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12 mars 2007

Fossile

 

 

 

En latin, l’adjectif fossilis (du verbe fodere, "creuser, fouir, extraire") est employé par Varron et Pline l’Ancien dans le sens de "tiré de la terre". C’est dans ce sens que fossile, auquel il est emprunté, est attesté en 1556 : "qui peut être extrait de la terre, minéral", chez Bernard Palissy : "matières minérales pour lesquelles recouvrer faut creuser la terre" (comprendre "pour les recouvrer, il faut creuser la terre"). Les Académiciens le relèvent à partir de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire, toujours avec le même sens : "ce mot se prend comme substantif ou comme adjectif. Comme substantif, il désigne toutes les substances qui se tirent du sein de la terre : on dit un fossile, les fossiles. Comme adjectif, on le joint au nom des substances qui se tirent de la terre, pour les distinguer de celles qui se trouvent ailleurs. Ainsi, on dit du bois fossile, de l’ivoire fossile, des coquilles (coquillages) fossiles, du sel fossile".

Dans L’Encyclopédie (1751-65), des articles signés du baron d’Holbach sont consacrés aux fossiles. "On distingue deux espèces de fossiles : 1° ceux qui ont été formés dans la terre et qui lui sont propres ; on les appelle fossiles natifs (tels sont les terres, les pierres, les pierres précieuses, les cristaux, les métaux, etc.) ; 2° ceux qui ne sont point propres à la terre, que l’on appelle fossiles étrangers à la terre. Ce sont des corps appartenant, soit au règne minéral, soit au règne végétal, tels que les coquillages, les ossements de poissons et de quadrupèdes, les bois, les plantes, et que l’on trouve ensevelis dans les entrailles de la terre où ils ont été portés accidentellement". Ce qui étonne, "c’est l’énorme quantité de coquilles (id est "coquillages") et de corps marins, dont on rencontre des couches et des amas immenses dans toutes les parties connues de notre globe, souvent à une distance très grande de la mer, depuis le sommet des plus hautes montagnes jusque dans les lieux les plus profonds de la terre". Pour rendre compte de ces faits, les naturalistes échafaudent des hypothèses. "Il ne paraît point que (ces fossiles) aient été répandus ni jetés au hasard sur les différentes parties de notre continent". Ces coquillages ne se trouvent plus dans les mers qui entourent l’Europe, mais dans les mers chaudes du Sud. La remarque vaut aussi pour "beaucoup de plantes, de bois, d’ossements, etc., que l’on trouve enfouis dans le sein de la terre, et qui ne paraissent pas plus appartenir à nos climats que les coquillages fossiles".

Ces faits n’avaient pas échappé aux Anciens. Hérodote pensait que la mer en se retira d’Egypte y avait laissé des coquillages. Comme d’Holbach a pour ennemi l’Eglise et ses dogmes, il regrette que les observations des Anciens aient été "négligées dans les siècles d’ignorance qui succédèrent", les gens d’Eglise y préférant l’explication des disciples d’Aristote, selon qui "les coquillages et autres fossiles étrangers à la terre avaient été formés par une force plastique (vis plastica) ou par une semence universellement répandue (vis seminalis)" ou celles des exégètes de la Bible "qui ont regardé les ossements fossiles comme ayant appartenu aux géants dont parle la Sainte Ecriture", alors que "ces ossements, quelquefois d’une grandeur démesurée", étaient ceux de poissons ou de quadrupèdes.

D’Holbach esquisse une histoire de la connaissance. Au XVIe siècle, des savants ont pensé que les fossiles avaient été déposés au moment du déluge. "Or, l’énorme quantité de coquillages et de corps marins dont la terre est remplie, les montagnes entières qui en sont presque uniquement composées, les couches immenses et toujours parallèles de ces coquillages, les carrières prodigieuses de pierres coquillières, semblent annoncer un séjour des eaux de la mer très long et de plusieurs siècles, et non pas une inondation passagère et de quelques mois, telle que fut celle du déluge, suivant la Genèse. D’ailleurs si les fossiles eussent été apportés par une inondation subite et violente, comme celle du déluge, tous ces corps auraient été jetés confusément sur la surface de la terre, ce qui est contraire aux observations". D’Holbach en tire la conclusion suivante : "le sentiment le plus probable est celui des Anciens qui ont cru que la mer avait autrefois occupé le continent que nous habitons".

Il n’y a pas que les coquillages fossiles qui soient source de questions, il y aussi les ossements fossiles. "On trouve en France aux environs de Dax au pied des Pyrénées un amas très considérable d’ossements de poissons, de vertèbres d’une grosseur prodigieuse, et la mâchoire d’un crocodile. M. de Jussieu a vu près de Montpellier des ossements de cétacés d’une grandeur démesurée". Dans une colline, près de Stuttgart, on a trouvé "plus de soixante cornes ou dents courbées, depuis un pied jusqu’à dix pieds de longueur". Les hypothèses sont innombrables : restes des Géants de la Bible ? restes des éléphants amenés par les Romains en Germanie ? restes des animaux immolés dans les sacrifices des anciens Celtes ? L’ivoire fossile suscite aussi de nombreuses hypothèses. "On a trouvé de ces sortes de dents en Angleterre, Allemagne, France, mais elles ne sont nulle part aussi abondamment répandues qu’en Russie et en Sibérie, et surtout dans le territoire de Iakoutie". Selon les habitants, ces défenses "appartiennent à un animal énorme qu’ils nomment mammon ou mammut. Comme ils n’en ont jamais vu de vivants, ils s’imaginent qu’il habite sous terre et meurt aussitôt qu’il voit le jour ; cela lui arrive, selon eux, lorsque dans sa route souterraine il parvient inopinément au bord d’une rivière ; et c’est là, disent-ils, pourquoi on y trouve leurs dépouilles". D’Holbach conclut par la théorie des grandes révolutions : "dans des temps dont l’histoire ne nous a point conservé le souvenir, la Sibérie jouissait d’un ciel plus doux et était habitée par des animaux que quelque révolution générale de notre globe a ensevelis dans le sein de la terre, et cette même révolution a entièrement changé la température de cette région".

 

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de fossile s’enrichit. Ce n’est plus seulement un terme d’histoire naturelle, c’est aussi un terme en usage dans cette discipline nouvelle qu’est la paléontologie. Un siècle après les travaux savants auxquels d’Holbach se réfère dans L’Encyclopédie, les Académiciens enregistrent enfin le sens nouveau de ce mot : "il se dit également des dépouilles, des débris, ou des formes, des empreintes de corps organisés, qu’on trouve dans les couches de la terre" (animal fossile, coquillage fossile) et, "substantif masculin, il se dit surtout des animaux et des plantes fossiles", comme dans ces exemples : "l’étude des fossiles" et "il y a des fossiles dont on ne retrouve point les analogues parmi les espèces vivantes". Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), complète ces définitions par des exemples tirés d’ouvrages savants : de Buffon, "personne ne doute de cette identité de nature entre les coquilles fossiles et les coquilles marines" ; de Raynal, "les grands ossements fossiles qu’on déterre dans l’Amérique annoncent qu’elle a possédé autrefois des éléphants, des rhinocéros, et d’autres énormes quadrupèdes dont l’espèce a disparu de cette région" ; de Cuvier, "mon objet sera d'abord de montrer par quel rapport l’histoire des os fossiles d’animaux terrestres se lie à la théorie de la terre" ; et il donne une définition plus ample du nom : "coquilles, plantes, et tous restes de corps organisés que l’on trouve enfouis à différentes profondeurs et incrustés ou imbibés de diverses matières solubles, et qui présentent encore leurs formes primitives malgré leur pétrification". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la définition ne change pas. En revanche, aux exemples habituels, les Académiciens ajoutent "homme fossile". C’est la première fois que, dans un dictionnaire, est dite, de façon indirecte, l’hypothèse que les fossiles ne sont pas nécessairement des restes d’animaux ou des coquillages.

 

Les vestiges d’espèces disparues ont frappé si fort les imaginations que, à peine les premiers fossiles identifiés, ce mot a été entendu dans un sens figuré : l’adjectif dans le sens de "vieux, suranné" (en 1827) ; le nom (1833, Musset), pour désigner une personne qui paraît exhumée de temps révolus. Littré, dans son Dictionnaire, relève ce sens : "figuré et par plaisanterie, fossile se dit de ce qui est arriéré, hors de mode". L’exemple cité est éloquent : littérature fossile. En 1935, les Académiciens notent que fossile "s’emploie ironiquement pour désigner quelqu’un de très arriéré". Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi figuré est qualifié de familier et de péjoratif. Quand le mot se rapporte à une personne ou une chose, il a pour sens "qui est démodé, dépassé", "dont les idées sont arriérées". Est fossile ce qui (ou celui ou celle qui) rejette la marche en avant vers les lendemains qui chantent. Flaubert dit de lui avec fierté qu’il est un fossile : " Taine est un homme moderne ; moi, je suis un fossile. Il est plein de calme et de raison. Moi, un rien me trouble et m’agite " (1868). Personne n’a dévoilé mieux que Flaubert la religion du progrès qui sous-tend fossile. Dans les exemples cités, la littérature, les idées, une personne, des théoriciens, un landau, sont désignés comme des fossiles. Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les Académiciens dévoilent un infléchissement dans les emplois actuels de fossile au sens figuré "qui a conservé les caractères d’une époque révolue". Ce n’est plus une personne, comme chez Musset ou Littré ou dans le Trésor de la langue française, mais une idéologie qui est dite fossile ou mieux encore fossilisée. Ou encore ce délicieux exemple : "ce parti n’est plus qu’un fossile". Qu’il soit nom ou adjectif, fossile, entendu dans un sens figuré, convient aux marxismes de toute sorte, léninisme, maoïsme, stalinisme, au scientisme, au sociologisme, comme s’il avait été fabriqué sur mesure, pour désigner ces idéologies, ainsi que les partis et les hommes qui s’en réclament. Il y a un siècle et demi, les progressistes qualifiaient de fossile tout ce qui échappait à leur domination ; aujourd’hui, c’est leur tour d’être fossilisés. Pour toujours, on l’espère. Le boomerang atteint les imprudents qui l’ont lancé dans les airs.

 

 

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