaient sans désordre et sans scandale, au moins les en bannissait-on sévèrement, comme il paraît par ce que S. Paul en écrivit aux Corinthiens (cf. Epitres). Les Païens qui n’en connaissaient ni la police ni la fin, en prirent occasion de faire aux premiers fidèles les reproches les plus odieux. Quelque peu fondés qu’ils fussent, les pasteurs, pour en bannir toute ombre de licence, défendirent que le baiser de paix par où finissait cette assemblée se donnât entre les personnes de sexe différent, ni qu’on dressât des lits dans les églises pour y manger plus commodément". Puis, "divers autres abus engagèrent insensiblement à supprimer les agapes. Saint Ambroise et Saint Augustin y travaillèrent si efficacement que dans l’église de Milan l’usage en cessa entièrement, et que dans celle d’Afrique il ne subsista plus qu’en faveur des clercs et pour exercer l’hospitalité envers les étrangers, comme il paraît par le troisième concile de Carthage".

Le sens premier, grec et latin, d’agape, à savoir "amour divin", a été traduit en français par charité, ce qui explique que les sens de ce mot grec et latin aient été réduits au seul "repas".

 

C’est dans les dictionnaires modernes que le sens étendu d’agape, païen en quelque sorte, est relevé ; et c’est même dans ce seul sens païen ("par extension, familier : repas entre convives unis par des liens de parenté, d’amitié, ou par des intérêts communs" et "banquet somptueux", in Trésor de la Langue française, 1972-1994 ; et "familier, souvent au pluriel, repas de fête pris entre amis", in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours) que ce mot est employé dans la langue française actuelle, le sens chrétien, le seul qui était relevé dans les anciens dictionnaires étant réservé à "l’histoire ecclésiastique" (Trésor de la Langue française) ou à la "religion chrétienne" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition). Dans ces deux dictionnaires, cet emploi moderne est illustré de nombreux exemples : "Madame de Coulanges nous offre un aperçu de ces fines agapes et de ces dégustations exquises" (Sainte-Beuve, 1859) ; "vous m’aviez promis de m’envoyer ce matin un mot de votre illustre plume pour me dire si le dîner de lundi aurait lieu. Daudet attend de moi une réponse depuis mercredi. Pouvez-vous venir après-demain à ces fraternelles agapes ? Et dois-je compter sur vous demain ?" (Flaubert) ; "presque tout le village était là, attiré par la cérémonie et par l’espoir du réveillon que, sous le nom d’agape exceptionnelle, Léopold promettait à ses fidèles depuis la première semaine de l’Avent. Dans les agapes ordinaires, chacun apportait sa part, la congrégation se bornant à offrir un gâteau bénit, dont chacun des assistants emportait un morceau pour sa famille" (Barrès, 1913) ; "je sais combien il est souvent difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables agapes auxquelles vous nous avez conviés là" (Proust, 1918) ; "à droite de la colonnade s’alignent les hôtels dont le plus connu est le Ship, où jadis le Cabinet, en des agapes printanières, venait manger un dîner de poisson, dont le plat de résistance était cette blanchaille nommée whitebait, frai de harengs pêché à marée haute" (Morand, Londres, 1933) ; "le docteur Charles Guebel (...) me faisait l’autre jour une relation enthousiaste des agapes qui, le 2 décembre dernier, marquèrent la réunion des États généraux de la gastronomie", in Combat, 1952) ; "au fond, la table éclate avec la brusquerie / De la clarté heurtant des blocs d’orfèvrerie ; / De beaux faisans tués par les traîtres faucons, / Des viandes froides, force aiguières et flacons, / Chargent la table où s'offre une opulente agape" (Hugo, 1859) ; " de joyeuses agapes réunissaient les anciens compagnons d’armes" (Académie, neuvième édition).

Il est inutile de s’étendre sur la déchristianisation de la France. Le phénomène est avéré par d’innombrables faits. Il est dans l’ordre des choses que la langue elle aussi l’atteste et qu’il s’inscrive dans le sens des mots. Suivant l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, les agapes auraient été interdites au Ve siècle à la demande de Saint Ambroise et de Saint Augustin, à cause des abus de nourriture auxquels elles auraient donné lieu. "Les Païens qui n’en connaissaient ni la police ni la fin, en prirent occasion de faire aux premiers fidèles les reproches les plus odieux", est-il écrit dans cet ouvrage (cf. ci-dessous). Le fait est que l’ancienne représentation que les païens se faisaient de ces repas mystiques a survécu à leur disparition et que le mot a même été ressuscité en quelque sorte dans la langue moderne par les auteurs des XIXe et XXe siècles pour désigner des banquets somptueux. Même les francs-maçons nomment agapes "le banquet qui suit les travaux des fêtes de l’ordre, dans les ateliers supérieurs" (in Trésor de la Langue française).


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