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11 mars 2007

Amalgame

 

 

 

 

 

Le nom latin amalgama est employé en 1250 par un dénommé Geberus dans un traité d’alchimie Alchimista arabo-latinus. Il est emprunté à l’arabe. C’est la déformation des mots amal, "travail, œuvre", et al gamaa, "l’union charnelle", les alchimistes établissant (alchimie est emprunté à l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un autre traité d’alchimie, imité de l’arabe, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent (le métal) à la femme.

Cette étymologie, qui paraît plaisante ou bouffonne, est en vérité fort sérieuse et même, comme cela est montré plus bas, révélatrice de l’emploi qui est fait de ce mot aujourd’hui dans les injonctions redondantes qu’assènent les bien pensants, du type "pas d’amalgame entre, d’une part, nous ou les nazis (ou autres) et, d’autre part, nous ou les nazis (ou autres)". Littré est le premier lexicographe à faire état de cette origine (in Dictionnaire de la Langue française, Supplément de 1877) : "Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, "l’œuvre de la conjonction", ou une altération de al-modjam’a, "l’acte de la consommation du mariage". Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle".

Le mot français amalgame est attesté en 1549 au sens proprement alchimique de ce mot, "alliage de mercure avec un métal", in Quinte essence de toutes choses : "si tu mets l’argent vif sublimé en eau corrosive faite de vitriol et de salpêtre, il est certain que, soudain, il se convertira en amalgame et eau". Chez Bernard Palissy, il désigne le mélange de mercure (ou vif-argent) et d’or : "amalgame est appelé par les alchimistes l’or, quant il est dissout, et entremêlé avec le vif-argent". En 1431 est attesté, une seule fois, le sens figuré de "mélange d’éléments hétérogènes", lequel reste isolé jusqu’au XVIIIe siècle chez Voltaire (Lettre du 5 juin 1744 : "le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre" - grand œuvre, au masculin, est un terme d’alchimie). C’est au français que les langues européennes ont emprunté ce nom ; l’anglais amalgam, dans les deux sens, alchimique ("alloy of mercury") et figuré ("soft mixture"), de ce terme ; l’allemand Amalgam (Mischung, "mélange" de gens ou d’idées) ; l’italien amalgama (miscuglio) ; l’espagnol amalgama. Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762) comme un nom de genre féminin et qui a pour signification le seul sens propre des alchimistes : "terme de chimie, union d’un métal ou d’un demi métal avec le mercure ou le vif-argent". Selon les Académiciens et Furetière (Dictionnaire universel, 1690), on "dit aussi amalgamation", mot qui, dans le Trésor de la Langue française, 1972-1994, est défini comme "l’action d’amalgamer et le résultat de cette action". Dans la cinquième édition, amalgame est de genre masculin (les dictionnaires le relèvent tous comme masculin). La définition est identique à celle de 1762, mais le synonyme amalgamation n’est plus noté. Dans l’édition de 1832-35, ce sens est illustré de "amalgame d’or, d’argent, de bismuth, etc." et "le tain des glaces est un amalgame d’étain", exemple que Littré corrige (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) : "quand on dit amalgame d’étain, on indique l’alliage de ce métal avec le mercure".

Dans l’article consacré à amalgame dans L’Encyclopédie, qui indique une étymologie grecque, sans doute fausse (a’ma, "ensemble", et gamein, "joindre"), il est exposé en quoi consiste la technique de l’amalgame en alchimie et dans la métallurgie naissante. En 1751, Lavoisier n’a pas commencé ses travaux et ce qui est nommé chimie est encore de l’alchimie, comme le dévoile cet extrait : "un des plus grands secrets de la chimie", c’est de trouver "une méthode d’anoblir les métaux ou de les retirer des métaux moins précieux. Cette manière philosophique de purifier les métaux peut s’appliquer à tous les métaux, excepté au fer". Les orpailleurs aujourd’hui utilisent encore, à peu de choses près, la technique décrite dans cet extrait : "l’amalgame est un moyen dont on se sert dans plusieurs pays pour tirer l’or et l’argent de leurs mines. On broie ces mines avec du mercure qui se charge de ce qu’elles ont de fin, c’est-à-dire de ce qu’elles ont d’or ou d’argent, et qui ne se mêle point avec la terre, ni avec la pierre ; de sorte que le mercure étant retiré de la mine par son propre poids et par la lotion qu’on fait de ce mercure dans de l’eau, on retire par la cornue le mercure, qui laisse le métal qui était dans la mine".

 

A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré d’amalgame désignant des réalités sociales est défini dans les dictionnaires, près d’un siècle après que Voltaire en a fait usage : "amalgame se dit, figurément et familièrement, d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies", comme dans les exemples "cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions" et "son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence" (même définition et mêmes exemples dans l’édition de 1932-35). Chez Littré, le sens figuré est glosé ainsi : "mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente" et illustré de ces exemples : "un amalgame d’hommes de tous les rangs" et "cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités".

Dans la langue moderne, amalgame s’étend à d’autres sciences et domaines que la chimie : à l’odontologie (il sert à obturer les dents), à l’art culinaire ("mélange d’ingrédients"), à l’imprimerie (tirer en amalgame : "tirer des impressions différentes, présentant les mêmes caractéristiques de commandes (papier, couleurs, etc.) en même temps, sur le même support, avec la même machine, l’imposition de leurs formats étant possible dans celui de la feuille utilisée"), à l’armée ("réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses"). Dans un sens figuré, il prend ou non une valeur péjorative, suivant qu’il s’applique à des personnes ("ensemble hétérogène" : "Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des bas-bleus, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau", 1842) ou à des choses : "mélange, alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires" et, en parlant de la création artistique, "mélange, combinaison".

L’amalgame, dans le sens qu’il a pris dans la langue hyper ou ultra moderne - en un mot : dernier cri - , est, selon les Académiciens (in l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française), un procédé rhétorique, supposé malhonnête, qui est "employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée". La reductio ad Hitlerum (id est tout adversaire est Hitler ou même pire qu’Hitler, De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle de la Gestapo) est une des formes exacerbées et fort communes que prend l’amalgame dans la société de simulacre qu’est la société du spectacle et qu’on devrait nommer la société d’amalgame.

Il est un autre procédé rhétorique plus moderne et plus malhonnête encore : c'est l’imputation (fausse ou imaginaire) d’amalgame, qui consiste à accuser ses adversaires de recourir à tout moment à l’amalgame, pour éviter tout examen et couper court à tout débat. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les calotins de l’islam et les musulmans en calotte qui disent : "pas d’amalgame entre, d’une part, les musulmans restés au Maroc (ou ailleurs) et, d’autre part, les musulmans établis en France (ou ailleurs) ; pas d’amalgame entre le pareil et le même ; pas d’amalgame entre les barbus, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent". Que les musulmans imputent le crime d’amalgame à tout un chacun, même à ceux qui se contentent d’affirmer que le ciel est bleu, quand il est bleu (pas d’amalgame entre le bleu et le bleu !) est dans l’ordre de leurs choses : le mot est arabe, l’amalgame est leur culture, c’est leur monde.

 

 

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