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23 mars 2007

Campagne

 

 

 

 

 

Ce mot est attesté au début du XVIe siècle. C’est la forme provençale ou picarde du mot d’ancien français champagne "vaste étendue de pays plat" (qui désigne aujourd’hui une région de France : la plaine de la Champagne, dite pouilleuse), issu du latin campania (relevé au sens de "plaine, champs" dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot), pluriel neutre de l’adjectif latin campaneus. C’est aussi au XVIe siècle (en 1587) que ce mot prend le sens militaire, sans doute sous l’influence de l’italien campagna, de "terrain non fortifié où se déroulent les combats"  (artillerie de campagne, en campagne rase, 1587 se mettre en campagne) et, au XVIIe siècle (en 1671), le sens de "expédition militaire".

Pendant trois siècles, les dictionnaires relèvent ces deux sens. Ainsi, le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) : "plaine, grande étendue de pays plat et découvert" ; "il se dit dans le même sens que le mot de champs au pluriel" ; "il se dit aussi du mouvement, du campement et de l’action des troupes" et du "temps durant lequel les armées sont ordinairement en campagne, qui est le printemps, l’été et l’automne" - "temps" que les Modernes ont étendu à l’hiver : la guerre était une activité saisonnière, elle est devenue continue (cf. en 1914-18, la neige, le froid, les pluies torrentielles n’ont jamais interrompu les combats).

Les sens figurés de campagne sont nombreux et il n’est pas facile de les définir. Les interprétations sont variées et parfois opposées. "Battre la campagne se dit figurément d’un discoureur qui dit beaucoup de choses inutiles et hors de son sujet", in Dictionnaire critique de JF Féraud (1788), lequel ajoute : "on a dit d’un prédicateur, qui était fort répandu dans le monde, et qui négligeait de travailler ses sermons et de les apprendre, que le reste de la semaine il battait le pavé, et que le dimanche il battait la campagne". Les Académiciens, dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), relèvent ces emplois figurés  : "on dit familièrement et figurément de quelqu’un qui s’inquiète, dont le cerveau travaille, que son imagination est en campagne". Ou encore : "on dit de même de quelqu’un qui se donne des mouvements pour découvrir quelque chose qui l’intéresse qu’il s’est mis en campagne pour découvrir ce qu’il cherche". Ou encore : "on dit figurément mettre ses amis, mettre bien des gens en campagne pour dire les faire agir pour le succès d’une affaire". Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), battre la campagne a un tout autre sens que chez Féraud : "il se dit des chasseurs qui se répandent dans une plaine pour en faire lever le gibier" et aussi "des éclaireurs qui marchent en avant d’une armée pour découvrir l’ennemi" ; ou encore : "battre la campagne, divaguer, s’éloigner de son sujet par des digressions fréquentes et inutiles ; répondre vaguement, avec dessein d’éluder une question, une objection ; déraisonner dans le délire de la maladie" ; ou encore : "se mettre en campagne, se donner des mouvements pour découvrir quelque chose".

 

La France a été en guerre, presque sans interruption, de 1792 à 1815. Pendant 23 ans, la guerre a été une seconde nature. Il n’est donc pas anormal que ce terme militaire, parce qu’il était commun et courant, ait été étendu à la politique, la paix (provisoirement) retrouvée. C’est en 1836 que campagne se dit d’une activité politique, par analogie avec le sens guerrier. Ainsi est attesté campagne parlementaire. Littré ne relève pas ce sens nouveau dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877). Il a fallu attendre un siècle après sa première attestation pour que ce sens soit enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) et défini ainsi : "il se dit figurément de toute entreprise politique, scientifique, ou autre, ayant un caractère agressif ou de propagande". Exemples : "on a fait contre lui ou en sa faveur une campagne de presse, il faudrait organiser une campagne pour saisir l’opinion". Dans l’article campagne du Trésor de la langue française (1972-1994), les sens de ce mot sont distingués en a) "idée dominante d’espace", b) "idée dominante : activité d’un temps limité" : campagne militaire, électorale, de propagande, économique, politique, électorale, de publicité (ou publicitaire), de vente, de presse, de pêche, agricole annuelle, de fouilles archéologiques.

 

Dans ce siècle de grande modernité qu’a été le XXe, le sens militaire de campagne a été étendu à d’autres activités que la guerre : à la politique, mais aussi à l’économie, à la pub, aux media, etc. illustrant ainsi le phénomène spécifiquement moderne de la guerre permanente ou de la guerre de tous contre tous. La politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens, disait Clausewitz – et sur d’autres champs de bataille (parlement, institutions, organismes sociaux, etc.) L’ennemi, jadis, massait des troupes au-delà des frontières ; il est désormais en deçà. Il s’apprêtait à envahir la France ; il est définitivement dans la place. Il fourbissait ses armes ; il ne pense plus qu’à se faire élire. Il n’y a pas que la politique qui soit un champ de bataille, il y a aussi la propagande, la presse, la vente, la pêche. Les Français (et les hommes en général) croient naïvement qu’ils aspirent à la paix. Ils crient peace, pace, pacem, paix, salam, shalom. Pure illusion. Ils font la guerre sans en avoir conscience, dans les mots et par les mots. Tout est guerre pour eux ; la paix est impossible ; tout est tendu vers cet objectif : lutter, se battre, combattre, sur quelque objet que ce soit, ils sont toujours en campagne.

 

 

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