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19 mars 2007

Cadre

 

 

 

 

 

Ce mot a été emprunté à l’italien quadro pour désigner au milieu du XVIe siècle, alors que l’influence de l’Italie était vive en France, la bordure, de forme carrée à l’origine, "entourant un tableau, une glace" ou tout autre objet, qu’il soit ou non de prix. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, d’abord écrit quadre en 1694 (première édition : "quelques-uns écrivent cadre : bordure de bois, de marbre, de bronze, etc. dans laquelle on enchâsse des tableaux, des bas-reliefs, etc. : un beau quadre, un quadre doré, un quadre bien taillé, il faut faire un quadre à ce tableau"), puis écrit cadre, à partir de 1762 (quatrième : "on écrivait autrefois quadre), défini avec les mêmes termes et illustré des mêmes exemples dans les éditions ultérieures, ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) et dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Il est des écrivains qui ne sont pas persuadés de la nécessité d’encadrer les tableaux, Madame de Sévigné, par exemple : "je ne vous conseille pas, écrit-elle à sa fille, de mettre un cadre à cette peinture". Littré rappelle avec raison qu'on "a oublié l’étymologie" de ce nom (en italien, "carré") : "on dit un cadre ovale, un cadre rond".

De là, le mot a été étendu à toute sorte de réalités : chambranle d’une porte ou châssis d’une fenêtre, plan et agencement des parties d’un ouvrage, châssis pour fabriquer du papier, châssis de bois sur lequel les chamoiseurs, les mégissiers, les parcheminiers, etc. étendent les peaux pour les écharner, les poncer, lit qui sert, sur les bâtiments, aux officiers, aux passagers et aux malades de l’équipage, assemblage de tubes d’acier creux et émaillés qui composent la charpente d’une bicyclette, etc. (dans un sens figuré) entourage qui sert à faire valoir une personne, ou à la montrer sous un certain jour, etc.

Il arrive que cadre, dans la langue moderne, ne désigne pas des choses, mais des personnes. Quand des personnes reçoivent le nom d’animaux ou de choses, c'est en général par mépris. Or, les personnes nommées cadres ont du pouvoir, de l’influence, de l’autorité : ce ne sont pas des huiles (huile serait condescendant ou ironique), mais des chefs. C’est en 1796 que cadre est employé pour la première fois dans le sens "ensemble des officiers et sous-officiers de l’armée". Le fait que cadre soit un terme militaire est éloquent : l’armée, c’est hiérarchie, discipline, obéissance. Dans la sixième édition (183235) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent ce sens  : "cadre se dit figurément et collectivement, en termes d’organisation militaire, des officiers et sous-officiers attachés aux compagnies, en tant qu’ils sont destinés à diriger et unir ensemble les soldats qui les composent". Deux phrases illustrent ce sens, dont celle-ci : "lorsque la paix paraît devoir être durable, les puissances sages congédient beaucoup de soldats, mais conservent des cadres forts et bien organisés". Dans la huitième édition (1932-35), cet article a encore plus d’ampleur ("dans cette acception il s’emploie surtout au pluriel"). Des exemples sont cités ("un officier hors cadre, du cadre colonial, il a été rayé des cadres, la loi des cadres") et deux nouveaux emplois : "cadre de réserve, section de l’état-major général de l’armée comprenant les officiers généraux qui, à cause de leur âge, ne sont plus en activité, mais qui peuvent être encore employés activement en temps de guerre" et "dans cette acception il se dit aussi des autres administrations : faire partie des cadres de l’enseignement supérieur, secondaire". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), confirme ce sens, mais il ne cite pas d’exemples tirés d’écrivains : "terme militaire, ensemble des officiers et sous-officiers d’une compagnie", comme dans "conserver des cadres forts et bien organisés" et "figurer sur les cadres d’une compagnie : y être enrôlé".

Les Académiciens tentent d’expliquer, à l’article cadre, la métaphore, en évoquant les responsabilités des officiers, à savoir : "diriger" et "unir" les soldats, comme s'ils étaient placés dans un cadre. Il semble que ce mot ait pris un sens figuré, non par métaphore, mais par métonymie. C’est le tableau ou le registre, dans lequel sont inscrits les noms des officiers. De là, le mot a désigné les officiers dont le nom figure dans ce cadre. Ce transfert de sens n’est pas exceptionnel en français : ainsi, on emploie, par métonymie, bureau pour désigner ceux qui composent le bureau d’une association ou qui sont assis au bureau où sont prises les décisions.

En 1840, le mot sort du cadre militaire. Il désigne "l’ensemble des employés d’un rayon administratif" (d’où rayer un employé des cadres) et en 1931, les personnes qui participent à la direction d’une entreprise : "le personnel d’encadrement". Ces sens sont relevés avec retard par les Académiciens, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire. L’article cadre de l’édition de 1932-35 est bref ; le même article dans l’édition en cours est trois ou quatre fois plus long et détaillé, en particulier quand ce mot désigne des personnes : "administration, registre où sont répertoriés et classés par catégories les membres de la fonction publique. (En ce sens, il est au pluriel.) Être rayé des cadres. Par métonymie : chacune des catégories du personnel de la fonction publique ; ensemble du personnel appartenant à une catégorie de la fonction publique. Faire partie des cadres de l’enseignement supérieur. Position hors cadre : position consistant pour un fonctionnaire à être détaché dans un emploi où il ne bénéficie plus des avantages liés à la fonction publique. Préfet hors cadre. Terme militaire, catégorie de personnel affecté à une fonction particulière. Cadre d’active, cadre de réserve : section de l’état-major général de l’armée comprenant les officiers généraux qui, à cause de leur âge, ne sont plus en activité, mais peuvent être encore employés activement en temps de guerre". L’article continue ainsi : "par métonymie : personne chargée d’une tâche d’encadrement, de contrôle, de commandement dans une entreprise, un parti, un syndicat. Cadre supérieur, cadre moyen, former des cadres qualifiés. Terme militaire : les cadres de l’armée : les officiers et les sous-officiers. Spécialement : le Cadre noir : célèbre corps d’écuyers initialement chargé de l’enseignement de l’équitation dans l’armée française et, spécialement, à l’École de cavalerie de Saumur".

Ce qu’attestent l’ampleur et l’allongement de cet article, c’est un phénomène qui affecte la France depuis un siècle : la bureaucratisation croissante sur le modèle militaire (car l’armée est d’abord une organisation), dans laquelle les cadres sont de plus en plus nombreux, à savoir d’abord les tableaux, les registres, les limites, et ensuite les personnes dont le nom figure dans ces registres et qui veillent à ce que les limites de compétence ne soient pas franchies.

Ce phénomène est décrit aussi, plus subtilement encore, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), d’abord dans l’extension de cadre pour désigner des domaines de plus en plus nombreux et variés : "espace délimité en vue d’une production, d’une occupation, etc." (avec un exemple de Claudel, à propos de la Chine éternelle des mandarins, pays bureaucratique par essence) ; dans les jeux (au billard : "surface délimitée pour le jeu") ; au cinéma et à la télévision : "limite spatiale d’une scène de film" (cadre de montage) ; "milieu physique ou humain dans lequel se déroule habituellement l’existence et l’activité d’une personne, d’un groupe ", avec cet exemple tiré d’un ouvrage au titre éloquent, Le Gouvernement et l’administration de la France, 1967 : "en ce qui concerne les mouvements de la population française, il s’agit moins de tourisme au sens classique du mot, c’est-à-dire de découverte, mais de mouvements réguliers et répétés d’hommes cherchant provisoirement un nouveau cadre de vie". Dans ce sens, cadre se dit d’une personnalité ou d’une institution : "on peut dans ce cadre imaginer Aliénor, telle que la représente son sceau, tenant dans la main droite une fleur, et, sur le poing gauche un oiseau de chasse" et "Mon enfant, ma petite fille, le bon Dieu a fait des cadres. Il faut travailler, il faut prier, il faut souffrir dans les cadres que le bon Dieu nous a faits" (Péguy, 1910). Le mot désigne aussi les limites "assignées à un sujet, à une matière, à un pouvoir, à un travail, à un ouvrage notamment dans le domaine artistique ou littéraire" (cadre d’un roman : matière et domaine de ce roman ; loi-cadre : loi définissant les grandes lignes d’une disposition votée par la législature de manière à permettre au pouvoir exécutif une application souple tout en la maintenant dans les limites définies".

Tout est cadre, toute activité est encadrée, même celle qui, en théorie, échappe aux cadres : la fiction, par exemple. La bureaucratisation croissante de notre pays et, à tous les niveaux de la hiérarchie, la multiplication des organismes, institutions, administrations, etc. affectent aussi ce qui y est le plus étranger : l’invention, les films, l’imagination. S’il fallait résumer d’un mot la modernité, c’est cadre, et ses dérivés cadrer, encadrer, encadrement, qui rempliraient le mieux cet office. Les modernes se croient libérés ; non seulement, ils sont tous dans des cadres, mais encore ils demandent encore plus de cadres et d’encadrements.

 

 

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