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14 mars 2007

Entreprise

 

 

 

Ce mot est le participe passé substantivé d’entreprendre. Il est attesté à la fin du XIVe siècle dans le sens moderne de "action de mettre en œuvre" et dans un sens désuet de nos jours, et défavorable, celui de "opération militaire". Dans les dictionnaires actuels, les sens hostiles ou défavorables sont mentionnés comme vieillis, aussi bien dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française ("vieilli, action injuste par laquelle on empiète sur le bien, sur les droits d’autrui", exemples : "c’est une entreprise sur les pouvoirs du chef de l’État" et "c’est une entreprise contre le droit des gens") que dans le Trésor de la Langue française, "vieilli, entreprise contre, sur" : "partout et de tout temps les moines ont fait payer cher les entreprises contre leurs biens temporels" (Mérimée, 1853). Dans la langue classique, entreprise avait un sens défavorable. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) distingue à l’article entreprise six emplois, dont cinq dans lesquels ce mot a un sens négatif. Certes, le sens fondamental est "résolution hardie de faire quelque chose", qu’illustrent les exemples "c’était une hardie entreprise que celle du bâtiment de Saint Pierre de Rome" et "la traduction de la Bible est une entreprise bien difficile". Dans l’idée de hardiesse (résolution hardie, entreprise hardie), apparaît le sens hostile latent de ce mot, ce que confirment les cinq autres emplois : "se dit aussi au palais des attentats que font les juges sur la juridiction les uns des autres, et sur l’autorité de leurs charges" (il y a entreprise lorsqu’un juge empiète sur la compétence et l’autorité d’un autre juge) ; "il se dit aussi en fait de police, quand des compagnons d’un métier font des ouvrages qu’il n’appartient qu’aux maîtres de faire, ou quand les maîtres d’un métier en font qui appartiennent à un autre métier" (exemple : "il y a tous les jours à la police des affaires pour les entreprises des artisans") ; "en termes de guerre, il se dit d’un dessein qu’on forme, du devoir où on se met de surprendre, de conquérir une place, une province, d’enlever un quartier, etc." ; "il se dit aussi des desseins qu’on a sur la vie de quelqu’un"  (exemple : "les méchants font des entreprises sur la vie des gens de bien"), et enfin : "on dit en termes de chasse qu’un chien ou un oiseau est de grande entreprise pour dire qu’il attaque hardiment le gibier".

Ce qui donne à entreprise son sens, c’est non seulement la hardiesse de l’action décidée, mais aussi les empiètements sur les compétences ou les privilèges d’autrui, ou encore une usurpation de pouvoir. La France d’Ancien Régime était faite de communautés ou de corporations, ayant chacune ses prérogatives, son autorité, ses compétences, son domaine réservé. La société était fermée ; les empiètements étaient interdits, la concurrence aussi. Ce n’était pas une société de libertés, mais de privilèges, dont certains avaient été achetés cher ; elle n’était pas libérale ; les actions individuelles ne se réalisaient que dans un cadre limité. De fait, les entreprises étaient aussi défavorablement perçues que des agressions ou des atteintes aux droits acquis.

L’ambivalence sémantique de ce mot apparaît dans le Dictionnaire de l’Académie française, où la définition est tantôt favorable ou exprimée en des termes neutres, sans qu’il soit porté de jugement sur l’action faite ("dessein formé, ce que l’on a entrepris" ; "une belle, hardie, grande, glorieuse entreprise", "venir à bout d’une entreprise, manquer son entreprise"), tantôt défavorable : "entreprise veut dire aussi violence, action injuste, par laquelle on entreprend sur le bien, sur les droits d’autrui" (exemples : "on a enlevé les fruits par attentat, par entreprise", "c’est une entreprise sur les droits de la couronne", "c’est une entreprise contre le droit des gens, contre la foi publique", première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Il en est de même de l’article entreprise de L’Encyclopédie (1751-65) : "c’est le dessein d’exécuter quelque chose ou l’exécution même de ce dessein" (sens neutre ou favorable) et "dans un autre sens, usurpation, comme dans ces phrases : la puissance civile peut former des entreprises sur la puissance ecclésiastique ; la puissance ecclésiastique peut former des entreprises sur la puissance souveraine". Diderot, qui a écrit cet article, ajoute : "même signification dans les Arts et Métiers" et il cite cet exemple "si les orfèvres voulaient débiter des pincettes de fer, ce qui appartient aux serruriers, ces entreprises occasionneraient infailliblement de grandes contestations". Alors que, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1932-35, et même dans l’édition en cours, il n’est fait aucune mention du sens militaire d’entreprise, attesté au XIVe siècle et défini par Furetière (cf. ci-dessus), dans L’Encyclopédie, ce sens est exposé : "art militaire, c’est, à la guerre, la résolution que l’on prend d’exécuter quelque opération, comme de combattre, de faire un siége, etc."

 

Le sens économique et libéral, à savoir établissement de commerce ou firme industrielle, est récent. Il apparaît, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), dans les exemples qui illustrent le sens de "dessein formé, ce que l’on a entrepris" : "on dit aussi faire une entreprise de commerce, placer son argent dans une entreprise de commerce, de finances, etc." C’est à la fin du XVIIIe siècle que le développement économique commence en France dans une direction libérale. S’il y est relativement tardif, du moins par rapport à ce qu’il a été en Angleterre, c’est qu’il a été longtemps entravé par les corporations, les jurandes et l’organisation de la société en ordres, qui avaient chacun ses privilèges et prérogatives. Madame de Staël, qui était tout acquise au libéralisme, économique et intellectuel, étant la fille du banquier suisse Necker, établit ce lien dans des termes lumineux et éloquents : "c’est à la suppression des maîtrises, des jurandes, de toutes les gênes imposées à l’industrie, qu'il faut attribuer l’accroissement des manufactures et l’esprit d’entreprise qui s’est montré de toutes parts" (in Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, 1817).

Même dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée sous la Monarchie de Juillet, au moment où la France s’ouvre pendant un siècle et demi au libéralisme économique, le sens nouveau et libéral d’entreprise n’apparaît que dans les exemples, certes plus nombreux et plus variés qu’en 1798 : "faire une entreprise de commerce, placer son argent dans une entreprise de commerce, de finances, etc. ; mettre quelque chose à l’entreprise, le faire exécuter par entreprise ; il a l’entreprise de cette fourniture, de ces constructions". Le sens de "firme" n’est mentionné qu’en dernier, et dans des termes qui ne sont pas très favorables (cf. spéculateurs) : "il se dit aussi de certains établissements d’utilité publique formés par des spéculateurs", comme "l’entreprise générale des messageries". Même dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) de Littré, à l’article entreprise, le sens général "dessein formé qu’on met à exécution" occupe une place beaucoup plus importante que le sens économique et libéral, expédié en deux lignes : "établissement industriel ou commercial" ("entreprise générale de roulage, de messageries") et "opération de commerce" (Fénelon : "ils faisaient en société les entreprises qu’ils ne pouvaient faire seuls"). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens moderne est cité pour illustrer le sens général ("placer son argent dans une entreprise commerciale, financière", "il a l’esprit d’entreprise"), ou comme une "action", et non pas comme une "firme" ou une "société" : "action de faire ou de fournir quelque chose en encourant tous les risques" ("mettre quelque chose à l’entreprise, le faire exécuter par entreprise, les travaux publics se donnent à l’entreprise, il a l’entreprise de cette fourniture, de ces constructions") et "d’une façon générale, action d’entreprendre quelque travail de construction, de terrassement, etc., ou d’assurer certains services destinés au public" ("entreprise de peinture, de messageries, de transport"). Ces faits de langue attestent que la France, dans ses réalités profondes, et que les Français, dans les tréfonds de leur "inconscient collectif", répugnent si fortement au libéralisme qu’ils s’accommodent d’entraves qui empêchent les individus de prouver leurs talents dans une activité économique privée.

Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que le sens libéral d’entreprise soit clairement exposé dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "mise en œuvre de capitaux et d’une main-d’œuvre salariée en vue d’une production ou de services déterminés". La définition semble neutre ; mais les apparences sont trompeuses, comme le montre l’exemple qui se rapporte aux Etats-Unis (c’est un colon du Vermont qui parle) : "jamais gouvernement n’a été aussi favorable au développement de toutes les facultés actives, ni à faire naître, à exciter cette énergie qui conduit également aux spéculations du commerce et à celles des manufactures et des défrichements. La surface des États-Unis n’offre aux yeux qu’un vaste système d’activité et d’entreprises" (1801, Voyage dans la Haute Pensylvanie). Et par métonymie, le sens passe de "mise en œuvre" (c’est-à-dire de l’action d’entreprendre) à "unité économique combinant des capitaux et une main-d’œuvre salariée en vue de la production de biens, ou de leur commercialisation". Dans ce sens, entreprise a pour synonyme firme. L’entreprise peut être grande, petite, moyenne. Les auteurs de ce Trésor de la Langue française sont "engagés" dans le seul camp du Bien ; ils citent donc, pour illustrer ce sens, un extrait de Nizan, le léniniste pur et dur ("j’étais par hasard tombé dans la cellule d’une usine du XXe, une entreprise de petit outillage mécanique", La Conspiration, 1938) et Jaurès, le pape de la religion sociale moderne et du socialisme : "la classe ouvrière aura intérêt à obtenir qu’une part des actions soit réservée de droit, en toute entreprise, aux organisations ouvrières, afin que, peu à peu, le prolétariat pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l’ancienne avec cette force irrésistible "d'évolution révolutionnaire" dont a parlé Marx" (1901). En fait, ce dont rêve Jaurès, c’est que les jurandes, maîtrises, corporations, etc. soient ressuscitées et qu’elles soient intégrées dans l’entreprise, pour rétablir les anciens privilèges. La Révolution les a supprimés pendant un temps ; les socialistes les exhument d’un passé révolu.

De fait, le mot entreprise déborde dans le social pour gommer ce qu’il aurait de libéral. Il existe des comités d’entreprise, des entreprises nationalisées, des entreprises publiques, des entreprises d’État ou locales, généralement communales. Pour montrer qu’ils sont impartiaux (c’est pure façade), les auteurs du Trésor de la Langue française s’efforcent de démêler le vocabulaire libéral : "l’entreprise se distingue de l’établissement qui représente une unité de production techniquement individualisée, mais juridiquement dépendante ; elle se distingue de la société, qui seule possède une personnalité morale et un patrimoine ; elle se distingue des trusts, combinats, konzerns, holdings qui constituent des groupes d’entreprises".

Alors que les auteurs du Trésor de la Langue française sont sourdement hostiles à l’entreprise et à toute activité libre ou libérale, les Académiciens, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, sont neutres, ce dont il faut les féliciter. Dans le domaine du droit et de l’économie, l’entreprise est un "organisme de nature industrielle ou commerciale, fournissant des biens ou des services", comme dans les exemples "entreprise artisanale, familiale, à succursales, multinationale ; une entreprise de peinture, de gardiennage, de travaux publics, de démolition, de confection, d’outillage, de location". Dans le "régime de la libre entreprise", "on peut librement créer des entreprises privées, sous réserve de respecter les lois et règlements en vigueur". Pour la première fois depuis deux siècles, le sens du mot entreprise est établi sans parti pris.

Il n’est pas utile de rédiger des ouvrages savants pour montrer que la France n’est pas un pays libéral et n’est pas près de le devenir, il suffit d’ouvrir les dictionnaires.

 

 

 

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