Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

20 mars 2007

Emancipation

 

 

 

 

En latin, le verbe emancipare et le nom emancipatio ont un sens ambigu. Dans le Dictionnaire latin français, emancipatio est traduit par "émancipation", mais c’est aussi "l’action d’aliéner" (un champ, une propriété) et chez Aulu-Gelle, grammairien du IIe siècle, quand il est suivi du nom familiae, c’est l’acte "par lequel on aliène son droit de chef de famille". Il en va de même du verbe emancipare qui signifie, suivant les contextes, "affranchir quelqu’un (son fils, par exemple) de l’autorité paternelle" et "abandonner la possession d’un champ ou de propriétés", les vendre, les aliéner.

Le sens de ce mot oscille donc entre "libération" et "aliénation", entre le positif et son contraire.

En français, émancipation est attesté au début du XIVe siècle au sens de "affranchissement de la tutelle paternelle" et c’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694 : "affranchissement de la puissance du père ou du tuteur" ; 1762, 1798 : "acte juridique, par lequel on est émancipé" ; 1832-35, 1932-35 : "terme de jurisprudence, action d’émanciper un mineur ou État du mineur qui est émancipé" ; neuvième édition, en cours : "droit : acte juridique qui affranchit un mineur de l’autorité parentale ou de la tutelle, et lui donne l’usage des droits civils attachés à la majorité ; l’état qui en résulte" : "l’émancipation peut être prononcée dès l’âge de seize ans, émancipation légale, qui résulte de plein droit du mariage".

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), la définit comme la "liberté d’agir en ses affaires et de gouverner son revenu sans l’assistance d’un tuteur". L’article émancipation de L’Encyclopédie (1751-65) est très long. C’est un "acte qui met certaines personnes hors la puissance d’autrui". Dans le droit romain et français, divers types d’émancipation sont distingués : anastasienne, contracta fiducia, coutumière, par le décès de la mère, expresse, de la femme, d’un fils de famille, de gens de mainmorte (ou serfs), justinienne, légale, légitime ou ancienne, par lettres du prince, de majorité coutumière, par mariage, de mineur, de moines, d’un monastère, tacite : pour qu’elle fasse l’objet d’autant de lois et de coutumes, il fallait donc que l’émancipation, qui paraît aux modernes anodine, eût alors des effets importants dans la société. Dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788), Jean-François Féraud note que le verbe s’émanciper, dans un sens figuré, signifie "se donner trop de licence" et qu’il est suivi de la préposition à, comme dans l'exemple : "elle s’émancipe à dire et à faire des choses qui font tort à sa réputation ("La Grange met de à la place de à"), alors que émancipation "ne se dit qu’au propre de l’acte juridique, par lequel on est émancipé".

C’est au XIXe siècle que ce nom est extrait du cadre restreint du droit pour s’étendre, en prenant un sens figuré, dans les domaines sociaux et, bien sûr, politiques. Ainsi, les Académiciens, en 1832-35, écrivent "il se dit quelquefois au figuré dans le langage ordinaire" (ainsi "l’émancipation des colonies"), sans expliquer en quoi consiste ce sens. Littré explique clairement les sens étendus (au social) et figurés d’émancipation. "Par extension, écrit-il, affranchissement", comme dans "l’émancipation des esclaves" (en fait, ils sont libérés, c'est-à-dire affranchis, et non émancipés de la turelle d'un père) et "l’émancipation des masses populaires" - elles peuvent être affranchies ou libérées de l’ignorance ou de l’exploitation, tout en restant, pour ce qui est des individus mineurs ou des majeurs faibles, sous la puissance de leur père ou d’un autre tuteur. Dans un sens figuré, par métaphore, et non plus dans un sens étendu, émancipation se dit d’un esprit ou d’une intelligence qui jette préjugés ou autres présupposés aux orties, comme Descartes conseillait de le faire par l’ascèse du doute : "l’émancipation de l’esprit : état de l’esprit qui se dégage de préjugés traditionnels". Ce sont les exemples que citent les Académiciens en 1932-35 pour illustrer le sens étendu et le sens figuré de ce nom : "par extension, l’émancipation des esclaves, des colonies ; figuré, l’émancipation des esprits". L’exemple des colonies est éloquent : de nombreuses colonies ne se sont libérées de la tutelle d’une puissance étrangère (une sorte de père) que pour se placer sous la tutelle nouvelle, au mieux paternaliste, au pis tyrannique, d’un chef ou d’un "père de la nation", laquelle a été plus asservissante (cf. Idi Amin Dada, Sékou Touré, les caudillos d’Amérique latine, Trotski et Staline, Bokassa, etc.) que la puissance antérieure.

L’extension du nom émancipation à d’autres réalités que les colonies, les esclaves, les esprits, continue dans la seconde moitié du XXe siècle, comme l’atteste la définition du Trésor de la Langue française : "par extension, action de (se) libérer, de (s’)affranchir d’un état de dépendance ; état qui en résulte", comme l’émancipation de la femme, du prolétariat, des travailleurs ("par eux-mêmes", ajoutent sans rire les trotskistes), du peuple. Or, en URSS, en Chine et dans leurs satellites, le prolétariat, les travailleurs, le peuple, les femmes n’ont jamais été émancipés de la tutelle du Petit Père des Peuples, ils sont retombés dans des fers plus atroces. De même une pensée qui prétend s’émanciper de préjugés ou d’une morale, dits "d’un autre âge" se met au garde-à-vous sous une puissance inflexible. Le marxisme, le scientisme, le léninisme, le structuralisme n'émancipent personne : ce sont des étouffoirs de la pensée et des éteignoirs de l'imagination. Cette dimension dérisoire de l’émancipation amuse Gide : "j’ai fait un grand pas dans l’émancipation de la pensée, le jour où j’osai me persuader que tous les lustres de tous les salons "comme il faut" n’étaient pas forcément en girandoles de cristal " (Si le grain ne meurt, 1924). Ainsi, une école émancipée sous l’égide trotskiste ne se libère de rien ; serve, elle aliène ce qu’elle avait de meilleur. Le désastre dans lequel sombre l’école émancipée se constate tous les jours. Elle a aliéné (c’est aussi le sens du mot latin emancipatio) toute rigueur, tout effort, toute exigence pour mieux asservir les futurs citoyens. Les émancipateurs de pacotille ne libèrent les hommes ou les esprits que pour substituer à une tutelle légère une main de fer et une aliénation durable, massive, étouffante, dont personne ne se libère plus.

 

Les commentaires sont fermés.