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08 mars 2007

Préoccupation

 

 

 

 

En latin, praeoccupatio a un sens concret et spatial : c’est "l’occupation préalable d’un lieu". Il est dérivé du verbe praeoccupare, "occuper le premier, envahir". En français, préoccupation n’a pas ce sens concret. Dès qu’il est attesté au XVe siècle, il prend un sens figuré : "souci, inquiétude", mais, dans ce sens, l’attestation est isolée – elle réapparaît au XIXe siècle, chez Lamartine. Au XVIe siècle, dans les Essais de Montaigne, préoccupation est attesté au sens de "état d’un esprit tout entier occupé par une idée ou un sentiment préconçus" (dans ce sens, il est synonyme de prévention) ; et chez Marivaux, en 1733, le sens "état d’un esprit absorbé par un objet au point d’être indifférent à tout le reste" ou "attention exclusive" portée sur un objet.

Au cours des cinq derniers siècles, préoccupation a donc eu trois sens, "souci", "préjugé", "attention exclusive", ou simultanément, ou successivement. Or, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1762, seul le sens attesté chez Montaigne est relevé : c’est "prévention d’esprit" (1694 et 1762). D’une édition à l’autre, il arrive que les exemples illustrant ce sens changent, dans de légères proportions cependant : "juger sans préoccupation, quand il y a de la préoccupation, on ne juge pas bien des choses, libre de toute préoccupation" en 1694 ; et "quand il y a de la préoccupation, il est difficile de bien juger des choses, être libre de toute préoccupation, il faut se défendre de toute préoccupation" en 1762. De même, dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ne relève à l’article préoccupation que le sens de "préjugé, prévention, impression qu’on s’est mise dans l’esprit". Il commente ce sens en se référant, comme dans l’article prévention (cf. ci-dessous la note prévention datée du 3 mars 2007), à Descartes : "le point le plus excellent de la méthode de Descartes, c’est qu’il veut qu’on se guérisse de tous préjugés, qu’on raisonne sans préoccupation", l’illustrant de cet exemple : "Le plus grand obstacle qui se trouve à rendre la justice, et à raisonner sainement, c’est la préoccupation". C’est dans ce sens que l’emploient en 1633 Guez de Balzac : "je sais en quelle estime vous êtes dans son esprit, et combien j’en devrais craindre la préoccupation en votre faveur" et, plus tard dans le siècle, La Rochefoucauld : "quand il s’agit de nous, notre goût n’a plus de justesse ; la préoccupation le touche ; personne ne voit des mêmes yeux ce qui le touche et ce qui ne le touche pas". C’est ce même sens que Furetière donne au verbe préoccuper : "prévenir, mettre dans l’esprit de quelqu’un les premières impressions, les premières connaissances d’une chose". La lecture du dictionnaire de Furetière rappelle aux modernes oublieux que ce qui a longtemps inspiré les écrivains français classiques et nourri leur œuvre, c’est la nature humaine, à savoir les lois qui gouvernent le comportement des hommes, quel que soit le lieu ou le temps où ils vivent, comme dans cet exemple que l’on pourrait lire chez un moraliste : "la faiblesse de l’esprit de l’homme est telle qu’il se préoccupe aisément, qu’il a du mal à effacer les impressions dont il est préoccupé, qui entrent les premières dans son esprit". Ce verbe, quand il est entendu dans ce sens, "se prend toujours en mauvaise part", écrivent les Académiciens en 1694 dans la première édition de leur Dictionnaire, laissant entendre que la préoccupation est un défaut de l’esprit humain. C’est dans ce sens que l’emploient les écrivains du XVIIe siècle : La Rochefoucauld, dans ses Maximes (cf. ci-dessus) et Racine, dans Britannicus : "Rome de ma faveur est trop préoccupée".

A partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de préoccupation comprend deux acceptions : "prévention d’esprit" et, "quelquefois, disposition d’un esprit tellement occupé d’un seul objet qu’il ne peut faire attention à aucun autre" (exemple : "il est dans une telle préoccupation d'esprit, que vous lui parleriez en vain d’une autre affaire que de la sienne") ; en 1832-35, l’ordre dans lequel sont exposés ces deux sens est renversé : "disposition d’un esprit, etc." (autre exemple : "s’il vous a répondu de travers, ce n’est pas de sa part simple distraction, c’est préoccupation") et "prévention d’esprit" ; en 1932-35 (huitième édition), le sens "prévention d’esprit" n’est plus relevé ; il est remplacé par "souci".

C’est l’Encyclopédie (1751-65) que l’évolution sémantique de "préjugé" à "attention exclusive portée à un objet" est exposée, sans que l’auteur de l’article, qui fait de la préoccupation une question de métaphysique (en fait, de nature de l’homme), en ait une conscience nette : "la préoccupation, selon le père Malebranche, ôte à l’esprit qui en est rempli, ce qu’on appelle le sens commun" (c’est donc un préjugé). L’article continue ainsi : "un esprit préoccupé ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation ; il en infecte tout ce qu’il pense. Il ne peut même guère s’appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé". Ce n’est plus un préjugé, mais une attention exclusive portée à un objet, comme le montrent les exemples qui suivent : "un homme entêté, par exemple, d’Aristote ne peut goûter qu’Aristote : il veut juger de tout par rapport à Aristote : ce qui est contraire à ce philosophe lui paraît faux : il aura toujours quelque passage d’Aristote à la bouche : il le citera en toutes sortes d’occasions, et pour toutes sortes de sujets ; pour prouver des choses obscures, et que personne ne conçoit, pour prouver aussi des choses très évidentes, et desquelles des enfants même ne pourraient pas douter ; parce qu’Aristote lui est ce que la raison et l’évidence sont aux autres" ; ou encore : "les inventeurs de nouveaux systèmes sont sujets à la préoccupation. Lorsqu’ils ont une fois imaginé un système qui a quelque vraisemblance, on ne peut plus les en détromper. Leur esprit se remplit tellement des choses qui peuvent servir en quelque manière à le confirmer qu’il n’y a plus de place pour les objections qui lui sont opposées. Ils ne peuvent distraire leur vue de l’image de vérité que portent leurs opinions vraisemblables, pour la porter sur d'autres faces de leurs sentiments, lesquelles leur en découvriraient la fausseté". Ce que l’auteur de cet article ne démêle pas, c’est le sens de "préjugé" de celui "d'attention".

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), distingue les deux sens certes, mais il les expose avec des termes si proches, "état d’une personne dont l’esprit est tout entier occupé d’une opinion préconçue, favorable ou défavorable" et "état d’un esprit trop occupé d’un objet pour faire attention à un autre", que le second apparaît comme une variante contextuelle du premier. Pourtant, dans les exemples cités, dont un extrait de Marivaux, in L’heureux stratagème, le sens, nouveau et psychologique, de préoccupation ("attention portée à un objet et exclusive de tout autre") est distinct de celui, tout intellectuel, de "préjugé" : "j’ai cru de loin voir tout à l’heure la marquise ici, et, dans ma préoccupation, je vous ai prise pour elle" ; comme chez Mme de Genlis : "ils ne remarquèrent ni la préoccupation ni la sombre mélancolie de leur malheureuse amie".

C’est à partir de la huitième édition seulement (1932-35) que les Académiciens relèvent le sens moderne de "souci", qui est apparu le premier dans l’histoire de la langue, dès le XVe siècle, et que Lamartine a ressuscité en quelque sorte : "il signifie encore souci" : ainsi, dans l’exemple, "au milieu de mes préoccupations, je n’ai pas pu étudier notre affaire". Pour le auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), le sens "prévention, préjugé" est sorti de l’usage : "vieux, état d’un esprit dominé par une idée préconçue". Il n’est attesté dans la langue moderne une seule fois, chez Balzac (Modeste Mignon, 1844). Les sens modernes sont "état d’un esprit occupé de façon durable dominante, voire exclusive, par une idée, un sentiment, un souci (par métonymie, souvent au pluriel, pensée, sentiment, considération qui occupe l’esprit de façon dominante, voire exclusive") ; et "souci qui occupe entièrement l’esprit", comme dans cet extrait de Lamartine (Voyage en Orient, 1835) : "ses préoccupations maternelles sur l’avenir de son fils et de ses charmantes filles".

De fait, ce que montre l’histoire de ce mot, c’est que, en trois siècles, un sens propre à la vie intellectuelle a perdu ce qu’il le caractérisait, à savoir son lien avec la pensée. Il a pris un sens psychologique commun avant de disparaître. Il désignait des préjugés faisant obstacle au raisonnement, il ne désigne plus que de petites gênes qui troublent la vie en société. Le mot s’est à la fois affaibli et particularisé. Il était universel, il n’est plus que spécifique. Il a quitté la sphère de la nature humaine pour se cantonner dans ce que Nathalie Sarraute nomme tropismes – à savoir les manies et embarras quotidiens. Du préjugé au tropisme ou de Descartes à Sarraute, c’est aussi la voie qu’ont suivie en trois siècles la pensée et la littérature en France.

 

 

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