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10 mars 2007

Expertise

 

 

 

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est précisé en caractères gras que le sens que les bobos, les nantis et ceux qui sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, les journalistes branchés et qui en jettent, etc. donnent à expertise, à savoir "compétence, savoir-faire, qualité d’une personne experte", "est à bannir". Habituellement, les Académiciens sont plutôt laxistes en matière de bon usage. Il est rare qu’ils prohibent avec tant de fermeté un emploi. S’ils le font, c’est avec de bonnes raisons. En effet, il est inutile de donner à expertise le sens de "compétence", puisqu’il existe déjà des mots clairs, tels compétence ou savoir-faire, pour désigner cette qualité. La proscription de l'Académie, pour une fois, est parfaitement justifiée.

Dérivé de l’adjectif expert, auquel a été ajouté le suffixe - ise, ce nom est attesté au XIVe siècle dans le sens "d’adresse, habileté, expérience". Dans les Essais, Montaigne l’emploie dans ce sens : "on y requérait autrefois une expertise bellique (id est "une expérience militaire") plus universelle". Chez Brantôme, de même, l’expertise d’armes est l’expérience des armes.

Or, expertise a beau être un mot ancien, il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de 1798 (cinquième édition) : encore est-ce dans un tout autre sens que celui "d’expérience". C’est un "terme de jurisprudence", qui a pour sens "visite et opération des experts". Les conditions dans lesquelles il est demandé le recours des experts sont précisées : cela "a lieu dans un différend, lorsque le juge, n’ayant pas une entière connaissance de l’objet de la contestation, a recours aux lumières des gens de l’art, pour en faire l’examen, l’estimation ou l’appréciation". Ainsi, "on a nommé des architectes pour faire l’expertise des réparations de ce bâtiment". Dans cette édition, publiée en 1798, les Académiciens relèvent un sens nouveau, qui apparaît à partir de 1792, à savoir "appréciation faite par des experts" : "il se dit aussi du procès-verbal, du rapport des experts", comme dans l’exemple (mal rédigé, à dire vrai : on peut être académicien et écrire comme un pied) "après quatre vacations, les experts ont remis leur expertise". D’une édition à l’autre de ce Dictionnaire, comme dans les autres dictionnaires, la définition ne change pas. L’expertise est une procédure confiée par un juge à des experts et c’est aussi le rapport que ces experts remettent au juge. Il en est ainsi aussi bien dans les sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française que chez Littré (1863-1877) ou dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Dans ce dernier dictionnaire, sont énumérées toutes les expertises possibles et prévues par les lois : expertise judiciaire, expertise amiable, expertise médico-légale, expertise médicale, expertise psychiatrique.

Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent un nouveau sens qui n’a plus de rapport avec la justice, et qui est en partie social : c’est "l’analyse faite par un spécialiste mandaté". Ainsi un bijou et un tableau peuvent faire l’objet d’une expertise. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est glosé ainsi : "examen, estimation par un expert d’un objet d’art ou d’un objet de collection" (tableau ou bijou).


Rien dans l’histoire de la langue ne justifie le sens de "savoir-faire" d’une personne considérée comme experte, hors de toute juridiction ou de tout statut légal, en économie, en sciences sociales ou en management par exemple. Ce sens-là est un emprunt à l’anglais, langue dans laquelle le nom expertise a trois sens (in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, édition de 1974). Ce sont " 1. Expert appraisal, valuation ; 2. expert’s report ; 3. expert knowledge and skill ". Les sens classés 1 et 2 correspondent exactement aux deux sens du mot français équivalent et emprunté par l'anglais (opération demandée à un expert et rapport que l’expert remet à un juge) : le sens 3, lui, correspond à celui que les Académiciens prohibent, à juste titre, parce que, entendu ainsi, expertise fait double emploi avec compétence ou savoir-faire. C’est le type même du néologisme sémantique qui n’a pas d’autre raison d’être que l’ostentation ou l’affectation : en France, il est attendu des élites, surtout celles qui prospèrent dans les manipulations symboliques - media, com., pub, show-biz (féminin : chaude pisse), management (id est ménage), etc. - non seulement qu’elles sachent l’anglais, mais encore qu’elles le parlent. Elles sont dociles, elles parlent anglais. Tout est anglais ou américain, mais quand elles sont censées s’exprimer en français. Pourtant, dans leur bonheur, elles manquent de chance. Leur effort d’ostentation risque de ne pas être perçu des supérieurs ou des commanditaires. Expertise étant un vieux mot français, l’anglais se cache si bien sous le français qu’il passe inaperçu.

 

 

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