Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31 mars 2007

Humanisme

 

 

 

Dérivé d’humanité, ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique par à peu près tout le monde, même les hommes politiques, qu’ils soient en campagne ou non. L’horizon est l’humanisme. Ce mot est attesté en 1765 au sens de "amour de l’humanité" (in Éphémérides du Citoyen), mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Il est vrai que, entendu dans ce sens, humanisme concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens "amour de l’humanité" et défini dans L’Encyclopédie et dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762 et 1798), où il est écrit philantropie (sans h entre t et r) : "(Morale) la philantropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philantropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même" (L’Encyclopédie, 1751-65) et "caractère du philantrope" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de "celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes" (Ibid.). Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent la synonymie : "humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie").

 

Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle : en 1846, terme de philosophie, au sens de "doctrine qui prend pour fin la personne humaine" (Proudhon) et en 1877, terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : "la culture des belles-lettres, des humanités" (exemples : "du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne" et "le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme"). Entendu dans ce sens, le mot est précis. L’anachronisme (il est fabriqué en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles) est compensé par le nom humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de "homme érudit et lettré" qui s’adonne aux humanités.

Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : "théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même" (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les Académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la "culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études" et "le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles"), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) glosent ainsi "attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens reprennent cette définition en ces termes : "doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité". Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que cet humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : "il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité". "Large place à la violence" (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la "justice" (seule la mort est juste !), à la "liberté" (le Goulag pour tous), à la "vérité" (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.

La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : "il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé". Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. "L’humanisme a prêché l’homme", écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : "l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu" - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de "l’homme sur l’individu" que perpétue l’humanisme, mais la primauté de "l’homme" sur "Dieu". Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou "amour divin"), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.

 

 

 

Les commentaires sont fermés.