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13 mars 2007

Modèle

 

 

 

Ce mot, emprunté au XVIe siècle à l’italien modello, altération du latin modulus (cf. moule : l’Italie était alors le pays des arts), est attesté en 1542, comme terme de beaux-arts dans le sens de "figure destinée à être reproduite". Des beaux-arts, le nom modèle s’étend aux techniques et aussi à la morale (au XVIIe siècle, c’est la "personne dont les qualités morales exemplaires doivent être imitées") ; ce n’est qu’en 1953 qu’apparaît le sens moderne que l’on rencontre dans "modèle social" (d’où le modèle social français à l’agonie, dont les puissants rebattent les oreilles des citoyens pour les persuader qu’il est florissant) et dans "modèle économique" (il a été asséné à des millions de Français que l’URSS, la Chine, Cuba, la Guinée étaient des modèles économiques et en tout, blague que des millions de gogos ont gobée), à savoir "système représentant les structures essentielles d'une réalité".

Au début du XVIIe siècle, en 1606, Nicot, dans son Thresor de la langue française, définit modèle conformément au sens de modello en italien : "un modèle, que l’imagier ou fondeur fait de terre ou de plâtre pour puis après (id est "ensuite") faire l’image de pierre ou quelque ouvrage de fonte à la semblance (id est "ressemblance") d’icelui modèle. C’est un patron". A la fin de ce même siècle, les Académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694) y donnent trois sens : "exemplaire, patron en relief, soit d’une statue, soit de quelque autre ouvrage de sculpture et d’architecture, sur lequel on travaille ensuite pour faire l’ouvrage qu’on s’est proposé" ; (terme de peintres et de sculpteurs), "celui qui s’expose tout nu dans les académies de peinture et de sculpture afin que l’on dessine d’après nature" (est-ce par pudeur que les Académiciens n’écrivent pas "celle qui s’expose nue" ?) ; et (par figure) "le mot se dit aussi tant des ouvrages d’esprit que des actions morales, et signifie exemplaire qu’il faut suivre" : il en est ainsi dans "l’Enéide est un beau modèle ; l’Iliade est le vrai modèle du poème épique ; la vie de cet homme est un modèle de vertu ; cette femme est un modèle de chasteté".

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798, 1832-35 et 1932-35), de la deuxième à la huitième édition, c’est par ces trois sens qu’est défini modèle, avec de légères nuances. Ainsi, "celui qui s’expose tout nu" peut aussi être une femme, mais la référence à la nudité est supprimée (est-ce par souci de précision, puisqu’un modèle peut ne pas poser nu ? ou par pudeur ?) : "on appelle aussi particulièrement de ce nom un homme ou une femme d’après laquelle les artistes dessinent ou peignent". Ainsi "poser le modèle, c’est mettre le modèle dans l’attitude qu’on veut représenter" ; d’où l’emploi absolu de ce verbe, en parlant d’un modèle qui pose ; et être fait comme un modèle, "être très bien fait, avoir toutes les parties du corps dans des proportions régulières et élégantes".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), se contente de reprendre, dans des termes légèrement différents, les sens relevés par les Académiciens, tout en les illustrant d’exemples tirés de grands écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles, qui, ou bien cherchaient des modèles à imiter, ou bien, plus rarement, tentaient de se libérer de la tyrannie du modèle à suivre. Ainsi, pour illustrer le sens d’exemplaire ou d’objet à imiter, ces exemples de Bossuet ("Salomon bâtit le temple sur le modèle du tabernacle"), de Boileau ("Etudiez la cour et connaissez la ville ; / L’une et l’autre est toujours en modèles fertile"), de Molière ("il est bien difficile enfin d’être fidèle à de certains maris faits d'un certain modèle") ; pour illustrer le sens de "personne qui, dans un atelier de peintre ou de sculpteur, se pose, nue ou autrement, pour être dessinée ou peinte", cet exemple de Diderot : "j’ai connu un jeune homme plein de goût, qui, avant de jeter le moindre trait sur la toile, se mettait à genoux, et disait : Mon Dieu, délivrez-moi du modèle". Pour illustrer le sens figuré, "ce qui est pour les choses d’esprit ou pour les choses morales l’équivalent des modèles dans les arts", d’innombrables exemples sont cités, parmi lesquels ceux-ci : de Molière ("Là, votre pruderie et vos éclats de zèle / Ne furent pas cités comme un fort bon modèle") ; de Pascal ("Jésus-Christ, que les deux Testaments regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle ; tous deux comme leur centre") ; de Boileau ("Malherbe, Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle"), de Racine ("J’étais né pour servir d’exemple à ta colère, / Pour être du malheur un modèle accompli") ; de Fénelon ("celui qui commande doit être le modèle de tous les autres") ; de Voltaire ("le roi de Prusse est né pour être, je ne dis pas le modèle des rois, cela n’est pas bien difficile, mais le modèle des hommes" et "la cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours"), de d’Alembert ("tel adorateur des anciens qui se garderait bien d’écrire l’histoire comme eux ne craint point de nous répéter qu’ils sont nos modèles en tout genre").

Au XXe siècle, les sciences recourent à un modèle, c’est-à-dire à un "système physique, mathématique ou logique représentant les structures essentielles d’une réalité et capable à son niveau d’en expliquer ou d’en reproduire dynamiquement le fonctionnement" (1966). Il y a une théorie des modèles, un modèle cybernétique. De là, dans ce qui est la NLF ou Nouvelle Langue Française, modèle sort des beaux-arts, de la technique, de la science, de la morale, pour s’étendre à la société. De fait, la modélisation devient courante. Jadis, on prenait ou on suivait des modèles ; aujourd’hui, on en fabrique tous les jours, on en invente sans cesse de nouveaux, on modélise à tout va et à qui mieux mieux. Ainsi, un modèle est le représentant typique d’une catégorie : x ou y est le "modèle du petit bourgeois, du gentilhomme de province, du père de famille, chasseur, cultivateur". Par analogie, le fleuve en crue du modèle inonde l’économie et la société. En économie, c’est la "représentation schématisée et chiffrée de l’évolution économique d’un pays pendant une période donnée à partir de ses caractéristiques (démographie, circulation de la monnaie et des biens, profit, épargne, investissement, consommation, etc.) et des relations de cause à effet qui unissent ces variables" (1973), de sorte qu’il est possible d’élaborer un modèle de comportement ou "expression des relations entre le comportement des consommateurs et l’évolution d’un phénomène". Les sciences humaines et sociales abondent en modèles de toute sorte : la linguistique ("construction abstraite, rigoureusement axiomatisée, utilisable pour formuler une théorie linguistique" ou "construction abstraite et hypothétique capable de rendre compte d’un ensemble donné de faits et d’en prévoir de nouveaux") ; la psychosociologie avec ses modèles psychologique, de comportement, de personnalité ("personne dont le comportement est observé par un sujet qui peut en être influencé") ; la sociologie et l’anthropologie avec leurs modèles culturels ou socioculturels ("schèmes de référence et modèle de conduite, basé sur la culture admise, établie dans une société et qui est acquise quasi spontanément par chacun des membres qui y vivent", 1966), comme dans cet exemple criant de modernité : "l’anthropologie a défini des modèles socioculturels, c’est-à-dire des ensembles de traits qui caractérisent, globalement, les membres d’une société et qui constituent la personnalité de base" (1980).

Dès lors, le nom modèle a pu servir à désigner le système parfait ou presque parfait qui régit l’organisation politique, sociale ou économique d’un pays, comme le définissent les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : "description théorique d’un type d’organisation". Ainsi, modèle politique "se dit d’un type d’organisation sociale découlant d’une conception d’ensemble préalable". Au XVIIIe siècle, Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique (1788), avait noté un signe annonciateur du succès futur de modèle dans l’emploi étendu de modeler ou de se modeler hors des beaux-arts : "depuis peu, de grands écrivains se sont servis (de ce verbe)". Ainsi, Linguet (qui n’est pas un grand écrivain) : "toutes les classes se modèlent sur la première"  (donc, la première est un modèle), "ce fut sur cette erreur de fait que la législation se modela", "le gouvernement d’un seul, modelé sur celui du père de famille, fut le premier dont les hommes se formèrent une idée" (donc, le père de famille sert de modèle politique). Féraud note aussi que l’Académie "n’a pas encore admis ce verbe dans son Dictionnaire et qu’elle ne dit, en ce sens, que se mouler".

Soit cet extrait tiré de Voltaire : "le modèle de l’architecte est trompeur, parce que le bâtiment, regardé ensuite à une plus grande distance, fait un effet tout différent, et que la perspective aérienne en change les proportions". Il n’y a pas que le modèle de l’architecte qui soit trompeur ; il en est ainsi de tout modèle, qu’il soit moral ou social, et surtout social, économique et politique. Que d’hommes se sont laissés abuser par les prétendus modèles de société ou par des sociétés modèles !

 

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