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15 mars 2007

Attentat

 

 

 

 

 

Chacun sait ce qu’est, dans la réalité des choses, un attentat, soit qu’il en ait été la victime, soit qu’il en ait été le témoin, soit qu’il en ait vu des images ou en ait lu des récits. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le mot est défini ainsi : "entreprise criminelle perpétrée contre une personne ou contre une communauté, et particulièrement dans un contexte politique" ; et dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française : "action violente et criminelle contre les personnes, les biens privés ou publics, les institutions", ce qu’illustrent les exemples "un lâche attentat, préparer, commettre un attentat, être victime d’un attentat, un attentat à la bombe". Tuer aveuglément des enfants, des femmes, des vieillards, dont le seul crime est d’être nés, est un crime inouï et moderne. Dans le Trésor de la langue française, qui a commencé à être rédigé dans les années 1960, et dont les premiers volumes ont été publiés en 1972, les exemples qui illustrent cet emploi datent de deux siècles, comme si ces lexicographes, il y a quarante ans, étaient persuadés que le monde moderne serait à jamais préservé de toute barbarie. Ce sont, de Mme de Staël, "vers ce temps, un homme, auquel il faut épargner son nom, proposa de brûler vifs ceux qui seraient convaincus d’un attentat contre la vie du premier consul" (Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, 1817) et, de Robespierre, "quelle paix peut exister entre l’oppresseur et l’opprimé ? Quelle concorde peut régner où la liberté des suffrages n’est pas même respectée ? Toute manière de la violer est un attentat contre la nation" (Discours, Sur la guerre, 1792). Il est assez plaisant qu’un tyran, qui a fait couper en deux des milliers d’innocents, s’indigne que l’on puisse organiser un attentat, non pas contre les personnes, ce dont ce même Robespierre a fait sa marque de fabrique pendant la Terreur, mais contre la nation.

En effet, ce mot, pendant des siècles, n’a pas désigné ce qu’il désigne aujourd’hui, à savoir une entreprise criminelle contre une personne ou contre des groupes de personnes, tuées au hasard, parce que leur crime est d’être nées, mais une action, qui n’est pas nécessairement criminelle, contre des personnes ou des choses sacrées : la vérité, la pudeur, les lois, la liberté. Emprunté au latin attemptatum ou attentatum, participe passé du verbe attemptare "attaquer quelqu’un" et "entreprendre quelque chose contre quelqu’un", attentat est attesté au début du XIVe siècle au sens de "action portant préjudice à quelqu’un" dans "plusieurs attentats qu’ils ont faits ou fait faire en préjudice desdits doyen et chapitre" et dans "ledit Jehan avait fait faire certain pas ou degré (des marches) devant son dit hôtel en ladite voirie (ou rue), de laquelle œuvre lesdits complaignants s’étaient doulus (ou plaints) en cas de nouveauté de cet attentat" (en 1384, faire construire des marches dans la rue pour mieux accéder chez soi, c’était un "attentat"). Au XVIIe siècle, le nom attentat est attesté suivi de la préposition contre (quelque chose, dans Les Provinciales de Pascal ("vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l’Eglise empêchera qu’on ne punisse vos attentats contre la vérité"), de la préposition à au sens de "acte qui va à l’encontre de l’autorité d’une personne ou d’un principe" ou de la préposition sur, comme chez Corneille (Le Cid : "S’attaquer à mon choix c’est s’en prendre à moi-même, / Et faire un attentat sur le pouvoir suprême" ; Nicomède : "Ce serait (…) / Sur votre autorité commettre un attentat" et "Tout ce peuple a des yeux pour voir quel attentat / Font sur le bien public les maximes d’État").

Dans les dictionnaires anciens, que ce soit dans les définitions ou dans les exemples, le sens moderne d’attentat est ignoré, ou il est à peine évoqué, comme si les crimes horribles qui font le monde moderne étaient impensables et qu’ils fussent jugés contraires à la civilisation, qu’elle soit de la France ou de l’Europe. Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1798 (de la première à la cinquième), attentat est défini ainsi : "entreprise contre les lois". Il est illustré des exemples suivants : "énorme attentat, horrible attentat, commettre un attentat, un attentat contre la liberté publique, empêcher l’exécution d’un arrêt, c’est un attentat, le Parlement a cassé toute la procédure et tout ce qui s’en est suivi comme un attentat". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le seul sens en est : "en terme de Palais, se dit de toute procédure qui donne atteinte aux droits ou privilèges d’une juridiction supérieure ou à l’autorité du prince ou à celle des lois". Il en va de même chez Jean-François Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, Marseille, 1788) : un attentat est une "entreprise contre les lois dans une occasion importante". Il illustre ce sens de cet extrait de Linguet : "n’est-ce pas un attentat assez révoltant à la liberté des mers et à la propriété des nations, que la violence, qui ôte à des navigateurs libres, le droit de disposer de leurs biens". Certes, Furetière (1690, Dictionnaire universel) définit le mot ainsi : "outrage ou violence qu’on tâche de faire à quelqu’un" (exemple "on punit de mort cruelle les attentats contre les personnes sacrées"), mais il s’étend surtout sur le sens large et figuré de ce mot : "en termes de palais, se dit figurément de ce qui est fait contre l’autorité des supérieurs et de leur juridiction", comme dans l’exemple "cette entreprise est un attentat à l’autorité royale, à l’autorité des lois".

Ce n’est que dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) que les Académiciens envisagent que des attentats puissent viser des personnes : "entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses". Dans les exemples qu’ils citent, les Académiciens expriment l’horreur que ces crimes leur inspirent : "affreux, horrible, noir, lâche attentat". Il est vrai que la Révolution a montré, pendant la Terreur, que des hommes pouvaient commettre des crimes épouvantables contre leurs semblables. Il est un exemple qui nomme les auteurs d’attentats : non pas des citoyens en colère, mais les puissants du jour : "ce tyran fut puni de tous ses attentats". Il est probable que ce soit une allusion à Robespierre. Littré (Dictionnaire de la Langue française 1863-77) prend acte de l’évolution du monde. Un attentat est une "entreprise criminelle" et une "entreprise contre les lois". Il en est ainsi dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses".

Dans la langue moderne ou NLF, le nom attentat, outre qu’il désigne les crimes contre les personnes ou leurs biens matériels, s’emploie à propos de l’art, la morale, la raison ou la nature, toute tradition respectable (attentat contre le bon goût, attentat littéraire, attentats contre la nature) et des grands principes du droit : attentat à (ou contre) la sûreté de l'État, attentat à (ou contre) la liberté, attentat à la pudeur, attentat aux mœurs. Il s’étend au social. Après avoir été jugé horrible et contraire à toute civilisation, l’attentat s’inscrit dans l’ordre nouveau, non seulement quand c’est un crime contre l’humanité commis par les fanatiques de l’islam ou, accessoirement, par les fous furieux de la lutte des classes, tels Action directe ou les bandes à Bader ou à Negri, mais même quand il porte atteinte à ce qu’il reste d’humain chez les hommes.

 

 

 

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