Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09 mars 2007

Mastodonte

 

 

 

Voilà un mot de formation savante, qui est employé couramment dans la langue moderne, non plus comme un terme scientifique, ce qu’il a longtemps été au XIXe siècle, mais dans un sens figuré pour désigner des personnes très fortes ou des véhicules de grandes dimensions. Il est formé de deux éléments grecs : masto, signifiant "mamelle, sein", et odonte, "dent", les mastodontes ayant des dents ou des mâchoires en forme de mamelle. C’est le zoologue Cuvier qui, en 1812, a fabriqué ce mot pour désigner de grands animaux fossiles que l’on venait découvrir. Il l’emploie pour la première fois dans ses Recherches sur les ossements fossiles. Quand il est entendu dans ce sens, mastodonte est peu à peu remplacé par des termes plus précis, tels que mammouth (emprunté à une langue de Sibérie) ou mammouth laineux ou encore, du terme générique, proboscidien ("ordre de mammifères ongulés comprenant des animaux munis d’une trompe, comme les éléphants et des espèces disparues") ou animaux pourvus d’une proboscide (en grec, une "trompe", d’éléphant ou de mouche).

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), est le premier des grands lexicographes du XIXe siècle qui l’ait relevé dans le seul sens de "mammifère fossile très rapproché de l’éléphant", citant Cuvier : "après lui et presque son égal, venait aussi, dans les pays qui forment les deux continents actuels, le mastodonte à dents étroites, semblable à l’éléphant, armé comme lui d’énormes défenses, mais de défenses revêtues d’émail, plus bas sur ses jambes, et dont les mâchelières mamelonnées et revêtues d’un émail épais et brillant, ont fourni pendant longtemps ce que l’on appelait turquoises occidentales". Les Académiciens ne le relèvent qu’à compter de la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : "grand quadrupède à dents mamelonnées, qui a beaucoup de rapport avec l’éléphant et qu’on ne connaît que par ses ossements trouvés en terre". Dans la neuvième édition (en cours), ils précisent que ce terme est propre à la paléontologie : "grand mammifère herbivore de l’ordre des Proboscidiens, qui vivait à l’époque tertiaire et au début du quaternaire". Dans le Trésor de la langue française (1972-1994), le mot est défini certes, mais la définition est complétée par l’esquisse d’une description de l’animal ainsi nommé, description qui supplée (mal à dire vrai) un dessin ou la reproduction d’une reconstitution grandeur nature de cet animal : "gigantesque mammifère fossile (ordre des Proboscidiens) des ères tertiaire et quaternaire, voisin de l’éléphant, qui portait quatre défenses et dont les molaires présentaient des protubérances mamelonnées". Elle est illustré de citations d’écrivains, et non de zoologues : "ce ne sont pas les grands fossiles, rhinocéros ou mastodontes, qui ont fait ce sol de leurs os" (Michelet, 1857) ; "les mastodontes étaient armés de puissantes défenses, terminées en pointe" (ouvrage sur la préhistoire, 1882) : "quand vécut cet homme-là, la terre avait déjà produit des générations innombrables de plantes et d’animaux (...). Oui, elle était déjà bien vieille ! L’époque des grands sauriens était passée depuis de longs âges. Le mastodonte, dont vous voyez ici quelques débris, avait disparu" (A. France, 1922).

C’est en 1853 dans une lettre que Flaubert emploie mastodonte dans un sens figuré pour désigner une personne corpulente. Le mot, devenu courant dans ce sens, est relevé par les Académiciens en 1932-35 : "il se dit figurément d’une personne d’un fort embonpoint", et dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, ils étendent le mot aux animaux : "figuré et familier, se dit d’une personne ou d’un animal dont la taille et le poids excèdent de loin la normale". Les auteurs du Trésor de la Langue française ne confirment pas que ce mot s’étend aux animaux, mais ils notent qu’il se dit aussi de choses et même de nations. "Par analogie d’aspect", c’est une "personne d’une taille, d’une corpulence énormes" (Bloy, 1897 : "je me levai donc, au milieu de la stupeur, et faisant le tour de la table, je vins frapper du plat de la main l’épaule du mastodonte") et c’est aussi un "objet (machine ou véhicule) de proportions gigantesques" (1953 : "c’était une de ces voitures pour gens riches (...) une de ces grosses mangeuses qui absorbent trente litres aux cent kilomètres (...) de tels mastodontes ne se vendent pas tous les jours" ; 1946 : "un défilé ininterrompu de chars, d’artillerie tractée, de camions amphibies, de voitures blindées, de plates-formes qui transportaient munitions et ravitaillement. Un pullulement de jeeps et de motos circulait prestement entre ces mastodontes". C’est même une "nation qui a une superficie et une puissance considérables". L’extrait que citent les auteurs du Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens est daté de 1943, une des années noires pour la France. L’auteur en est François Mauriac, écrivain qui a eu le mérite de résister. En dépit de son ancienneté, cet extrait s’applique encore à merveille à la France actuelle : "allons-nous (...) refaire sans cesse le compte des habitants de chaque empire, comparer le nombre de kilomètres carrés et vouer la France, chiffres en main, à n’être plus que le satellite misérable d’un des mastodontes triomphants ?"

Le mot mastodonte a été inventé en 1812. C’était l’époque où les savants commençaient à étudier les animaux fossiles et qu’ils prenaient conscience que l’histoire de la terre était beaucoup plus ancienne qu’on ne le croyait alors et qu’elle n’était pas vieille de cinq ou six mille ans, mais de plusieurs milliers et même millions d’années. Cuvier a fabriqué ce mot, en usant d’une métaphore : les dents de ces animaux avaient la forme de mamelles humaines. Ce faisant, il remarquait des détails pittoresques, ou même amusants, mais qui n’ont pas de vraie valeur scientifique ou qui ne disent rien de la taille gigantesque de ces animaux. Le terme proboscidien (qui porte une trompe ou dont le museau se termine par une trompe) est plus juste pour désigner ces mammifères, dont la plupart ont disparu. Le mot mastodonte étant pittoresque ou amusant, il a pu être étendu par métaphore à des personnes ou des choses ; mais, pour désigner les grosses pointures d’un parti, il lui a été préféré éléphants, sans doute parce que les éléphants, "ça trompe énormément", alors que les mastodontes ou les proboscidiens sont trop lourdauds pour abuser qui que ce soit.

 

 

Les commentaires sont fermés.