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31 mars 2007

Humanisme

 

 

 

Dérivé d’humanité, ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique par à peu près tout le monde, même les hommes politiques, qu’ils soient en campagne ou non. L’horizon est l’humanisme. Ce mot est attesté en 1765 au sens de "amour de l’humanité" (in Éphémérides du Citoyen), mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Il est vrai que, entendu dans ce sens, humanisme concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens "amour de l’humanité" et défini dans L’Encyclopédie et dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762 et 1798), où il est écrit philantropie (sans h entre t et r) : "(Morale) la philantropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philantropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même" (L’Encyclopédie, 1751-65) et "caractère du philantrope" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de "celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes" (Ibid.). Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent la synonymie : "humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie").

 

Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle : en 1846, terme de philosophie, au sens de "doctrine qui prend pour fin la personne humaine" (Proudhon) et en 1877, terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : "la culture des belles-lettres, des humanités" (exemples : "du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne" et "le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme"). Entendu dans ce sens, le mot est précis. L’anachronisme (il est fabriqué en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles) est compensé par le nom humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de "homme érudit et lettré" qui s’adonne aux humanités.

Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : "théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même" (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les Académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la "culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études" et "le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles"), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) glosent ainsi "attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens reprennent cette définition en ces termes : "doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité". Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que cet humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : "il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité". "Large place à la violence" (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la "justice" (seule la mort est juste !), à la "liberté" (le Goulag pour tous), à la "vérité" (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.

La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : "il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé". Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. "L’humanisme a prêché l’homme", écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : "l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu" - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de "l’homme sur l’individu" que perpétue l’humanisme, mais la primauté de "l’homme" sur "Dieu". Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou "amour divin"), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.

 

 

 

27 mars 2007

Contribuer

 

 

 

 

 

 

Ce qui caractérise l’emploi de ce verbe dans l’histoire de la langue, c’est une double réduction.

Les constructions syntaxiques ont été réduites à une seule. Au XVIIe siècle, contribuer était transitif direct : "ce village contribue une telle somme pour la réparation des grands chemins ; ce pays contribue une somme considérable à une telle place forte" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) et pouvait être suivi de la préposition à, comme aujourd’hui : "il n’a rien contribué à la fortune, à l’avancement d’un tel, tout ce qu’il y a contribué, c’est etc., on lui a rendu ce qu’il y avait contribué" (idem). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), en fait la remarque : "les auteurs du siècle de Louis XIV emploient contribuer activement ; c’est la forme latine, et, comme on peut voir à l’historique, la forme ancienne". De nombreux extraits d’écrivains illustrent cette syntaxe : "il faut que les souverains aient le pouvoir d’obliger les citoyens de contribuer ce qui est nécessaire pour satisfaire aux besoins de la patrie" (Fénelon). Même la construction à deux compléments, l’un direct, l’autre indirect, "contribuer quelque chose à quelque chose", était courante alors : "trois arts qui semblaient devoir contribuer quelque chose à mon dessein" (Descartes) ; "si j’ai contribué quelque chose à l’agrément de votre style" (Madame de Sévigné) ; "si je pouvais contribuer quelque chose à soulager" (Bossuet) ; "et ce qu’il contribue à votre renommée" (Corneille) ; "je souhaiterais néanmoins d’y contribuer quelque chose" (Pascal). Littré ajoute : "cette construction est aujourd’hui peu usitée, sans être aucunement incorrecte". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les constructions citées sont toutes indirectes : "contribuer à quelque chose" et "contribuer à faire quelque chose". Dans une remarque, les auteurs de ce dictionnaire relèvent une seule attestation du participe passé, employé comme adjectif, contribué, lequel est un vestige de l’ancienne construction directe, au sens de "qui est payé par les contribuables" : "cet excédent de valeurs contribuées est d’autant plus considérable que le pays est plus mal administré" (J-B Say, Économie politique, 1832).

Le sens de ce verbe aussi s’est restreint en trois siècles. Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), distingue cinq sens ou emplois. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne distinguent plus que deux sens ou emplois : "aider, participer (avec d’autres) à la réalisation d’un projet, d’une entreprise ; avoir une part, plus ou moins importante, dans la production d’un résultat, d’un état" et "payer sa part d’une dépense, d’une charge commune". Dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition), les Académiciens ne distinguent que deux emplois : "avec pour sujet un nom de personne, participer, collaborer à une œuvre commune" ; "avec pour sujet un nom de chose, concourir, avoir sa part à un certain résultat".

 

Ce verbe est emprunté au latin contribuere, "apporter sa part en commun" (in Dictionnaire latin français). Il est attesté en français à partir du XIVe siècle ; ainsi, chez Oresme : "si aucuns ont contribué pécuniairement pour mettre en marchandises, quant vient au distribuer, l’on en distribue à chacun selon la proportion des peccunes (de l'argent) qui furent contribuées". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève cinq sens : "fournir sa part d’une imposition ou dépense commune" ; "aider de sa part, et autant qu’on peut, à l’action d’un autre, à la perfection d’un ouvrage", "se dit aussi pour des créanciers qui doivent porter une partie de la perte qu’il y a à souffrir dans une banqueroute", "se dit figurément en choses morales" ("ce ministre a beaucoup contribué à la fortune de ce prélat "), et enfin : "en termes de guerre, signifie payer à un prince ou à gouverneur ennemi des sommes auxquelles il lui plaît de taxer les villages voisins qui sont sous sa couleuvrine, pour les exempter d’être pillés ou brûlés". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, première édition ; 1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition ; sixième édition, 1832-35), ces cinq emplois ou sens sont réduits à trois : "aider en quelque façon que ce soit à l’exécution, au succès de quelque dessein, de quelque entreprise, y avoir part", "se dit encore pour payer extraordinairement quelque somme pour les nécessités publiques" et "se dit aussi, en parlant des sommes qu’on paye aux ennemis pour se garantir du pillage, et des autres exécutions militaires". Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) relève ces mêmes sens : "payer sa part d’une dépense ou d’une charge commune" ; "avoir part à un certain résultat" ; "absolument, payer à l’ennemi une somme d’argent pour se garantir des exécutions militaires" et "faire contribuer, se dit par abus, des voleurs de grand chemin qui dévalisent les passants".

Dans les dictionnaires du XXe siècle, le sens militaire ou criminel de ce verbe, à savoir "payer à l’ennemi une somme d’argent pour se garantir des exécutions militaires" et "faire payer les voyageurs", n’est plus relevé. C'est dommage. Ce que montre ce verbe, c'est que l'action de contribuer peut être faite aussi bien par l'Etat que par une puissance étrangère armée ou des bandits de grand chemin. Cela ne signifie pas que ces trois "agents" se ressemblent ou soient identiques : l'Etat, même s'il est le seul détenteur de la violence légale, n'est pas une bande armée, ce n'est pas non plus une force étrangère. Mais il est troublant de constater une homologie entre ces préleveurs de contributions, légales ou non. Il semble cependant que ces violences aient disparu ou qu’elles aient pris d’autres formes, soit que le droit ait supprimé la force pure dans les relations entre les Etats ou entre l'Etat et les citoyens ou que la guerre se fasse avec d'autres armes, soit que les bandits de grand chemin aient été empêchés de nuire. Mais il n’est pas dit que ces emplois ne doivent pas un jour être exhumés pour décrire les réalités nouvelles de la France.

 

26 mars 2007

Environnement

 

 

 

 

 

Longtemps, ce nom a été d’un emploi rare et limité. Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. L’édition en cours de ce dictionnaire est la première qui consacre un article à environnement. Ni Furetière (Dictionnaire universel, 1690), ni d’Alembert et Diderot (L’Encyclopédie, 1751-65) ne le relèvent. Dérivé du verbe environner, il est attesté au XIIIe siècle au sens de "circuit, contour" et, au siècle suivant, au sens de "action d’environner". Au XVIe siècle, Bernard Palissy l’emploie dans le premier sens : "on ne saurait faire une lieue au travers (sans) qu’elle (la lieue) n’en monte à plus de six, à cause des environnements (c’est-à-dire des "contours" ou des "circuits") qu’il faut faire pour en sortir". Le premier lexicographe qui ait inclus environnement dans son dictionnaire est Nicot (Thresor de la langue française, 1606), mais il se contente de citer les mots latins équivalents. Le premier à l’avoir défini, conformément aux significations du mot en ancien français, est Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877). La définition est expédiée en quatre ou cinq mots : "action d’environner, résultat de cette action". Le seul exemple que Littré ait trouvé est la phrase citée ci-dessus de Palissy.

Comme pour pallier l’oubli de ce mot pendant trois siècles, les Académiciens en exposent, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les sens de l’ancien français, exposés par Littré, à savoir "action d’environner" et "résultat de cette action", que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne relèvent pas, les considèrant sans doute (et à juste titre) comme désuets depuis des siècles. Et alors que ceux-ci mentionnent comme rare l’extension du sens "résultat de l’action d’environner" "l'ensemble des choses qui se trouvent autour de quelque chose"  (exemple, "qu’est-ce que ce palais fait ici à Recanati, au lieu d'être dans son environnement naturel : Bologne, Milan ou même Rome ?" 1927), les Académiciens en font un des sens courants de ce mot : "ce qui entoure de tous côtés" ("vivre dans un environnement de forêts, travailler dans un environnement de livres").

En fait, le sens moderne apparaît en 1827. C’est un emprunt à l’anglais environment, défini dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) : "surroundings, circumstances, influences". Exemple : "Students of social problems investigate the home, social and moral environments of different classes of people". Il existe aussi en Grande-Bretagne une administration nommée Department of the Environment et dont les objectifs sont présentés ainsi : "government department responsible for land planning, construction industries, transport, preservation of public amenities, control of air and water pollution, the protection of the coast and the countryside".

Ce sont les géographes qui ont acclimaté en français ce sens anglais, à la place, ou comme synonyme, de milieu. Le grand géographe du début du XXe siècle, Vidal de la Blache, auteur de ces séries de cartes de France qui étaient naguère accrochées aux murs des salles de classe, l’écrit en des termes explicites : "les animaux et l’homme sont mieux armés que la plante pour réagir contre les milieux ambiants. Mais, si l’on réfléchit à tout ce qu’implique ce mot de milieu ou "d’environnement" suivant l’expression anglaise, à tous les fils insoupçonnés dont est tissée la trame qui nous enlace, quel organisme vivant pourrait s’y soustraire ?". Néologisme sémantique en 1921, il est entré au XXe siècle dans l’usage et il est même le seul sens courant d’environnement, que relève le Trésor de la Langue française : "ensemble des éléments et des phénomènes physiques qui environnent un organisme vivant". Il s'est soumis aussi, comme toute la nouvelle langue française,  à l'ordre social et a débordé de  cette "science humaine" assez bonasse qu'est la géographie vers le  social  : c'est donc aussi "ensemble des conditions matérielles et des personnes qui environnent un être humain". L'environnement est social (évidemment), culturel (évidemment), maternel (évidemment).

Le Trésor de la langue française a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, avant que les seize volumes qui le composent n’aient été publiés entre 1972 et 1994. Alors, l’écologie n’était pas autant à la mode qu’aujourd’hui. Aussi le sens d’environnement, tel qu’il est exposé dans ce Trésor, est-il neutre ou surtout intellectuel : c’est un facteur explicatif ou une hypothèse qui rend compte de faits. Tout change trente ans plus tard dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française : c’est "l’ensemble des agents chimiques, physiques, biologiques, et des facteurs sociaux exerçant, à un moment donné, une influence sur les êtres vivants et les activités humaines". Les "agents chimiques ou biologiques" s'ajoutent "aux éléments et phénomènes physiques" du Trésor. De plus, environnement vaut, par ellipse de l’adjectif, pour environnement naturel : "ensemble des éléments naturels de la biosphère". Les emplois cités sont protection de l’environnement et ministère de l’Environnement. En quelques années, l’idéologie dominante ou à la mode s’est emparé de ce mot et en fait son oriflamme. Il est écologique, alors qu’il ne l’était qu'en partie, quand il était un équivalent savant de milieu.

 

 

 

25 mars 2007

Signes 22 : joyeusetés de la campagne

 

Les joyeusetés de l’escadron en campagne 

 

 

Etre de gauche

"Je suis de gauche" : c’est ce que répètent les notoires des media publics et Ruquier, arguant qu’ils paient beaucoup d’impôts et qu’ils sont disposés à en payer davantage. Ces opinions, quand elles sont assénés sur les chaînes du service public, supposées neutres, pendant une campagne électorale, ne cessent de creuser l’abîme sans fond dans lequel sombre la gauche. Ces professions de foi sont d’abord des professions de soi : elles se vendent bien. Les notoires tirent la plus grande partie de leurs revenus (substantiels, sans aucun doute, tant mieux pour eux) de la redevance qui fait prospérer la 2 ou la 3. Ce sont 15 millions de chèques de cent euros (ou plus) signés par les citoyens, qu’ils regardent ou non la télévision, qu’ils soient ou non des fidèles de la 2, de la 3, de la 5, qui enrichissent Ruquier et les notoires. Ce n’est pas du Capital qu’ils tirent leurs revenus, cachets et autres subventions, mais du travail des plus pauvres de nos compatriotes ou de la classe moyenne, et cela avec la complicité aveugle des hauts fonctionnaires et du pouvoir d’Etat qui dirigent ces chaînes. Il y a un siècle et demi, Marx tenait l’Etat pour la superstructure chargée de défendre ceux qui accumulaient le capital. Il était contre l'Etat ou tout ce qui y ressemblait. Lui au moins, il avait le courage de prendre le parti des exploités. S’il entendait ces notoires déclarer qu’ils sont "de gauche", illico, de sa tombe, il ferait savoir à la terre entière que, lui, Karl Marx, n’est pas de gauche.

 

Coalition antilibérale

En latin, liberalis, auquel a été emprunté libéral, signifie "propre aux hommes libres" par opposition à ce qui était propre aux esclaves ou servile. "Il se disait à Rome, écrit Furetière dans son Dictionnaire Universel (1690), des personnes qui n’étaient point esclaves et dont par conséquent la volonté n’était point contrainte par le commandement d’un maître". Libéral a pour contraires servile et antilibéral. Ces deux adjectifs, ayant le même contraire, sont équivalents. La coalition dite antilibérale est évidemment servile. Elle réunit ces maîtres qui ont en horreur l’existence d’hommes libres et qui rêvent de les réduire à l’esclavage. Elle se nourrit d’idées qui ont fait des centaines de millions d’esclaves partout où elles ont inspiré ceux qui exerçaient un pouvoir. Antilibéraux, ces maîtres sont en quête de nouveaux esclaves : ainsi, ils sont fidèles à leur nature.

 

Ils sont de gauche

Les communistes, les gauchistes, les trotskistes, les maos, les écolos, les socialistes font savoir qu’eux aussi, ils sont de gauche. Ils sont "de gauche" comme le démocrate Lénine, comme l’humaniste Staline, comme Trotski, le généreux envers les moujiks qu'il faisait massacrer, comme l’éclairé Pol Pot, comme le multiculturel Mussolini, comme l’antiraciste Hitler, comme Castro, Kim Il Sung, Ho Chi Minh, Boumedienne, Touré, etc.

 

La campagne électorale n'a que du bon : elle est une occasion de franches rigolades et surtout elle révèle le monde. Dans l’idéologie, la règle du mensonge ne souffre aucune exception. Dans l'idéologie folle qui bat la campagne, il arrive parfois que quelques mots, tels "de gauche" ou "antilibéral", dévoilent la vérité nue du réel. Saluons ce miracle.

 

 

06:05 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, société, culture

24 mars 2007

Pollution

 

 

 

 

 

Le nom pollution est emprunté au latin pollutio "salissure, souillure" (du verbe polluere "salir, souiller, profaner"), lequel signifie dans la langue des chrétiens "profanation". En français comme en latin, c’est un terme de morale et de religion. Pollution est attesté au XIIe siècle dans le sens latin de pollutio : "souillure", et, au XVIIe siècle, "profanation" (d’un lieu sacré). Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), explique comment se fait la "profanation d’un temple" : "les églises en temps de guerre sont sujettes à pollution par les désordres qu’y font les soldats, par la retraite qu’y font les paysans", alors que les Académiciens, dans les éditions publiées entre 1694 et 1932-35, se contentent du synonyme profanation, sans exposer les circonstances dans lesquelles elle se fait : "la pollution d’une église dure jusques à ce qu’elle ait été rebénie" (1694), "jusqu’à ce qu’elle ait été bénite de nouveau" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) n’explique pas ce qu’est une profanation. Ce sens religieux de pollution est jugé littéraire et vieilli dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Dans L’Encyclopédie (1751-65), il est indiqué, plus précisément que chez Furetière, comment une église est profanée et comment il y est mis fin. "La pollution d’une église arrive, lorsqu’il y a eu effusion de sang en abondance. En cas de pollution des églises, les évêques avaient coutume autrefois de les consacrer de nouveau ; mais présentement la simple réconciliation suffit".

Au début du XIVe siècle, le chirurgien Henri de Mondeville emploie pollution dans un sens physiologique : "pollution est projection de semence sans savoir le temps que c’est fait". Il a observé les pollutions nocturnes sur lesquelles les théologiens se sont étendus, les rendant de fait célèbres. Ce sens-là est relevé par les Académiciens à compter de la quatrième édition de leur Dictionnaire. Ce "terme de casuiste" (id est de théologien ou de confesseur qui se charge de résoudre les cas de conscience) est défini de façon si vague ("sorte de péché d’impureté") qu’il est incompréhensible, sauf par les casuistes eux-mêmes. Cette définition est répétée en 1798, en 1832-35 ("se dit aussi d’un certain péché d’impureté"), en 1932-35 ("il se dit aussi du péché d’impureté"). Furetière est plus précis, plus moralisateur aussi : "se dit aussi de l’ordure qui se commet sur son propre corps par quelque attouchement impudique". Les pollutions volontaires sont distinguées des involontaires, mais, quelles qu’elles soient, elles sont condamnées : "Tous attouchements sont criminels quand il y a danger de pollution". Il cite cet exemple : "l’Eglise fait des prières à complies pour être préservé des pollutions nocturnes". Il faut comprendre "pour que les séminaristes, les prêtres et les religieux n’aient pas de pollutions nocturnes". Ces réalités avérées embarrassaient les théologiens. Littré use de moins de circonvolutions que les Académiciens, mais il distingue le "péché d’impureté" de la réalité physiologique que le chirurgien Henri de Mondeville a décrite jadis : "émission spermatique involontaire"  (pollutions nocturnes). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens séparent, comme Littré, le sens religieux du sens médical. C’est un "péché d’impureté" et une "émission involontaire de sperme"  (pollution nocturne).

En revanche, les auteurs de L’Encyclopédie s’étendent sur les phénomènes que désigne pollution, sur la connaissance que l’on avait au XVIIIe siècle et sur les jugements qui y étaient portés. C’est "l’effusion de semence hors l’usage du mariage". "Les théologiens moralistes en distinguent de deux sortes : l’une volontaire et l’autre involontaire". La pollution volontaire ou manustupration (tomber dans le stupre en usant de sa main) est nommée mollities, immunditia par les théologiens : "tous conviennent que c’est un péché contre-nature. Les rabbins la mettent au rang des homicides ; et Saint Paul dit que ceux qui tombent dans ce crime n’entreront point dans le royaume de Dieu". La pollution involontaire "arrive pendant le sommeil, en conséquence de quelque songe qui a troublé l’imagination. Elle ne rend pas coupable la personne à qui elle arrive, à moins qu’elle n’y ait donné occasion en s’arrêtant avec complaisance à quelque pensée impure". Les médecins distinguent deux types de pollution involontaire : la "maladie", "dont le symptôme caractéristique est une éjaculation involontaire, plus ou moins fréquente, de la semence" ; et une "espèce de pollution qui n’est point maladive" : c’est "celle qui est familière aux personnes de l’un et l’autre sexe qui vivent dans une continence trop rigoureuse". Auquel cas, "la nature qui, au grand avantage de l’humanité, ne perd jamais ses droits, les trompe par des mensonges heureux dans des rêves agréables, pourvoit à leur besoin, et leur fait goûter les plaisirs dont ils ont la cruauté ou la vertu de se priver, et qui les dédommagent souvent avec usure de la réalité". Le résultat en est positif : "ces personnes, après avoir éprouvé pendant la nuit une de ces pollutions innocentes et salutaires, loin d’en être affaiblies, n’en sont que mieux portantes, plus alertes et plus dispos", à la différence de "ceux qui ont des pollutions nocturnes, excitées moins par le besoin que par une disposition vicieuse des parties de la génération ou du cerveau, et qui méritent à si juste titre le nom affreux de maladie : ces éjaculations plus ou moins réitérées, que le besoin n’a point préparées, que l’appétit ou les désirs n’ont point assaisonnées, n’occasionnent souvent aucun plaisir même momentané ; elles causent au contraire dans plusieurs des douleurs cuisantes, il leur semble que la semence brûle et dévore toutes les parties qu’elle traverse. Mais les suites sont bien plus funestes : après ces éjaculations qui interrompent son sommeil, le malade est plongé dans une espèce d’anéantissement, ses yeux s’obscurcissent, une langueur extrême s’empare de tous ses sens, il lui semble n’exister qu’à demi ; cette terrible idée qui lui retrace sans cesse sa faiblesse et son néant, qui souvent entraîne avec elle l’image d’une mort prochaine, qui la lui représente le bras levé, la faux déployée prête à moissonner ses jours, le plonge dans une tristesse accablante, et jette peu à peu les fondements d'une affreuse mélancolie… Après avoir passé de pareilles nuits, quelle doit être la situation des malades pendant le jour ? On les voit pâles, mornes, abattus, ayant de la peine à se soutenir, les yeux enfoncés, sans force et sans éclat, leur vue s’affaiblit, une maigreur épouvantable les défigure, leur appétit se perd, les digestions sont dérangées, presque toutes les fonctions s’altèrent, la mémoire n’a plus sa vivacité, et ce n’est pas le plus grand mal ; il serait même à souhaiter qu’ils en fussent dépourvus au point d’oublier tout à fait les fautes qui les ont ordinairement plongés dans cet effroyable état ; bientôt des douleurs vagues se répandent dans différentes parties du corps, un feu intérieur les dévore, des ardeurs d’urine s’y joignent, la fièvre lente survient, et enfin la phtisie dorsale, suite funeste des excès dans l’évacuation de la semence".

 

En 1874, apparaît le sens moderne : "souillure par des déchets" des eaux de la Seine (in Journal Officiel), que Littré relève dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire : "au propre, action de souiller par des ordures", l’illustrant de l’exemple extrait du Journal officiel du 20 novembre 1874 : "la plus grande pollution des eaux de Seine correspond un peu après à la sortie des eaux d’égout". Ce sens est ignoré des Académiciens dans la seule édition de leur Dictionnaire qu’ils aient publiée au XXe siècle (la huitième, 1932-35). Il est enregistré par les auteurs du Trésor de la Langue française, comme le seul sens courant du mot pollution, les autres sens "souillure", "profanation", "masturbation", "émission involontaire de sperme, notamment pendant le sommeil" étant jugés vieillis et littéraires. Désormais, ce n’est plus que "l’infection due à la présence (dans l’eau, dans l’atmosphère) d’agents chimiques, biologiques ou physiques" : "la pollution des mers, de l’atmosphère, des eaux, de l’air, la pollution sonore".

Ainsi, les écologistes ont emprunté aux casuistes le mot pollution. Cela signifie-t-il que l’écologie a pris la place de la bonne vieille théologie ? En partie, chez les radicaux, qui jugent que l’homme est responsable de toutes les pollutions dont pâtit la nature et qu’il faudrait, pour que la nature retrouve sa pureté originelle, celle de l’Eden, sinon éliminer les hommes, du moins 90% d’entre eux, ce qui entraînerait une réduction drastique de leurs activités. Il est un emploi moderne de pollution qui devrait réjouir les mal pensants : quand ce nom est suivi de l’adjectif idéologique. Dans pollution idéologique, l’idéologie, comme la morale austère ou comme la casuistique qui nourrit l’écologie, est une ordure. Elle salit la pensée et elle souille les discours. On ne saurait mieux dire la définir.

 

 

23 mars 2007

Campagne

 

 

 

 

 

Ce mot est attesté au début du XVIe siècle. C’est la forme provençale ou picarde du mot d’ancien français champagne "vaste étendue de pays plat" (qui désigne aujourd’hui une région de France : la plaine de la Champagne, dite pouilleuse), issu du latin campania (relevé au sens de "plaine, champs" dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot), pluriel neutre de l’adjectif latin campaneus. C’est aussi au XVIe siècle (en 1587) que ce mot prend le sens militaire, sans doute sous l’influence de l’italien campagna, de "terrain non fortifié où se déroulent les combats"  (artillerie de campagne, en campagne rase, 1587 se mettre en campagne) et, au XVIIe siècle (en 1671), le sens de "expédition militaire".

Pendant trois siècles, les dictionnaires relèvent ces deux sens. Ainsi, le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) : "plaine, grande étendue de pays plat et découvert" ; "il se dit dans le même sens que le mot de champs au pluriel" ; "il se dit aussi du mouvement, du campement et de l’action des troupes" et du "temps durant lequel les armées sont ordinairement en campagne, qui est le printemps, l’été et l’automne" - "temps" que les Modernes ont étendu à l’hiver : la guerre était une activité saisonnière, elle est devenue continue (cf. en 1914-18, la neige, le froid, les pluies torrentielles n’ont jamais interrompu les combats).

Les sens figurés de campagne sont nombreux et il n’est pas facile de les définir. Les interprétations sont variées et parfois opposées. "Battre la campagne se dit figurément d’un discoureur qui dit beaucoup de choses inutiles et hors de son sujet", in Dictionnaire critique de JF Féraud (1788), lequel ajoute : "on a dit d’un prédicateur, qui était fort répandu dans le monde, et qui négligeait de travailler ses sermons et de les apprendre, que le reste de la semaine il battait le pavé, et que le dimanche il battait la campagne". Les Académiciens, dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), relèvent ces emplois figurés  : "on dit familièrement et figurément de quelqu’un qui s’inquiète, dont le cerveau travaille, que son imagination est en campagne". Ou encore : "on dit de même de quelqu’un qui se donne des mouvements pour découvrir quelque chose qui l’intéresse qu’il s’est mis en campagne pour découvrir ce qu’il cherche". Ou encore : "on dit figurément mettre ses amis, mettre bien des gens en campagne pour dire les faire agir pour le succès d’une affaire". Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), battre la campagne a un tout autre sens que chez Féraud : "il se dit des chasseurs qui se répandent dans une plaine pour en faire lever le gibier" et aussi "des éclaireurs qui marchent en avant d’une armée pour découvrir l’ennemi" ; ou encore : "battre la campagne, divaguer, s’éloigner de son sujet par des digressions fréquentes et inutiles ; répondre vaguement, avec dessein d’éluder une question, une objection ; déraisonner dans le délire de la maladie" ; ou encore : "se mettre en campagne, se donner des mouvements pour découvrir quelque chose".

 

La France a été en guerre, presque sans interruption, de 1792 à 1815. Pendant 23 ans, la guerre a été une seconde nature. Il n’est donc pas anormal que ce terme militaire, parce qu’il était commun et courant, ait été étendu à la politique, la paix (provisoirement) retrouvée. C’est en 1836 que campagne se dit d’une activité politique, par analogie avec le sens guerrier. Ainsi est attesté campagne parlementaire. Littré ne relève pas ce sens nouveau dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877). Il a fallu attendre un siècle après sa première attestation pour que ce sens soit enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) et défini ainsi : "il se dit figurément de toute entreprise politique, scientifique, ou autre, ayant un caractère agressif ou de propagande". Exemples : "on a fait contre lui ou en sa faveur une campagne de presse, il faudrait organiser une campagne pour saisir l’opinion". Dans l’article campagne du Trésor de la langue française (1972-1994), les sens de ce mot sont distingués en a) "idée dominante d’espace", b) "idée dominante : activité d’un temps limité" : campagne militaire, électorale, de propagande, économique, politique, électorale, de publicité (ou publicitaire), de vente, de presse, de pêche, agricole annuelle, de fouilles archéologiques.

 

Dans ce siècle de grande modernité qu’a été le XXe, le sens militaire de campagne a été étendu à d’autres activités que la guerre : à la politique, mais aussi à l’économie, à la pub, aux media, etc. illustrant ainsi le phénomène spécifiquement moderne de la guerre permanente ou de la guerre de tous contre tous. La politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens, disait Clausewitz – et sur d’autres champs de bataille (parlement, institutions, organismes sociaux, etc.) L’ennemi, jadis, massait des troupes au-delà des frontières ; il est désormais en deçà. Il s’apprêtait à envahir la France ; il est définitivement dans la place. Il fourbissait ses armes ; il ne pense plus qu’à se faire élire. Il n’y a pas que la politique qui soit un champ de bataille, il y a aussi la propagande, la presse, la vente, la pêche. Les Français (et les hommes en général) croient naïvement qu’ils aspirent à la paix. Ils crient peace, pace, pacem, paix, salam, shalom. Pure illusion. Ils font la guerre sans en avoir conscience, dans les mots et par les mots. Tout est guerre pour eux ; la paix est impossible ; tout est tendu vers cet objectif : lutter, se battre, combattre, sur quelque objet que ce soit, ils sont toujours en campagne.

 

 

22 mars 2007

Extrémisme

 

 

 

Extrémiste et extrémisme

 

 

Voilà deux mots qui puent leur modernité. Extrémiste, adjectif et nom, est attesté en 1915, extrémisme en 1918. Dérivés l’un et l’autre de l’adjectif extrême, ils sont enregistrés plus tard dans les dictionnaires : extrémiste en 1932-35 dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française avec le sens de "celui, celle qui est partisan des idées et des résolutions extrêmes" (même les femmes peuvent donc être des extrémistes). Les Académiciens précisent que ce mot "s’emploie surtout dans la langue politique". Exemples : "le parti des extrémistes" et, adjectivement, "le groupe extrémiste". Il n'est pas précisé ce que sont dans la réalité des choses des "idées extrêmes". Pour comprendre ce qu'elles sont, il faut se reporter au réel. Après l’armistice de 1918, la guerre continue dans la politique : chacun rêve d’étriper l’ennemi de classe, de race, de voisinage, d'intérêts, etc. La politique, c’est la guerre avec d’autres moyens.

Le nom extrémisme n’est pas relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) le définissent comme la "tendance à adopter des opinions, des conduites extrêmes" et l’extrémiste comme "celui, celle, qui est partisan de l’extrémisme, notamment en politique". Des deux citations qui l’illustrent, il en est une dérisoire, qui infirme la définition : "j’étais extrémiste : je voulais tout ou rien" (Mme de Beauvoir, 1958). C’est une "jeune fille rangée" qui s’exprime. Alors, cette jeune fille, capricieuse, gâtée, insupportable sans doute - un embryon de la vieille fille revêche qu’elle est devenue -, n’était pas encore partisan de l’extrémisme en politique. Ayant signé l’allégeance à Pétain, elle a attendu quelques années encore avant de rallier la cause des tyranneaux de la Révolution. En revanche, la seconde citation illustre parfaitement ce qu’est l’extrémisme : "la fuite du roi avait accru l’audace des extrémistes qui demandaient la déchéance de Louis XVI. Si la monarchie disparaissait, ce serait le triomphe des plus violents. Les constitutionnels, qui croyaient toucher au port et fermer l’ère des révolutions, craignirent une anarchie sans fin" (Bainville, Histoire de France, 1924). La seule réserve que l’on puisse opposer à cet emploi d’extrémiste est son anachronisme. Peut-on désigner des hommes de la fin du XVIIIe siècle d’un terme qui n’existait pas à leur époque et qui leur est postérieur de plus d’un siècle ? Non, évidemment – sauf à transformer le passé en sujet de polémiques.

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux mots sont relevés. Un extrémiste est un "partisan des idées et des solutions les plus tranchées". La différence avec la définition de 1932-35 est dans solutions et tranchées, qui remplacent résolutions et extrêmes. En 1932, l’extrémiste s’en tenait à des résolutions. Soixante-dix ans plus tard, il a des solutions – appliquées entre 1939 et 1945 ou entre 1917 et 1989 (?). L’adjectif tranchées qui qualifie les solutions est-il une allusion à la guillotine ? Peut-être. Les exemples cités sont "les extrémistes de ce parti, un extrémiste de droite, un groupe extrémiste". Les Académiciens devraient savoir que les extrémistes sont plus nombreux et plus virulents à gauche qu’à droite : entre 85 millions de victimes (à gauche) et 10 millions de victimes (à droite), il n’y a pas d’égalité. Les Académiciens auraient été mieux inspirés s’ils avaient remplacé "de droite" par "de gauche" ou complété "un extrémiste de droite" par "et de gauche". Mais, c'eût été faire preuve d'insolence.  

En soixante-dix ans, les Académiciens ont compris que l’extrémisme n’était pas fait seulement d’idées, de résolutions ou de grands coups de gueule, mais qu’il avait une cohérence et qu’il reposait sur une vision du monde et une idée de l’homme. C’est une idéologie et cette idéologie a produit dans le monde des régimes, des décisions, des mesures, des lois, des modes de gouvernement. Ils le définissent comme "l’attitude ou la doctrine de l’extrémiste". Les exemples cités, à savoir "être gagné par l’extrémisme, l’extrémisme de ses idées, de ses positions", moins dérisoires que l’extrait de Mme de Beauvoir cité dans le Trésor de la Langue française, attestent, en particulier "être gagné par l’extrémisme", que l’extrémisme ne reste pas dans le ciel des idées, mais devient une réalité sinistre. Si de très nombreuses personnes sont ou ont été "gagnées par l’extrémisme", le risque est que l’extrémisme gagne partout dans le monde.

 

 

21 mars 2007

Assistance

 

 

 

 

Il n’y a pas d’entrée assistentia dans le Dictionnaire latin français de M. Félix Gaffiot. Le mot est de la langue latine de la chrétienté, employé par Saint Augustin au sens de "aide" aux IVe et Ve siècles. Il est attesté au début du XVe siècle dans le sens de "aide, secours" ("la seigneurie a eu métier (besoin) jusqu’ici de prince sachant et d’assistance de gens qui aient savoir") et au milieu de ce même siècle dans le sens "action d’assister à quelque chose", et cela, en conformité avec le sens du verbe latin assistere ("se tenir debout près de", "se placer auprès de"), dans Mystère du Vieil Testament ("Là m’assiérai par excellence au siège de la Trinité, Et vous autour, en assistance de ma gloire et félicité"), et, à la même date, au sens de "ceux qui assistent à quelque chose", à une cérémonie, par exemple : "honneur a la noble assistance, sages et prudents chevaliers".

Au XVIe siècle, Montaigne l’emploie dans ces trois sens : "chacun de l’assistance (ou assemblée) en ayant été abreuvé cent fois", "celui qui appelle Dieu à son assistance (ou aide) pendant qu’il est dans le train du vice", "c’est une intelligence qui se refroidit par une trop continuelle assistance (ou présence)". Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), assistance est relevé avec ces trois mêmes sens : "présence" ("il a honoré cette cérémonie de son assistance") ; "assemblée en quelque lieu" ("j’en prends à témoin toute l’assistance") ; "aide, secours" ("prêter assistance"). Dans les éditions ultérieures, assistance est défini de la même manière avec des nuances. Ainsi, dans la quatrième, cinquième, sixième éditions (1762), il est précisé que le nom assistance, entendu dans le sens de "présence", "n’a guère d’usage qu’en style de pratique, soit en parlant de la présence d’un juge, ou d’un autre officier de justice dans quelque affaire du palais, soit en parlant de la présence d’un curé ou d’un autre prêtre dans quelque fonction ecclésiastique" ; ou encore assistance "en quelques ordres religieux"  ("corps des assistants qui composent le conseil de l’ordre").

Il en va de même dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1877). Littré note dans le Supplément de 1877 l’extension de ce nom à tout ce qui est social ou y ressemble, phénomène qui caractérise la NLF : "assistance publique, ensemble de l’administration et des établissements qui viennent au secours des malades et des nécessiteux". Le sens social se développe au XXe siècle, grand siècle de la religion sociale. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé les emplois œuvres d’assistance, assistance judiciaire, assistance privée (ou "secours de tout genre donné par les sociétés particulières"). Le développement du sens social entraîne la lente disparition du vieux sens de "présence", mentionné comme rare ou vieilli dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Même le sens ancien (attesté au XVe siècle, cf. ci-dessus) de "action d’aider quelqu’un dans ses fonctions" a vieilli, au profit du sens religieux (secours charitable) et du sens "action de secourir quelqu’un" propre à la législation sociale. Ainsi chez Jaurès : "les dépenses vraiment communes et humaines, dépenses pour les travaux publics, pour l’instruction à tous ses degrés, pour l’assistance et l’assurance sociales, ne représentent encore qu’une faible fraction des budgets d’Etat". En un siècle, tout ce dont Jaurès notait l’absence est devenu la réalité massive : la "fraction des budgets d’Etat" est presque le tout ; le social qui était réduit à la part congrue est devenu l’essentiel. Les auteurs de ce Trésor relèvent les innombrables emplois d’assistance : éducative, judiciaire, médicale gratuite, psychiatrique, publique, et même dans le domaine international : assistance technique des Nations Unies, internationale, nucléaire, maritime. Même les sociétés d'assurance vendent de l'assistance aux personnes dans le monde entier. Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, prennent acte de ce phénomène.

En un siècle donc, le mot a été accaparé par les juristes et autres spécialistes en droit social et la chose qu’il désigne fait la seule activité des acteurs sociaux. Voilà qui donne une image, en miniature certes, mais fidèle, de l’ordre nouveau de la France ou, comme on voudra, des rets dans lesquels elle est enserrée.

 

 

20 mars 2007

Emancipation

 

 

 

 

En latin, le verbe emancipare et le nom emancipatio ont un sens ambigu. Dans le Dictionnaire latin français, emancipatio est traduit par "émancipation", mais c’est aussi "l’action d’aliéner" (un champ, une propriété) et chez Aulu-Gelle, grammairien du IIe siècle, quand il est suivi du nom familiae, c’est l’acte "par lequel on aliène son droit de chef de famille". Il en va de même du verbe emancipare qui signifie, suivant les contextes, "affranchir quelqu’un (son fils, par exemple) de l’autorité paternelle" et "abandonner la possession d’un champ ou de propriétés", les vendre, les aliéner.

Le sens de ce mot oscille donc entre "libération" et "aliénation", entre le positif et son contraire.

En français, émancipation est attesté au début du XIVe siècle au sens de "affranchissement de la tutelle paternelle" et c’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694 : "affranchissement de la puissance du père ou du tuteur" ; 1762, 1798 : "acte juridique, par lequel on est émancipé" ; 1832-35, 1932-35 : "terme de jurisprudence, action d’émanciper un mineur ou État du mineur qui est émancipé" ; neuvième édition, en cours : "droit : acte juridique qui affranchit un mineur de l’autorité parentale ou de la tutelle, et lui donne l’usage des droits civils attachés à la majorité ; l’état qui en résulte" : "l’émancipation peut être prononcée dès l’âge de seize ans, émancipation légale, qui résulte de plein droit du mariage".

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), la définit comme la "liberté d’agir en ses affaires et de gouverner son revenu sans l’assistance d’un tuteur". L’article émancipation de L’Encyclopédie (1751-65) est très long. C’est un "acte qui met certaines personnes hors la puissance d’autrui". Dans le droit romain et français, divers types d’émancipation sont distingués : anastasienne, contracta fiducia, coutumière, par le décès de la mère, expresse, de la femme, d’un fils de famille, de gens de mainmorte (ou serfs), justinienne, légale, légitime ou ancienne, par lettres du prince, de majorité coutumière, par mariage, de mineur, de moines, d’un monastère, tacite : pour qu’elle fasse l’objet d’autant de lois et de coutumes, il fallait donc que l’émancipation, qui paraît aux modernes anodine, eût alors des effets importants dans la société. Dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788), Jean-François Féraud note que le verbe s’émanciper, dans un sens figuré, signifie "se donner trop de licence" et qu’il est suivi de la préposition à, comme dans l'exemple : "elle s’émancipe à dire et à faire des choses qui font tort à sa réputation ("La Grange met de à la place de à"), alors que émancipation "ne se dit qu’au propre de l’acte juridique, par lequel on est émancipé".

C’est au XIXe siècle que ce nom est extrait du cadre restreint du droit pour s’étendre, en prenant un sens figuré, dans les domaines sociaux et, bien sûr, politiques. Ainsi, les Académiciens, en 1832-35, écrivent "il se dit quelquefois au figuré dans le langage ordinaire" (ainsi "l’émancipation des colonies"), sans expliquer en quoi consiste ce sens. Littré explique clairement les sens étendus (au social) et figurés d’émancipation. "Par extension, écrit-il, affranchissement", comme dans "l’émancipation des esclaves" (en fait, ils sont libérés, c'est-à-dire affranchis, et non émancipés de la turelle d'un père) et "l’émancipation des masses populaires" - elles peuvent être affranchies ou libérées de l’ignorance ou de l’exploitation, tout en restant, pour ce qui est des individus mineurs ou des majeurs faibles, sous la puissance de leur père ou d’un autre tuteur. Dans un sens figuré, par métaphore, et non plus dans un sens étendu, émancipation se dit d’un esprit ou d’une intelligence qui jette préjugés ou autres présupposés aux orties, comme Descartes conseillait de le faire par l’ascèse du doute : "l’émancipation de l’esprit : état de l’esprit qui se dégage de préjugés traditionnels". Ce sont les exemples que citent les Académiciens en 1932-35 pour illustrer le sens étendu et le sens figuré de ce nom : "par extension, l’émancipation des esclaves, des colonies ; figuré, l’émancipation des esprits". L’exemple des colonies est éloquent : de nombreuses colonies ne se sont libérées de la tutelle d’une puissance étrangère (une sorte de père) que pour se placer sous la tutelle nouvelle, au mieux paternaliste, au pis tyrannique, d’un chef ou d’un "père de la nation", laquelle a été plus asservissante (cf. Idi Amin Dada, Sékou Touré, les caudillos d’Amérique latine, Trotski et Staline, Bokassa, etc.) que la puissance antérieure.

L’extension du nom émancipation à d’autres réalités que les colonies, les esclaves, les esprits, continue dans la seconde moitié du XXe siècle, comme l’atteste la définition du Trésor de la Langue française : "par extension, action de (se) libérer, de (s’)affranchir d’un état de dépendance ; état qui en résulte", comme l’émancipation de la femme, du prolétariat, des travailleurs ("par eux-mêmes", ajoutent sans rire les trotskistes), du peuple. Or, en URSS, en Chine et dans leurs satellites, le prolétariat, les travailleurs, le peuple, les femmes n’ont jamais été émancipés de la tutelle du Petit Père des Peuples, ils sont retombés dans des fers plus atroces. De même une pensée qui prétend s’émanciper de préjugés ou d’une morale, dits "d’un autre âge" se met au garde-à-vous sous une puissance inflexible. Le marxisme, le scientisme, le léninisme, le structuralisme n'émancipent personne : ce sont des étouffoirs de la pensée et des éteignoirs de l'imagination. Cette dimension dérisoire de l’émancipation amuse Gide : "j’ai fait un grand pas dans l’émancipation de la pensée, le jour où j’osai me persuader que tous les lustres de tous les salons "comme il faut" n’étaient pas forcément en girandoles de cristal " (Si le grain ne meurt, 1924). Ainsi, une école émancipée sous l’égide trotskiste ne se libère de rien ; serve, elle aliène ce qu’elle avait de meilleur. Le désastre dans lequel sombre l’école émancipée se constate tous les jours. Elle a aliéné (c’est aussi le sens du mot latin emancipatio) toute rigueur, tout effort, toute exigence pour mieux asservir les futurs citoyens. Les émancipateurs de pacotille ne libèrent les hommes ou les esprits que pour substituer à une tutelle légère une main de fer et une aliénation durable, massive, étouffante, dont personne ne se libère plus.

 

19 mars 2007

Cadre

 

 

 

 

 

Ce mot a été emprunté à l’italien quadro pour désigner au milieu du XVIe siècle, alors que l’influence de l’Italie était vive en France, la bordure, de forme carrée à l’origine, "entourant un tableau, une glace" ou tout autre objet, qu’il soit ou non de prix. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, d’abord écrit quadre en 1694 (première édition : "quelques-uns écrivent cadre : bordure de bois, de marbre, de bronze, etc. dans laquelle on enchâsse des tableaux, des bas-reliefs, etc. : un beau quadre, un quadre doré, un quadre bien taillé, il faut faire un quadre à ce tableau"), puis écrit cadre, à partir de 1762 (quatrième : "on écrivait autrefois quadre), défini avec les mêmes termes et illustré des mêmes exemples dans les éditions ultérieures, ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) et dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Il est des écrivains qui ne sont pas persuadés de la nécessité d’encadrer les tableaux, Madame de Sévigné, par exemple : "je ne vous conseille pas, écrit-elle à sa fille, de mettre un cadre à cette peinture". Littré rappelle avec raison qu'on "a oublié l’étymologie" de ce nom (en italien, "carré") : "on dit un cadre ovale, un cadre rond".

De là, le mot a été étendu à toute sorte de réalités : chambranle d’une porte ou châssis d’une fenêtre, plan et agencement des parties d’un ouvrage, châssis pour fabriquer du papier, châssis de bois sur lequel les chamoiseurs, les mégissiers, les parcheminiers, etc. étendent les peaux pour les écharner, les poncer, lit qui sert, sur les bâtiments, aux officiers, aux passagers et aux malades de l’équipage, assemblage de tubes d’acier creux et émaillés qui composent la charpente d’une bicyclette, etc. (dans un sens figuré) entourage qui sert à faire valoir une personne, ou à la montrer sous un certain jour, etc.

Il arrive que cadre, dans la langue moderne, ne désigne pas des choses, mais des personnes. Quand des personnes reçoivent le nom d’animaux ou de choses, c'est en général par mépris. Or, les personnes nommées cadres ont du pouvoir, de l’influence, de l’autorité : ce ne sont pas des huiles (huile serait condescendant ou ironique), mais des chefs. C’est en 1796 que cadre est employé pour la première fois dans le sens "ensemble des officiers et sous-officiers de l’armée". Le fait que cadre soit un terme militaire est éloquent : l’armée, c’est hiérarchie, discipline, obéissance. Dans la sixième édition (183235) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent ce sens  : "cadre se dit figurément et collectivement, en termes d’organisation militaire, des officiers et sous-officiers attachés aux compagnies, en tant qu’ils sont destinés à diriger et unir ensemble les soldats qui les composent". Deux phrases illustrent ce sens, dont celle-ci : "lorsque la paix paraît devoir être durable, les puissances sages congédient beaucoup de soldats, mais conservent des cadres forts et bien organisés". Dans la huitième édition (1932-35), cet article a encore plus d’ampleur ("dans cette acception il s’emploie surtout au pluriel"). Des exemples sont cités ("un officier hors cadre, du cadre colonial, il a été rayé des cadres, la loi des cadres") et deux nouveaux emplois : "cadre de réserve, section de l’état-major général de l’armée comprenant les officiers généraux qui, à cause de leur âge, ne sont plus en activité, mais qui peuvent être encore employés activement en temps de guerre" et "dans cette acception il se dit aussi des autres administrations : faire partie des cadres de l’enseignement supérieur, secondaire". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), confirme ce sens, mais il ne cite pas d’exemples tirés d’écrivains : "terme militaire, ensemble des officiers et sous-officiers d’une compagnie", comme dans "conserver des cadres forts et bien organisés" et "figurer sur les cadres d’une compagnie : y être enrôlé".

Les Académiciens tentent d’expliquer, à l’article cadre, la métaphore, en évoquant les responsabilités des officiers, à savoir : "diriger" et "unir" les soldats, comme s'ils étaient placés dans un cadre. Il semble que ce mot ait pris un sens figuré, non par métaphore, mais par métonymie. C’est le tableau ou le registre, dans lequel sont inscrits les noms des officiers. De là, le mot a désigné les officiers dont le nom figure dans ce cadre. Ce transfert de sens n’est pas exceptionnel en français : ainsi, on emploie, par métonymie, bureau pour désigner ceux qui composent le bureau d’une association ou qui sont assis au bureau où sont prises les décisions.

En 1840, le mot sort du cadre militaire. Il désigne "l’ensemble des employés d’un rayon administratif" (d’où rayer un employé des cadres) et en 1931, les personnes qui participent à la direction d’une entreprise : "le personnel d’encadrement". Ces sens sont relevés avec retard par les Académiciens, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire. L’article cadre de l’édition de 1932-35 est bref ; le même article dans l’édition en cours est trois ou quatre fois plus long et détaillé, en particulier quand ce mot désigne des personnes : "administration, registre où sont répertoriés et classés par catégories les membres de la fonction publique. (En ce sens, il est au pluriel.) Être rayé des cadres. Par métonymie : chacune des catégories du personnel de la fonction publique ; ensemble du personnel appartenant à une catégorie de la fonction publique. Faire partie des cadres de l’enseignement supérieur. Position hors cadre : position consistant pour un fonctionnaire à être détaché dans un emploi où il ne bénéficie plus des avantages liés à la fonction publique. Préfet hors cadre. Terme militaire, catégorie de personnel affecté à une fonction particulière. Cadre d’active, cadre de réserve : section de l’état-major général de l’armée comprenant les officiers généraux qui, à cause de leur âge, ne sont plus en activité, mais peuvent être encore employés activement en temps de guerre". L’article continue ainsi : "par métonymie : personne chargée d’une tâche d’encadrement, de contrôle, de commandement dans une entreprise, un parti, un syndicat. Cadre supérieur, cadre moyen, former des cadres qualifiés. Terme militaire : les cadres de l’armée : les officiers et les sous-officiers. Spécialement : le Cadre noir : célèbre corps d’écuyers initialement chargé de l’enseignement de l’équitation dans l’armée française et, spécialement, à l’École de cavalerie de Saumur".

Ce qu’attestent l’ampleur et l’allongement de cet article, c’est un phénomène qui affecte la France depuis un siècle : la bureaucratisation croissante sur le modèle militaire (car l’armée est d’abord une organisation), dans laquelle les cadres sont de plus en plus nombreux, à savoir d’abord les tableaux, les registres, les limites, et ensuite les personnes dont le nom figure dans ces registres et qui veillent à ce que les limites de compétence ne soient pas franchies.

Ce phénomène est décrit aussi, plus subtilement encore, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), d’abord dans l’extension de cadre pour désigner des domaines de plus en plus nombreux et variés : "espace délimité en vue d’une production, d’une occupation, etc." (avec un exemple de Claudel, à propos de la Chine éternelle des mandarins, pays bureaucratique par essence) ; dans les jeux (au billard : "surface délimitée pour le jeu") ; au cinéma et à la télévision : "limite spatiale d’une scène de film" (cadre de montage) ; "milieu physique ou humain dans lequel se déroule habituellement l’existence et l’activité d’une personne, d’un groupe ", avec cet exemple tiré d’un ouvrage au titre éloquent, Le Gouvernement et l’administration de la France, 1967 : "en ce qui concerne les mouvements de la population française, il s’agit moins de tourisme au sens classique du mot, c’est-à-dire de découverte, mais de mouvements réguliers et répétés d’hommes cherchant provisoirement un nouveau cadre de vie". Dans ce sens, cadre se dit d’une personnalité ou d’une institution : "on peut dans ce cadre imaginer Aliénor, telle que la représente son sceau, tenant dans la main droite une fleur, et, sur le poing gauche un oiseau de chasse" et "Mon enfant, ma petite fille, le bon Dieu a fait des cadres. Il faut travailler, il faut prier, il faut souffrir dans les cadres que le bon Dieu nous a faits" (Péguy, 1910). Le mot désigne aussi les limites "assignées à un sujet, à une matière, à un pouvoir, à un travail, à un ouvrage notamment dans le domaine artistique ou littéraire" (cadre d’un roman : matière et domaine de ce roman ; loi-cadre : loi définissant les grandes lignes d’une disposition votée par la législature de manière à permettre au pouvoir exécutif une application souple tout en la maintenant dans les limites définies".

Tout est cadre, toute activité est encadrée, même celle qui, en théorie, échappe aux cadres : la fiction, par exemple. La bureaucratisation croissante de notre pays et, à tous les niveaux de la hiérarchie, la multiplication des organismes, institutions, administrations, etc. affectent aussi ce qui y est le plus étranger : l’invention, les films, l’imagination. S’il fallait résumer d’un mot la modernité, c’est cadre, et ses dérivés cadrer, encadrer, encadrement, qui rempliraient le mieux cet office. Les modernes se croient libérés ; non seulement, ils sont tous dans des cadres, mais encore ils demandent encore plus de cadres et d’encadrements.

 

 

15 mars 2007

Attentat

 

 

 

 

 

Chacun sait ce qu’est, dans la réalité des choses, un attentat, soit qu’il en ait été la victime, soit qu’il en ait été le témoin, soit qu’il en ait vu des images ou en ait lu des récits. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le mot est défini ainsi : "entreprise criminelle perpétrée contre une personne ou contre une communauté, et particulièrement dans un contexte politique" ; et dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française : "action violente et criminelle contre les personnes, les biens privés ou publics, les institutions", ce qu’illustrent les exemples "un lâche attentat, préparer, commettre un attentat, être victime d’un attentat, un attentat à la bombe". Tuer aveuglément des enfants, des femmes, des vieillards, dont le seul crime est d’être nés, est un crime inouï et moderne. Dans le Trésor de la langue française, qui a commencé à être rédigé dans les années 1960, et dont les premiers volumes ont été publiés en 1972, les exemples qui illustrent cet emploi datent de deux siècles, comme si ces lexicographes, il y a quarante ans, étaient persuadés que le monde moderne serait à jamais préservé de toute barbarie. Ce sont, de Mme de Staël, "vers ce temps, un homme, auquel il faut épargner son nom, proposa de brûler vifs ceux qui seraient convaincus d’un attentat contre la vie du premier consul" (Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, 1817) et, de Robespierre, "quelle paix peut exister entre l’oppresseur et l’opprimé ? Quelle concorde peut régner où la liberté des suffrages n’est pas même respectée ? Toute manière de la violer est un attentat contre la nation" (Discours, Sur la guerre, 1792). Il est assez plaisant qu’un tyran, qui a fait couper en deux des milliers d’innocents, s’indigne que l’on puisse organiser un attentat, non pas contre les personnes, ce dont ce même Robespierre a fait sa marque de fabrique pendant la Terreur, mais contre la nation.

En effet, ce mot, pendant des siècles, n’a pas désigné ce qu’il désigne aujourd’hui, à savoir une entreprise criminelle contre une personne ou contre des groupes de personnes, tuées au hasard, parce que leur crime est d’être nées, mais une action, qui n’est pas nécessairement criminelle, contre des personnes ou des choses sacrées : la vérité, la pudeur, les lois, la liberté. Emprunté au latin attemptatum ou attentatum, participe passé du verbe attemptare "attaquer quelqu’un" et "entreprendre quelque chose contre quelqu’un", attentat est attesté au début du XIVe siècle au sens de "action portant préjudice à quelqu’un" dans "plusieurs attentats qu’ils ont faits ou fait faire en préjudice desdits doyen et chapitre" et dans "ledit Jehan avait fait faire certain pas ou degré (des marches) devant son dit hôtel en ladite voirie (ou rue), de laquelle œuvre lesdits complaignants s’étaient doulus (ou plaints) en cas de nouveauté de cet attentat" (en 1384, faire construire des marches dans la rue pour mieux accéder chez soi, c’était un "attentat"). Au XVIIe siècle, le nom attentat est attesté suivi de la préposition contre (quelque chose, dans Les Provinciales de Pascal ("vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l’Eglise empêchera qu’on ne punisse vos attentats contre la vérité"), de la préposition à au sens de "acte qui va à l’encontre de l’autorité d’une personne ou d’un principe" ou de la préposition sur, comme chez Corneille (Le Cid : "S’attaquer à mon choix c’est s’en prendre à moi-même, / Et faire un attentat sur le pouvoir suprême" ; Nicomède : "Ce serait (…) / Sur votre autorité commettre un attentat" et "Tout ce peuple a des yeux pour voir quel attentat / Font sur le bien public les maximes d’État").

Dans les dictionnaires anciens, que ce soit dans les définitions ou dans les exemples, le sens moderne d’attentat est ignoré, ou il est à peine évoqué, comme si les crimes horribles qui font le monde moderne étaient impensables et qu’ils fussent jugés contraires à la civilisation, qu’elle soit de la France ou de l’Europe. Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1798 (de la première à la cinquième), attentat est défini ainsi : "entreprise contre les lois". Il est illustré des exemples suivants : "énorme attentat, horrible attentat, commettre un attentat, un attentat contre la liberté publique, empêcher l’exécution d’un arrêt, c’est un attentat, le Parlement a cassé toute la procédure et tout ce qui s’en est suivi comme un attentat". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le seul sens en est : "en terme de Palais, se dit de toute procédure qui donne atteinte aux droits ou privilèges d’une juridiction supérieure ou à l’autorité du prince ou à celle des lois". Il en va de même chez Jean-François Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, Marseille, 1788) : un attentat est une "entreprise contre les lois dans une occasion importante". Il illustre ce sens de cet extrait de Linguet : "n’est-ce pas un attentat assez révoltant à la liberté des mers et à la propriété des nations, que la violence, qui ôte à des navigateurs libres, le droit de disposer de leurs biens". Certes, Furetière (1690, Dictionnaire universel) définit le mot ainsi : "outrage ou violence qu’on tâche de faire à quelqu’un" (exemple "on punit de mort cruelle les attentats contre les personnes sacrées"), mais il s’étend surtout sur le sens large et figuré de ce mot : "en termes de palais, se dit figurément de ce qui est fait contre l’autorité des supérieurs et de leur juridiction", comme dans l’exemple "cette entreprise est un attentat à l’autorité royale, à l’autorité des lois".

Ce n’est que dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) que les Académiciens envisagent que des attentats puissent viser des personnes : "entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses". Dans les exemples qu’ils citent, les Académiciens expriment l’horreur que ces crimes leur inspirent : "affreux, horrible, noir, lâche attentat". Il est vrai que la Révolution a montré, pendant la Terreur, que des hommes pouvaient commettre des crimes épouvantables contre leurs semblables. Il est un exemple qui nomme les auteurs d’attentats : non pas des citoyens en colère, mais les puissants du jour : "ce tyran fut puni de tous ses attentats". Il est probable que ce soit une allusion à Robespierre. Littré (Dictionnaire de la Langue française 1863-77) prend acte de l’évolution du monde. Un attentat est une "entreprise criminelle" et une "entreprise contre les lois". Il en est ainsi dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses".

Dans la langue moderne ou NLF, le nom attentat, outre qu’il désigne les crimes contre les personnes ou leurs biens matériels, s’emploie à propos de l’art, la morale, la raison ou la nature, toute tradition respectable (attentat contre le bon goût, attentat littéraire, attentats contre la nature) et des grands principes du droit : attentat à (ou contre) la sûreté de l'État, attentat à (ou contre) la liberté, attentat à la pudeur, attentat aux mœurs. Il s’étend au social. Après avoir été jugé horrible et contraire à toute civilisation, l’attentat s’inscrit dans l’ordre nouveau, non seulement quand c’est un crime contre l’humanité commis par les fanatiques de l’islam ou, accessoirement, par les fous furieux de la lutte des classes, tels Action directe ou les bandes à Bader ou à Negri, mais même quand il porte atteinte à ce qu’il reste d’humain chez les hommes.

 

 

 

14 mars 2007

Entreprise

 

 

 

Ce mot est le participe passé substantivé d’entreprendre. Il est attesté à la fin du XIVe siècle dans le sens moderne de "action de mettre en œuvre" et dans un sens désuet de nos jours, et défavorable, celui de "opération militaire". Dans les dictionnaires actuels, les sens hostiles ou défavorables sont mentionnés comme vieillis, aussi bien dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française ("vieilli, action injuste par laquelle on empiète sur le bien, sur les droits d’autrui", exemples : "c’est une entreprise sur les pouvoirs du chef de l’État" et "c’est une entreprise contre le droit des gens") que dans le Trésor de la Langue française, "vieilli, entreprise contre, sur" : "partout et de tout temps les moines ont fait payer cher les entreprises contre leurs biens temporels" (Mérimée, 1853). Dans la langue classique, entreprise avait un sens défavorable. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) distingue à l’article entreprise six emplois, dont cinq dans lesquels ce mot a un sens négatif. Certes, le sens fondamental est "résolution hardie de faire quelque chose", qu’illustrent les exemples "c’était une hardie entreprise que celle du bâtiment de Saint Pierre de Rome" et "la traduction de la Bible est une entreprise bien difficile". Dans l’idée de hardiesse (résolution hardie, entreprise hardie), apparaît le sens hostile latent de ce mot, ce que confirment les cinq autres emplois : "se dit aussi au palais des attentats que font les juges sur la juridiction les uns des autres, et sur l’autorité de leurs charges" (il y a entreprise lorsqu’un juge empiète sur la compétence et l’autorité d’un autre juge) ; "il se dit aussi en fait de police, quand des compagnons d’un métier font des ouvrages qu’il n’appartient qu’aux maîtres de faire, ou quand les maîtres d’un métier en font qui appartiennent à un autre métier" (exemple : "il y a tous les jours à la police des affaires pour les entreprises des artisans") ; "en termes de guerre, il se dit d’un dessein qu’on forme, du devoir où on se met de surprendre, de conquérir une place, une province, d’enlever un quartier, etc." ; "il se dit aussi des desseins qu’on a sur la vie de quelqu’un"  (exemple : "les méchants font des entreprises sur la vie des gens de bien"), et enfin : "on dit en termes de chasse qu’un chien ou un oiseau est de grande entreprise pour dire qu’il attaque hardiment le gibier".

Ce qui donne à entreprise son sens, c’est non seulement la hardiesse de l’action décidée, mais aussi les empiètements sur les compétences ou les privilèges d’autrui, ou encore une usurpation de pouvoir. La France d’Ancien Régime était faite de communautés ou de corporations, ayant chacune ses prérogatives, son autorité, ses compétences, son domaine réservé. La société était fermée ; les empiètements étaient interdits, la concurrence aussi. Ce n’était pas une société de libertés, mais de privilèges, dont certains avaient été achetés cher ; elle n’était pas libérale ; les actions individuelles ne se réalisaient que dans un cadre limité. De fait, les entreprises étaient aussi défavorablement perçues que des agressions ou des atteintes aux droits acquis.

L’ambivalence sémantique de ce mot apparaît dans le Dictionnaire de l’Académie française, où la définition est tantôt favorable ou exprimée en des termes neutres, sans qu’il soit porté de jugement sur l’action faite ("dessein formé, ce que l’on a entrepris" ; "une belle, hardie, grande, glorieuse entreprise", "venir à bout d’une entreprise, manquer son entreprise"), tantôt défavorable : "entreprise veut dire aussi violence, action injuste, par laquelle on entreprend sur le bien, sur les droits d’autrui" (exemples : "on a enlevé les fruits par attentat, par entreprise", "c’est une entreprise sur les droits de la couronne", "c’est une entreprise contre le droit des gens, contre la foi publique", première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Il en est de même de l’article entreprise de L’Encyclopédie (1751-65) : "c’est le dessein d’exécuter quelque chose ou l’exécution même de ce dessein" (sens neutre ou favorable) et "dans un autre sens, usurpation, comme dans ces phrases : la puissance civile peut former des entreprises sur la puissance ecclésiastique ; la puissance ecclésiastique peut former des entreprises sur la puissance souveraine". Diderot, qui a écrit cet article, ajoute : "même signification dans les Arts et Métiers" et il cite cet exemple "si les orfèvres voulaient débiter des pincettes de fer, ce qui appartient aux serruriers, ces entreprises occasionneraient infailliblement de grandes contestations". Alors que, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1932-35, et même dans l’édition en cours, il n’est fait aucune mention du sens militaire d’entreprise, attesté au XIVe siècle et défini par Furetière (cf. ci-dessus), dans L’Encyclopédie, ce sens est exposé : "art militaire, c’est, à la guerre, la résolution que l’on prend d’exécuter quelque opération, comme de combattre, de faire un siége, etc."

 

Le sens économique et libéral, à savoir établissement de commerce ou firme industrielle, est récent. Il apparaît, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), dans les exemples qui illustrent le sens de "dessein formé, ce que l’on a entrepris" : "on dit aussi faire une entreprise de commerce, placer son argent dans une entreprise de commerce, de finances, etc." C’est à la fin du XVIIIe siècle que le développement économique commence en France dans une direction libérale. S’il y est relativement tardif, du moins par rapport à ce qu’il a été en Angleterre, c’est qu’il a été longtemps entravé par les corporations, les jurandes et l’organisation de la société en ordres, qui avaient chacun ses privilèges et prérogatives. Madame de Staël, qui était tout acquise au libéralisme, économique et intellectuel, étant la fille du banquier suisse Necker, établit ce lien dans des termes lumineux et éloquents : "c’est à la suppression des maîtrises, des jurandes, de toutes les gênes imposées à l’industrie, qu'il faut attribuer l’accroissement des manufactures et l’esprit d’entreprise qui s’est montré de toutes parts" (in Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, 1817).

Même dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée sous la Monarchie de Juillet, au moment où la France s’ouvre pendant un siècle et demi au libéralisme économique, le sens nouveau et libéral d’entreprise n’apparaît que dans les exemples, certes plus nombreux et plus variés qu’en 1798 : "faire une entreprise de commerce, placer son argent dans une entreprise de commerce, de finances, etc. ; mettre quelque chose à l’entreprise, le faire exécuter par entreprise ; il a l’entreprise de cette fourniture, de ces constructions". Le sens de "firme" n’est mentionné qu’en dernier, et dans des termes qui ne sont pas très favorables (cf. spéculateurs) : "il se dit aussi de certains établissements d’utilité publique formés par des spéculateurs", comme "l’entreprise générale des messageries". Même dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) de Littré, à l’article entreprise, le sens général "dessein formé qu’on met à exécution" occupe une place beaucoup plus importante que le sens économique et libéral, expédié en deux lignes : "établissement industriel ou commercial" ("entreprise générale de roulage, de messageries") et "opération de commerce" (Fénelon : "ils faisaient en société les entreprises qu’ils ne pouvaient faire seuls"). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens moderne est cité pour illustrer le sens général ("placer son argent dans une entreprise commerciale, financière", "il a l’esprit d’entreprise"), ou comme une "action", et non pas comme une "firme" ou une "société" : "action de faire ou de fournir quelque chose en encourant tous les risques" ("mettre quelque chose à l’entreprise, le faire exécuter par entreprise, les travaux publics se donnent à l’entreprise, il a l’entreprise de cette fourniture, de ces constructions") et "d’une façon générale, action d’entreprendre quelque travail de construction, de terrassement, etc., ou d’assurer certains services destinés au public" ("entreprise de peinture, de messageries, de transport"). Ces faits de langue attestent que la France, dans ses réalités profondes, et que les Français, dans les tréfonds de leur "inconscient collectif", répugnent si fortement au libéralisme qu’ils s’accommodent d’entraves qui empêchent les individus de prouver leurs talents dans une activité économique privée.

Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que le sens libéral d’entreprise soit clairement exposé dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "mise en œuvre de capitaux et d’une main-d’œuvre salariée en vue d’une production ou de services déterminés". La définition semble neutre ; mais les apparences sont trompeuses, comme le montre l’exemple qui se rapporte aux Etats-Unis (c’est un colon du Vermont qui parle) : "jamais gouvernement n’a été aussi favorable au développement de toutes les facultés actives, ni à faire naître, à exciter cette énergie qui conduit également aux spéculations du commerce et à celles des manufactures et des défrichements. La surface des États-Unis n’offre aux yeux qu’un vaste système d’activité et d’entreprises" (1801, Voyage dans la Haute Pensylvanie). Et par métonymie, le sens passe de "mise en œuvre" (c’est-à-dire de l’action d’entreprendre) à "unité économique combinant des capitaux et une main-d’œuvre salariée en vue de la production de biens, ou de leur commercialisation". Dans ce sens, entreprise a pour synonyme firme. L’entreprise peut être grande, petite, moyenne. Les auteurs de ce Trésor de la Langue française sont "engagés" dans le seul camp du Bien ; ils citent donc, pour illustrer ce sens, un extrait de Nizan, le léniniste pur et dur ("j’étais par hasard tombé dans la cellule d’une usine du XXe, une entreprise de petit outillage mécanique", La Conspiration, 1938) et Jaurès, le pape de la religion sociale moderne et du socialisme : "la classe ouvrière aura intérêt à obtenir qu’une part des actions soit réservée de droit, en toute entreprise, aux organisations ouvrières, afin que, peu à peu, le prolétariat pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l’ancienne avec cette force irrésistible "d'évolution révolutionnaire" dont a parlé Marx" (1901). En fait, ce dont rêve Jaurès, c’est que les jurandes, maîtrises, corporations, etc. soient ressuscitées et qu’elles soient intégrées dans l’entreprise, pour rétablir les anciens privilèges. La Révolution les a supprimés pendant un temps ; les socialistes les exhument d’un passé révolu.

De fait, le mot entreprise déborde dans le social pour gommer ce qu’il aurait de libéral. Il existe des comités d’entreprise, des entreprises nationalisées, des entreprises publiques, des entreprises d’État ou locales, généralement communales. Pour montrer qu’ils sont impartiaux (c’est pure façade), les auteurs du Trésor de la Langue française s’efforcent de démêler le vocabulaire libéral : "l’entreprise se distingue de l’établissement qui représente une unité de production techniquement individualisée, mais juridiquement dépendante ; elle se distingue de la société, qui seule possède une personnalité morale et un patrimoine ; elle se distingue des trusts, combinats, konzerns, holdings qui constituent des groupes d’entreprises".

Alors que les auteurs du Trésor de la Langue française sont sourdement hostiles à l’entreprise et à toute activité libre ou libérale, les Académiciens, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, sont neutres, ce dont il faut les féliciter. Dans le domaine du droit et de l’économie, l’entreprise est un "organisme de nature industrielle ou commerciale, fournissant des biens ou des services", comme dans les exemples "entreprise artisanale, familiale, à succursales, multinationale ; une entreprise de peinture, de gardiennage, de travaux publics, de démolition, de confection, d’outillage, de location". Dans le "régime de la libre entreprise", "on peut librement créer des entreprises privées, sous réserve de respecter les lois et règlements en vigueur". Pour la première fois depuis deux siècles, le sens du mot entreprise est établi sans parti pris.

Il n’est pas utile de rédiger des ouvrages savants pour montrer que la France n’est pas un pays libéral et n’est pas près de le devenir, il suffit d’ouvrir les dictionnaires.

 

 

 

13 mars 2007

Modèle

 

 

 

Ce mot, emprunté au XVIe siècle à l’italien modello, altération du latin modulus (cf. moule : l’Italie était alors le pays des arts), est attesté en 1542, comme terme de beaux-arts dans le sens de "figure destinée à être reproduite". Des beaux-arts, le nom modèle s’étend aux techniques et aussi à la morale (au XVIIe siècle, c’est la "personne dont les qualités morales exemplaires doivent être imitées") ; ce n’est qu’en 1953 qu’apparaît le sens moderne que l’on rencontre dans "modèle social" (d’où le modèle social français à l’agonie, dont les puissants rebattent les oreilles des citoyens pour les persuader qu’il est florissant) et dans "modèle économique" (il a été asséné à des millions de Français que l’URSS, la Chine, Cuba, la Guinée étaient des modèles économiques et en tout, blague que des millions de gogos ont gobée), à savoir "système représentant les structures essentielles d'une réalité".

Au début du XVIIe siècle, en 1606, Nicot, dans son Thresor de la langue française, définit modèle conformément au sens de modello en italien : "un modèle, que l’imagier ou fondeur fait de terre ou de plâtre pour puis après (id est "ensuite") faire l’image de pierre ou quelque ouvrage de fonte à la semblance (id est "ressemblance") d’icelui modèle. C’est un patron". A la fin de ce même siècle, les Académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694) y donnent trois sens : "exemplaire, patron en relief, soit d’une statue, soit de quelque autre ouvrage de sculpture et d’architecture, sur lequel on travaille ensuite pour faire l’ouvrage qu’on s’est proposé" ; (terme de peintres et de sculpteurs), "celui qui s’expose tout nu dans les académies de peinture et de sculpture afin que l’on dessine d’après nature" (est-ce par pudeur que les Académiciens n’écrivent pas "celle qui s’expose nue" ?) ; et (par figure) "le mot se dit aussi tant des ouvrages d’esprit que des actions morales, et signifie exemplaire qu’il faut suivre" : il en est ainsi dans "l’Enéide est un beau modèle ; l’Iliade est le vrai modèle du poème épique ; la vie de cet homme est un modèle de vertu ; cette femme est un modèle de chasteté".

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798, 1832-35 et 1932-35), de la deuxième à la huitième édition, c’est par ces trois sens qu’est défini modèle, avec de légères nuances. Ainsi, "celui qui s’expose tout nu" peut aussi être une femme, mais la référence à la nudité est supprimée (est-ce par souci de précision, puisqu’un modèle peut ne pas poser nu ? ou par pudeur ?) : "on appelle aussi particulièrement de ce nom un homme ou une femme d’après laquelle les artistes dessinent ou peignent". Ainsi "poser le modèle, c’est mettre le modèle dans l’attitude qu’on veut représenter" ; d’où l’emploi absolu de ce verbe, en parlant d’un modèle qui pose ; et être fait comme un modèle, "être très bien fait, avoir toutes les parties du corps dans des proportions régulières et élégantes".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), se contente de reprendre, dans des termes légèrement différents, les sens relevés par les Académiciens, tout en les illustrant d’exemples tirés de grands écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles, qui, ou bien cherchaient des modèles à imiter, ou bien, plus rarement, tentaient de se libérer de la tyrannie du modèle à suivre. Ainsi, pour illustrer le sens d’exemplaire ou d’objet à imiter, ces exemples de Bossuet ("Salomon bâtit le temple sur le modèle du tabernacle"), de Boileau ("Etudiez la cour et connaissez la ville ; / L’une et l’autre est toujours en modèles fertile"), de Molière ("il est bien difficile enfin d’être fidèle à de certains maris faits d'un certain modèle") ; pour illustrer le sens de "personne qui, dans un atelier de peintre ou de sculpteur, se pose, nue ou autrement, pour être dessinée ou peinte", cet exemple de Diderot : "j’ai connu un jeune homme plein de goût, qui, avant de jeter le moindre trait sur la toile, se mettait à genoux, et disait : Mon Dieu, délivrez-moi du modèle". Pour illustrer le sens figuré, "ce qui est pour les choses d’esprit ou pour les choses morales l’équivalent des modèles dans les arts", d’innombrables exemples sont cités, parmi lesquels ceux-ci : de Molière ("Là, votre pruderie et vos éclats de zèle / Ne furent pas cités comme un fort bon modèle") ; de Pascal ("Jésus-Christ, que les deux Testaments regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle ; tous deux comme leur centre") ; de Boileau ("Malherbe, Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle"), de Racine ("J’étais né pour servir d’exemple à ta colère, / Pour être du malheur un modèle accompli") ; de Fénelon ("celui qui commande doit être le modèle de tous les autres") ; de Voltaire ("le roi de Prusse est né pour être, je ne dis pas le modèle des rois, cela n’est pas bien difficile, mais le modèle des hommes" et "la cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours"), de d’Alembert ("tel adorateur des anciens qui se garderait bien d’écrire l’histoire comme eux ne craint point de nous répéter qu’ils sont nos modèles en tout genre").

Au XXe siècle, les sciences recourent à un modèle, c’est-à-dire à un "système physique, mathématique ou logique représentant les structures essentielles d’une réalité et capable à son niveau d’en expliquer ou d’en reproduire dynamiquement le fonctionnement" (1966). Il y a une théorie des modèles, un modèle cybernétique. De là, dans ce qui est la NLF ou Nouvelle Langue Française, modèle sort des beaux-arts, de la technique, de la science, de la morale, pour s’étendre à la société. De fait, la modélisation devient courante. Jadis, on prenait ou on suivait des modèles ; aujourd’hui, on en fabrique tous les jours, on en invente sans cesse de nouveaux, on modélise à tout va et à qui mieux mieux. Ainsi, un modèle est le représentant typique d’une catégorie : x ou y est le "modèle du petit bourgeois, du gentilhomme de province, du père de famille, chasseur, cultivateur". Par analogie, le fleuve en crue du modèle inonde l’économie et la société. En économie, c’est la "représentation schématisée et chiffrée de l’évolution économique d’un pays pendant une période donnée à partir de ses caractéristiques (démographie, circulation de la monnaie et des biens, profit, épargne, investissement, consommation, etc.) et des relations de cause à effet qui unissent ces variables" (1973), de sorte qu’il est possible d’élaborer un modèle de comportement ou "expression des relations entre le comportement des consommateurs et l’évolution d’un phénomène". Les sciences humaines et sociales abondent en modèles de toute sorte : la linguistique ("construction abstraite, rigoureusement axiomatisée, utilisable pour formuler une théorie linguistique" ou "construction abstraite et hypothétique capable de rendre compte d’un ensemble donné de faits et d’en prévoir de nouveaux") ; la psychosociologie avec ses modèles psychologique, de comportement, de personnalité ("personne dont le comportement est observé par un sujet qui peut en être influencé") ; la sociologie et l’anthropologie avec leurs modèles culturels ou socioculturels ("schèmes de référence et modèle de conduite, basé sur la culture admise, établie dans une société et qui est acquise quasi spontanément par chacun des membres qui y vivent", 1966), comme dans cet exemple criant de modernité : "l’anthropologie a défini des modèles socioculturels, c’est-à-dire des ensembles de traits qui caractérisent, globalement, les membres d’une société et qui constituent la personnalité de base" (1980).

Dès lors, le nom modèle a pu servir à désigner le système parfait ou presque parfait qui régit l’organisation politique, sociale ou économique d’un pays, comme le définissent les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : "description théorique d’un type d’organisation". Ainsi, modèle politique "se dit d’un type d’organisation sociale découlant d’une conception d’ensemble préalable". Au XVIIIe siècle, Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique (1788), avait noté un signe annonciateur du succès futur de modèle dans l’emploi étendu de modeler ou de se modeler hors des beaux-arts : "depuis peu, de grands écrivains se sont servis (de ce verbe)". Ainsi, Linguet (qui n’est pas un grand écrivain) : "toutes les classes se modèlent sur la première"  (donc, la première est un modèle), "ce fut sur cette erreur de fait que la législation se modela", "le gouvernement d’un seul, modelé sur celui du père de famille, fut le premier dont les hommes se formèrent une idée" (donc, le père de famille sert de modèle politique). Féraud note aussi que l’Académie "n’a pas encore admis ce verbe dans son Dictionnaire et qu’elle ne dit, en ce sens, que se mouler".

Soit cet extrait tiré de Voltaire : "le modèle de l’architecte est trompeur, parce que le bâtiment, regardé ensuite à une plus grande distance, fait un effet tout différent, et que la perspective aérienne en change les proportions". Il n’y a pas que le modèle de l’architecte qui soit trompeur ; il en est ainsi de tout modèle, qu’il soit moral ou social, et surtout social, économique et politique. Que d’hommes se sont laissés abuser par les prétendus modèles de société ou par des sociétés modèles !

 

12 mars 2007

Fossile

 

 

 

En latin, l’adjectif fossilis (du verbe fodere, "creuser, fouir, extraire") est employé par Varron et Pline l’Ancien dans le sens de "tiré de la terre". C’est dans ce sens que fossile, auquel il est emprunté, est attesté en 1556 : "qui peut être extrait de la terre, minéral", chez Bernard Palissy : "matières minérales pour lesquelles recouvrer faut creuser la terre" (comprendre "pour les recouvrer, il faut creuser la terre"). Les Académiciens le relèvent à partir de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire, toujours avec le même sens : "ce mot se prend comme substantif ou comme adjectif. Comme substantif, il désigne toutes les substances qui se tirent du sein de la terre : on dit un fossile, les fossiles. Comme adjectif, on le joint au nom des substances qui se tirent de la terre, pour les distinguer de celles qui se trouvent ailleurs. Ainsi, on dit du bois fossile, de l’ivoire fossile, des coquilles (coquillages) fossiles, du sel fossile".

Dans L’Encyclopédie (1751-65), des articles signés du baron d’Holbach sont consacrés aux fossiles. "On distingue deux espèces de fossiles : 1° ceux qui ont été formés dans la terre et qui lui sont propres ; on les appelle fossiles natifs (tels sont les terres, les pierres, les pierres précieuses, les cristaux, les métaux, etc.) ; 2° ceux qui ne sont point propres à la terre, que l’on appelle fossiles étrangers à la terre. Ce sont des corps appartenant, soit au règne minéral, soit au règne végétal, tels que les coquillages, les ossements de poissons et de quadrupèdes, les bois, les plantes, et que l’on trouve ensevelis dans les entrailles de la terre où ils ont été portés accidentellement". Ce qui étonne, "c’est l’énorme quantité de coquilles (id est "coquillages") et de corps marins, dont on rencontre des couches et des amas immenses dans toutes les parties connues de notre globe, souvent à une distance très grande de la mer, depuis le sommet des plus hautes montagnes jusque dans les lieux les plus profonds de la terre". Pour rendre compte de ces faits, les naturalistes échafaudent des hypothèses. "Il ne paraît point que (ces fossiles) aient été répandus ni jetés au hasard sur les différentes parties de notre continent". Ces coquillages ne se trouvent plus dans les mers qui entourent l’Europe, mais dans les mers chaudes du Sud. La remarque vaut aussi pour "beaucoup de plantes, de bois, d’ossements, etc., que l’on trouve enfouis dans le sein de la terre, et qui ne paraissent pas plus appartenir à nos climats que les coquillages fossiles".

Ces faits n’avaient pas échappé aux Anciens. Hérodote pensait que la mer en se retira d’Egypte y avait laissé des coquillages. Comme d’Holbach a pour ennemi l’Eglise et ses dogmes, il regrette que les observations des Anciens aient été "négligées dans les siècles d’ignorance qui succédèrent", les gens d’Eglise y préférant l’explication des disciples d’Aristote, selon qui "les coquillages et autres fossiles étrangers à la terre avaient été formés par une force plastique (vis plastica) ou par une semence universellement répandue (vis seminalis)" ou celles des exégètes de la Bible "qui ont regardé les ossements fossiles comme ayant appartenu aux géants dont parle la Sainte Ecriture", alors que "ces ossements, quelquefois d’une grandeur démesurée", étaient ceux de poissons ou de quadrupèdes.

D’Holbach esquisse une histoire de la connaissance. Au XVIe siècle, des savants ont pensé que les fossiles avaient été déposés au moment du déluge. "Or, l’énorme quantité de coquillages et de corps marins dont la terre est remplie, les montagnes entières qui en sont presque uniquement composées, les couches immenses et toujours parallèles de ces coquillages, les carrières prodigieuses de pierres coquillières, semblent annoncer un séjour des eaux de la mer très long et de plusieurs siècles, et non pas une inondation passagère et de quelques mois, telle que fut celle du déluge, suivant la Genèse. D’ailleurs si les fossiles eussent été apportés par une inondation subite et violente, comme celle du déluge, tous ces corps auraient été jetés confusément sur la surface de la terre, ce qui est contraire aux observations". D’Holbach en tire la conclusion suivante : "le sentiment le plus probable est celui des Anciens qui ont cru que la mer avait autrefois occupé le continent que nous habitons".

Il n’y a pas que les coquillages fossiles qui soient source de questions, il y aussi les ossements fossiles. "On trouve en France aux environs de Dax au pied des Pyrénées un amas très considérable d’ossements de poissons, de vertèbres d’une grosseur prodigieuse, et la mâchoire d’un crocodile. M. de Jussieu a vu près de Montpellier des ossements de cétacés d’une grandeur démesurée". Dans une colline, près de Stuttgart, on a trouvé "plus de soixante cornes ou dents courbées, depuis un pied jusqu’à dix pieds de longueur". Les hypothèses sont innombrables : restes des Géants de la Bible ? restes des éléphants amenés par les Romains en Germanie ? restes des animaux immolés dans les sacrifices des anciens Celtes ? L’ivoire fossile suscite aussi de nombreuses hypothèses. "On a trouvé de ces sortes de dents en Angleterre, Allemagne, France, mais elles ne sont nulle part aussi abondamment répandues qu’en Russie et en Sibérie, et surtout dans le territoire de Iakoutie". Selon les habitants, ces défenses "appartiennent à un animal énorme qu’ils nomment mammon ou mammut. Comme ils n’en ont jamais vu de vivants, ils s’imaginent qu’il habite sous terre et meurt aussitôt qu’il voit le jour ; cela lui arrive, selon eux, lorsque dans sa route souterraine il parvient inopinément au bord d’une rivière ; et c’est là, disent-ils, pourquoi on y trouve leurs dépouilles". D’Holbach conclut par la théorie des grandes révolutions : "dans des temps dont l’histoire ne nous a point conservé le souvenir, la Sibérie jouissait d’un ciel plus doux et était habitée par des animaux que quelque révolution générale de notre globe a ensevelis dans le sein de la terre, et cette même révolution a entièrement changé la température de cette région".

 

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de fossile s’enrichit. Ce n’est plus seulement un terme d’histoire naturelle, c’est aussi un terme en usage dans cette discipline nouvelle qu’est la paléontologie. Un siècle après les travaux savants auxquels d’Holbach se réfère dans L’Encyclopédie, les Académiciens enregistrent enfin le sens nouveau de ce mot : "il se dit également des dépouilles, des débris, ou des formes, des empreintes de corps organisés, qu’on trouve dans les couches de la terre" (animal fossile, coquillage fossile) et, "substantif masculin, il se dit surtout des animaux et des plantes fossiles", comme dans ces exemples : "l’étude des fossiles" et "il y a des fossiles dont on ne retrouve point les analogues parmi les espèces vivantes". Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), complète ces définitions par des exemples tirés d’ouvrages savants : de Buffon, "personne ne doute de cette identité de nature entre les coquilles fossiles et les coquilles marines" ; de Raynal, "les grands ossements fossiles qu’on déterre dans l’Amérique annoncent qu’elle a possédé autrefois des éléphants, des rhinocéros, et d’autres énormes quadrupèdes dont l’espèce a disparu de cette région" ; de Cuvier, "mon objet sera d'abord de montrer par quel rapport l’histoire des os fossiles d’animaux terrestres se lie à la théorie de la terre" ; et il donne une définition plus ample du nom : "coquilles, plantes, et tous restes de corps organisés que l’on trouve enfouis à différentes profondeurs et incrustés ou imbibés de diverses matières solubles, et qui présentent encore leurs formes primitives malgré leur pétrification". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la définition ne change pas. En revanche, aux exemples habituels, les Académiciens ajoutent "homme fossile". C’est la première fois que, dans un dictionnaire, est dite, de façon indirecte, l’hypothèse que les fossiles ne sont pas nécessairement des restes d’animaux ou des coquillages.

 

Les vestiges d’espèces disparues ont frappé si fort les imaginations que, à peine les premiers fossiles identifiés, ce mot a été entendu dans un sens figuré : l’adjectif dans le sens de "vieux, suranné" (en 1827) ; le nom (1833, Musset), pour désigner une personne qui paraît exhumée de temps révolus. Littré, dans son Dictionnaire, relève ce sens : "figuré et par plaisanterie, fossile se dit de ce qui est arriéré, hors de mode". L’exemple cité est éloquent : littérature fossile. En 1935, les Académiciens notent que fossile "s’emploie ironiquement pour désigner quelqu’un de très arriéré". Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi figuré est qualifié de familier et de péjoratif. Quand le mot se rapporte à une personne ou une chose, il a pour sens "qui est démodé, dépassé", "dont les idées sont arriérées". Est fossile ce qui (ou celui ou celle qui) rejette la marche en avant vers les lendemains qui chantent. Flaubert dit de lui avec fierté qu’il est un fossile : " Taine est un homme moderne ; moi, je suis un fossile. Il est plein de calme et de raison. Moi, un rien me trouble et m’agite " (1868). Personne n’a dévoilé mieux que Flaubert la religion du progrès qui sous-tend fossile. Dans les exemples cités, la littérature, les idées, une personne, des théoriciens, un landau, sont désignés comme des fossiles. Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les Académiciens dévoilent un infléchissement dans les emplois actuels de fossile au sens figuré "qui a conservé les caractères d’une époque révolue". Ce n’est plus une personne, comme chez Musset ou Littré ou dans le Trésor de la langue française, mais une idéologie qui est dite fossile ou mieux encore fossilisée. Ou encore ce délicieux exemple : "ce parti n’est plus qu’un fossile". Qu’il soit nom ou adjectif, fossile, entendu dans un sens figuré, convient aux marxismes de toute sorte, léninisme, maoïsme, stalinisme, au scientisme, au sociologisme, comme s’il avait été fabriqué sur mesure, pour désigner ces idéologies, ainsi que les partis et les hommes qui s’en réclament. Il y a un siècle et demi, les progressistes qualifiaient de fossile tout ce qui échappait à leur domination ; aujourd’hui, c’est leur tour d’être fossilisés. Pour toujours, on l’espère. Le boomerang atteint les imprudents qui l’ont lancé dans les airs.

 

 

11 mars 2007

Amalgame

 

 

 

 

 

Le nom latin amalgama est employé en 1250 par un dénommé Geberus dans un traité d’alchimie Alchimista arabo-latinus. Il est emprunté à l’arabe. C’est la déformation des mots amal, "travail, œuvre", et al gamaa, "l’union charnelle", les alchimistes établissant (alchimie est emprunté à l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un autre traité d’alchimie, imité de l’arabe, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent (le métal) à la femme.

Cette étymologie, qui paraît plaisante ou bouffonne, est en vérité fort sérieuse et même, comme cela est montré plus bas, révélatrice de l’emploi qui est fait de ce mot aujourd’hui dans les injonctions redondantes qu’assènent les bien pensants, du type "pas d’amalgame entre, d’une part, nous ou les nazis (ou autres) et, d’autre part, nous ou les nazis (ou autres)". Littré est le premier lexicographe à faire état de cette origine (in Dictionnaire de la Langue française, Supplément de 1877) : "Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, "l’œuvre de la conjonction", ou une altération de al-modjam’a, "l’acte de la consommation du mariage". Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle".

Le mot français amalgame est attesté en 1549 au sens proprement alchimique de ce mot, "alliage de mercure avec un métal", in Quinte essence de toutes choses : "si tu mets l’argent vif sublimé en eau corrosive faite de vitriol et de salpêtre, il est certain que, soudain, il se convertira en amalgame et eau". Chez Bernard Palissy, il désigne le mélange de mercure (ou vif-argent) et d’or : "amalgame est appelé par les alchimistes l’or, quant il est dissout, et entremêlé avec le vif-argent". En 1431 est attesté, une seule fois, le sens figuré de "mélange d’éléments hétérogènes", lequel reste isolé jusqu’au XVIIIe siècle chez Voltaire (Lettre du 5 juin 1744 : "le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre" - grand œuvre, au masculin, est un terme d’alchimie). C’est au français que les langues européennes ont emprunté ce nom ; l’anglais amalgam, dans les deux sens, alchimique ("alloy of mercury") et figuré ("soft mixture"), de ce terme ; l’allemand Amalgam (Mischung, "mélange" de gens ou d’idées) ; l’italien amalgama (miscuglio) ; l’espagnol amalgama. Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762) comme un nom de genre féminin et qui a pour signification le seul sens propre des alchimistes : "terme de chimie, union d’un métal ou d’un demi métal avec le mercure ou le vif-argent". Selon les Académiciens et Furetière (Dictionnaire universel, 1690), on "dit aussi amalgamation", mot qui, dans le Trésor de la Langue française, 1972-1994, est défini comme "l’action d’amalgamer et le résultat de cette action". Dans la cinquième édition, amalgame est de genre masculin (les dictionnaires le relèvent tous comme masculin). La définition est identique à celle de 1762, mais le synonyme amalgamation n’est plus noté. Dans l’édition de 1832-35, ce sens est illustré de "amalgame d’or, d’argent, de bismuth, etc." et "le tain des glaces est un amalgame d’étain", exemple que Littré corrige (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) : "quand on dit amalgame d’étain, on indique l’alliage de ce métal avec le mercure".

Dans l’article consacré à amalgame dans L’Encyclopédie, qui indique une étymologie grecque, sans doute fausse (a’ma, "ensemble", et gamein, "joindre"), il est exposé en quoi consiste la technique de l’amalgame en alchimie et dans la métallurgie naissante. En 1751, Lavoisier n’a pas commencé ses travaux et ce qui est nommé chimie est encore de l’alchimie, comme le dévoile cet extrait : "un des plus grands secrets de la chimie", c’est de trouver "une méthode d’anoblir les métaux ou de les retirer des métaux moins précieux. Cette manière philosophique de purifier les métaux peut s’appliquer à tous les métaux, excepté au fer". Les orpailleurs aujourd’hui utilisent encore, à peu de choses près, la technique décrite dans cet extrait : "l’amalgame est un moyen dont on se sert dans plusieurs pays pour tirer l’or et l’argent de leurs mines. On broie ces mines avec du mercure qui se charge de ce qu’elles ont de fin, c’est-à-dire de ce qu’elles ont d’or ou d’argent, et qui ne se mêle point avec la terre, ni avec la pierre ; de sorte que le mercure étant retiré de la mine par son propre poids et par la lotion qu’on fait de ce mercure dans de l’eau, on retire par la cornue le mercure, qui laisse le métal qui était dans la mine".

 

A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré d’amalgame désignant des réalités sociales est défini dans les dictionnaires, près d’un siècle après que Voltaire en a fait usage : "amalgame se dit, figurément et familièrement, d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies", comme dans les exemples "cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions" et "son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence" (même définition et mêmes exemples dans l’édition de 1932-35). Chez Littré, le sens figuré est glosé ainsi : "mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente" et illustré de ces exemples : "un amalgame d’hommes de tous les rangs" et "cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités".

Dans la langue moderne, amalgame s’étend à d’autres sciences et domaines que la chimie : à l’odontologie (il sert à obturer les dents), à l’art culinaire ("mélange d’ingrédients"), à l’imprimerie (tirer en amalgame : "tirer des impressions différentes, présentant les mêmes caractéristiques de commandes (papier, couleurs, etc.) en même temps, sur le même support, avec la même machine, l’imposition de leurs formats étant possible dans celui de la feuille utilisée"), à l’armée ("réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses"). Dans un sens figuré, il prend ou non une valeur péjorative, suivant qu’il s’applique à des personnes ("ensemble hétérogène" : "Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des bas-bleus, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau", 1842) ou à des choses : "mélange, alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires" et, en parlant de la création artistique, "mélange, combinaison".

L’amalgame, dans le sens qu’il a pris dans la langue hyper ou ultra moderne - en un mot : dernier cri - , est, selon les Académiciens (in l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française), un procédé rhétorique, supposé malhonnête, qui est "employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée". La reductio ad Hitlerum (id est tout adversaire est Hitler ou même pire qu’Hitler, De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle de la Gestapo) est une des formes exacerbées et fort communes que prend l’amalgame dans la société de simulacre qu’est la société du spectacle et qu’on devrait nommer la société d’amalgame.

Il est un autre procédé rhétorique plus moderne et plus malhonnête encore : c'est l’imputation (fausse ou imaginaire) d’amalgame, qui consiste à accuser ses adversaires de recourir à tout moment à l’amalgame, pour éviter tout examen et couper court à tout débat. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les calotins de l’islam et les musulmans en calotte qui disent : "pas d’amalgame entre, d’une part, les musulmans restés au Maroc (ou ailleurs) et, d’autre part, les musulmans établis en France (ou ailleurs) ; pas d’amalgame entre le pareil et le même ; pas d’amalgame entre les barbus, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent". Que les musulmans imputent le crime d’amalgame à tout un chacun, même à ceux qui se contentent d’affirmer que le ciel est bleu, quand il est bleu (pas d’amalgame entre le bleu et le bleu !) est dans l’ordre de leurs choses : le mot est arabe, l’amalgame est leur culture, c’est leur monde.

 

 

10 mars 2007

Expertise

 

 

 

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est précisé en caractères gras que le sens que les bobos, les nantis et ceux qui sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, les journalistes branchés et qui en jettent, etc. donnent à expertise, à savoir "compétence, savoir-faire, qualité d’une personne experte", "est à bannir". Habituellement, les Académiciens sont plutôt laxistes en matière de bon usage. Il est rare qu’ils prohibent avec tant de fermeté un emploi. S’ils le font, c’est avec de bonnes raisons. En effet, il est inutile de donner à expertise le sens de "compétence", puisqu’il existe déjà des mots clairs, tels compétence ou savoir-faire, pour désigner cette qualité. La proscription de l'Académie, pour une fois, est parfaitement justifiée.

Dérivé de l’adjectif expert, auquel a été ajouté le suffixe - ise, ce nom est attesté au XIVe siècle dans le sens "d’adresse, habileté, expérience". Dans les Essais, Montaigne l’emploie dans ce sens : "on y requérait autrefois une expertise bellique (id est "une expérience militaire") plus universelle". Chez Brantôme, de même, l’expertise d’armes est l’expérience des armes.

Or, expertise a beau être un mot ancien, il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de 1798 (cinquième édition) : encore est-ce dans un tout autre sens que celui "d’expérience". C’est un "terme de jurisprudence", qui a pour sens "visite et opération des experts". Les conditions dans lesquelles il est demandé le recours des experts sont précisées : cela "a lieu dans un différend, lorsque le juge, n’ayant pas une entière connaissance de l’objet de la contestation, a recours aux lumières des gens de l’art, pour en faire l’examen, l’estimation ou l’appréciation". Ainsi, "on a nommé des architectes pour faire l’expertise des réparations de ce bâtiment". Dans cette édition, publiée en 1798, les Académiciens relèvent un sens nouveau, qui apparaît à partir de 1792, à savoir "appréciation faite par des experts" : "il se dit aussi du procès-verbal, du rapport des experts", comme dans l’exemple (mal rédigé, à dire vrai : on peut être académicien et écrire comme un pied) "après quatre vacations, les experts ont remis leur expertise". D’une édition à l’autre de ce Dictionnaire, comme dans les autres dictionnaires, la définition ne change pas. L’expertise est une procédure confiée par un juge à des experts et c’est aussi le rapport que ces experts remettent au juge. Il en est ainsi aussi bien dans les sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française que chez Littré (1863-1877) ou dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Dans ce dernier dictionnaire, sont énumérées toutes les expertises possibles et prévues par les lois : expertise judiciaire, expertise amiable, expertise médico-légale, expertise médicale, expertise psychiatrique.

Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent un nouveau sens qui n’a plus de rapport avec la justice, et qui est en partie social : c’est "l’analyse faite par un spécialiste mandaté". Ainsi un bijou et un tableau peuvent faire l’objet d’une expertise. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est glosé ainsi : "examen, estimation par un expert d’un objet d’art ou d’un objet de collection" (tableau ou bijou).


Rien dans l’histoire de la langue ne justifie le sens de "savoir-faire" d’une personne considérée comme experte, hors de toute juridiction ou de tout statut légal, en économie, en sciences sociales ou en management par exemple. Ce sens-là est un emprunt à l’anglais, langue dans laquelle le nom expertise a trois sens (in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, édition de 1974). Ce sont " 1. Expert appraisal, valuation ; 2. expert’s report ; 3. expert knowledge and skill ". Les sens classés 1 et 2 correspondent exactement aux deux sens du mot français équivalent et emprunté par l'anglais (opération demandée à un expert et rapport que l’expert remet à un juge) : le sens 3, lui, correspond à celui que les Académiciens prohibent, à juste titre, parce que, entendu ainsi, expertise fait double emploi avec compétence ou savoir-faire. C’est le type même du néologisme sémantique qui n’a pas d’autre raison d’être que l’ostentation ou l’affectation : en France, il est attendu des élites, surtout celles qui prospèrent dans les manipulations symboliques - media, com., pub, show-biz (féminin : chaude pisse), management (id est ménage), etc. - non seulement qu’elles sachent l’anglais, mais encore qu’elles le parlent. Elles sont dociles, elles parlent anglais. Tout est anglais ou américain, mais quand elles sont censées s’exprimer en français. Pourtant, dans leur bonheur, elles manquent de chance. Leur effort d’ostentation risque de ne pas être perçu des supérieurs ou des commanditaires. Expertise étant un vieux mot français, l’anglais se cache si bien sous le français qu’il passe inaperçu.

 

 

09 mars 2007

Mastodonte

 

 

 

Voilà un mot de formation savante, qui est employé couramment dans la langue moderne, non plus comme un terme scientifique, ce qu’il a longtemps été au XIXe siècle, mais dans un sens figuré pour désigner des personnes très fortes ou des véhicules de grandes dimensions. Il est formé de deux éléments grecs : masto, signifiant "mamelle, sein", et odonte, "dent", les mastodontes ayant des dents ou des mâchoires en forme de mamelle. C’est le zoologue Cuvier qui, en 1812, a fabriqué ce mot pour désigner de grands animaux fossiles que l’on venait découvrir. Il l’emploie pour la première fois dans ses Recherches sur les ossements fossiles. Quand il est entendu dans ce sens, mastodonte est peu à peu remplacé par des termes plus précis, tels que mammouth (emprunté à une langue de Sibérie) ou mammouth laineux ou encore, du terme générique, proboscidien ("ordre de mammifères ongulés comprenant des animaux munis d’une trompe, comme les éléphants et des espèces disparues") ou animaux pourvus d’une proboscide (en grec, une "trompe", d’éléphant ou de mouche).

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), est le premier des grands lexicographes du XIXe siècle qui l’ait relevé dans le seul sens de "mammifère fossile très rapproché de l’éléphant", citant Cuvier : "après lui et presque son égal, venait aussi, dans les pays qui forment les deux continents actuels, le mastodonte à dents étroites, semblable à l’éléphant, armé comme lui d’énormes défenses, mais de défenses revêtues d’émail, plus bas sur ses jambes, et dont les mâchelières mamelonnées et revêtues d’un émail épais et brillant, ont fourni pendant longtemps ce que l’on appelait turquoises occidentales". Les Académiciens ne le relèvent qu’à compter de la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : "grand quadrupède à dents mamelonnées, qui a beaucoup de rapport avec l’éléphant et qu’on ne connaît que par ses ossements trouvés en terre". Dans la neuvième édition (en cours), ils précisent que ce terme est propre à la paléontologie : "grand mammifère herbivore de l’ordre des Proboscidiens, qui vivait à l’époque tertiaire et au début du quaternaire". Dans le Trésor de la langue française (1972-1994), le mot est défini certes, mais la définition est complétée par l’esquisse d’une description de l’animal ainsi nommé, description qui supplée (mal à dire vrai) un dessin ou la reproduction d’une reconstitution grandeur nature de cet animal : "gigantesque mammifère fossile (ordre des Proboscidiens) des ères tertiaire et quaternaire, voisin de l’éléphant, qui portait quatre défenses et dont les molaires présentaient des protubérances mamelonnées". Elle est illustré de citations d’écrivains, et non de zoologues : "ce ne sont pas les grands fossiles, rhinocéros ou mastodontes, qui ont fait ce sol de leurs os" (Michelet, 1857) ; "les mastodontes étaient armés de puissantes défenses, terminées en pointe" (ouvrage sur la préhistoire, 1882) : "quand vécut cet homme-là, la terre avait déjà produit des générations innombrables de plantes et d’animaux (...). Oui, elle était déjà bien vieille ! L’époque des grands sauriens était passée depuis de longs âges. Le mastodonte, dont vous voyez ici quelques débris, avait disparu" (A. France, 1922).

C’est en 1853 dans une lettre que Flaubert emploie mastodonte dans un sens figuré pour désigner une personne corpulente. Le mot, devenu courant dans ce sens, est relevé par les Académiciens en 1932-35 : "il se dit figurément d’une personne d’un fort embonpoint", et dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, ils étendent le mot aux animaux : "figuré et familier, se dit d’une personne ou d’un animal dont la taille et le poids excèdent de loin la normale". Les auteurs du Trésor de la Langue française ne confirment pas que ce mot s’étend aux animaux, mais ils notent qu’il se dit aussi de choses et même de nations. "Par analogie d’aspect", c’est une "personne d’une taille, d’une corpulence énormes" (Bloy, 1897 : "je me levai donc, au milieu de la stupeur, et faisant le tour de la table, je vins frapper du plat de la main l’épaule du mastodonte") et c’est aussi un "objet (machine ou véhicule) de proportions gigantesques" (1953 : "c’était une de ces voitures pour gens riches (...) une de ces grosses mangeuses qui absorbent trente litres aux cent kilomètres (...) de tels mastodontes ne se vendent pas tous les jours" ; 1946 : "un défilé ininterrompu de chars, d’artillerie tractée, de camions amphibies, de voitures blindées, de plates-formes qui transportaient munitions et ravitaillement. Un pullulement de jeeps et de motos circulait prestement entre ces mastodontes". C’est même une "nation qui a une superficie et une puissance considérables". L’extrait que citent les auteurs du Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens est daté de 1943, une des années noires pour la France. L’auteur en est François Mauriac, écrivain qui a eu le mérite de résister. En dépit de son ancienneté, cet extrait s’applique encore à merveille à la France actuelle : "allons-nous (...) refaire sans cesse le compte des habitants de chaque empire, comparer le nombre de kilomètres carrés et vouer la France, chiffres en main, à n’être plus que le satellite misérable d’un des mastodontes triomphants ?"

Le mot mastodonte a été inventé en 1812. C’était l’époque où les savants commençaient à étudier les animaux fossiles et qu’ils prenaient conscience que l’histoire de la terre était beaucoup plus ancienne qu’on ne le croyait alors et qu’elle n’était pas vieille de cinq ou six mille ans, mais de plusieurs milliers et même millions d’années. Cuvier a fabriqué ce mot, en usant d’une métaphore : les dents de ces animaux avaient la forme de mamelles humaines. Ce faisant, il remarquait des détails pittoresques, ou même amusants, mais qui n’ont pas de vraie valeur scientifique ou qui ne disent rien de la taille gigantesque de ces animaux. Le terme proboscidien (qui porte une trompe ou dont le museau se termine par une trompe) est plus juste pour désigner ces mammifères, dont la plupart ont disparu. Le mot mastodonte étant pittoresque ou amusant, il a pu être étendu par métaphore à des personnes ou des choses ; mais, pour désigner les grosses pointures d’un parti, il lui a été préféré éléphants, sans doute parce que les éléphants, "ça trompe énormément", alors que les mastodontes ou les proboscidiens sont trop lourdauds pour abuser qui que ce soit.

 

 

08 mars 2007

Préoccupation

 

 

 

 

En latin, praeoccupatio a un sens concret et spatial : c’est "l’occupation préalable d’un lieu". Il est dérivé du verbe praeoccupare, "occuper le premier, envahir". En français, préoccupation n’a pas ce sens concret. Dès qu’il est attesté au XVe siècle, il prend un sens figuré : "souci, inquiétude", mais, dans ce sens, l’attestation est isolée – elle réapparaît au XIXe siècle, chez Lamartine. Au XVIe siècle, dans les Essais de Montaigne, préoccupation est attesté au sens de "état d’un esprit tout entier occupé par une idée ou un sentiment préconçus" (dans ce sens, il est synonyme de prévention) ; et chez Marivaux, en 1733, le sens "état d’un esprit absorbé par un objet au point d’être indifférent à tout le reste" ou "attention exclusive" portée sur un objet.

Au cours des cinq derniers siècles, préoccupation a donc eu trois sens, "souci", "préjugé", "attention exclusive", ou simultanément, ou successivement. Or, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1762, seul le sens attesté chez Montaigne est relevé : c’est "prévention d’esprit" (1694 et 1762). D’une édition à l’autre, il arrive que les exemples illustrant ce sens changent, dans de légères proportions cependant : "juger sans préoccupation, quand il y a de la préoccupation, on ne juge pas bien des choses, libre de toute préoccupation" en 1694 ; et "quand il y a de la préoccupation, il est difficile de bien juger des choses, être libre de toute préoccupation, il faut se défendre de toute préoccupation" en 1762. De même, dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ne relève à l’article préoccupation que le sens de "préjugé, prévention, impression qu’on s’est mise dans l’esprit". Il commente ce sens en se référant, comme dans l’article prévention (cf. ci-dessous la note prévention datée du 3 mars 2007), à Descartes : "le point le plus excellent de la méthode de Descartes, c’est qu’il veut qu’on se guérisse de tous préjugés, qu’on raisonne sans préoccupation", l’illustrant de cet exemple : "Le plus grand obstacle qui se trouve à rendre la justice, et à raisonner sainement, c’est la préoccupation". C’est dans ce sens que l’emploient en 1633 Guez de Balzac : "je sais en quelle estime vous êtes dans son esprit, et combien j’en devrais craindre la préoccupation en votre faveur" et, plus tard dans le siècle, La Rochefoucauld : "quand il s’agit de nous, notre goût n’a plus de justesse ; la préoccupation le touche ; personne ne voit des mêmes yeux ce qui le touche et ce qui ne le touche pas". C’est ce même sens que Furetière donne au verbe préoccuper : "prévenir, mettre dans l’esprit de quelqu’un les premières impressions, les premières connaissances d’une chose". La lecture du dictionnaire de Furetière rappelle aux modernes oublieux que ce qui a longtemps inspiré les écrivains français classiques et nourri leur œuvre, c’est la nature humaine, à savoir les lois qui gouvernent le comportement des hommes, quel que soit le lieu ou le temps où ils vivent, comme dans cet exemple que l’on pourrait lire chez un moraliste : "la faiblesse de l’esprit de l’homme est telle qu’il se préoccupe aisément, qu’il a du mal à effacer les impressions dont il est préoccupé, qui entrent les premières dans son esprit". Ce verbe, quand il est entendu dans ce sens, "se prend toujours en mauvaise part", écrivent les Académiciens en 1694 dans la première édition de leur Dictionnaire, laissant entendre que la préoccupation est un défaut de l’esprit humain. C’est dans ce sens que l’emploient les écrivains du XVIIe siècle : La Rochefoucauld, dans ses Maximes (cf. ci-dessus) et Racine, dans Britannicus : "Rome de ma faveur est trop préoccupée".

A partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de préoccupation comprend deux acceptions : "prévention d’esprit" et, "quelquefois, disposition d’un esprit tellement occupé d’un seul objet qu’il ne peut faire attention à aucun autre" (exemple : "il est dans une telle préoccupation d'esprit, que vous lui parleriez en vain d’une autre affaire que de la sienne") ; en 1832-35, l’ordre dans lequel sont exposés ces deux sens est renversé : "disposition d’un esprit, etc." (autre exemple : "s’il vous a répondu de travers, ce n’est pas de sa part simple distraction, c’est préoccupation") et "prévention d’esprit" ; en 1932-35 (huitième édition), le sens "prévention d’esprit" n’est plus relevé ; il est remplacé par "souci".

C’est l’Encyclopédie (1751-65) que l’évolution sémantique de "préjugé" à "attention exclusive portée à un objet" est exposée, sans que l’auteur de l’article, qui fait de la préoccupation une question de métaphysique (en fait, de nature de l’homme), en ait une conscience nette : "la préoccupation, selon le père Malebranche, ôte à l’esprit qui en est rempli, ce qu’on appelle le sens commun" (c’est donc un préjugé). L’article continue ainsi : "un esprit préoccupé ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation ; il en infecte tout ce qu’il pense. Il ne peut même guère s’appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé". Ce n’est plus un préjugé, mais une attention exclusive portée à un objet, comme le montrent les exemples qui suivent : "un homme entêté, par exemple, d’Aristote ne peut goûter qu’Aristote : il veut juger de tout par rapport à Aristote : ce qui est contraire à ce philosophe lui paraît faux : il aura toujours quelque passage d’Aristote à la bouche : il le citera en toutes sortes d’occasions, et pour toutes sortes de sujets ; pour prouver des choses obscures, et que personne ne conçoit, pour prouver aussi des choses très évidentes, et desquelles des enfants même ne pourraient pas douter ; parce qu’Aristote lui est ce que la raison et l’évidence sont aux autres" ; ou encore : "les inventeurs de nouveaux systèmes sont sujets à la préoccupation. Lorsqu’ils ont une fois imaginé un système qui a quelque vraisemblance, on ne peut plus les en détromper. Leur esprit se remplit tellement des choses qui peuvent servir en quelque manière à le confirmer qu’il n’y a plus de place pour les objections qui lui sont opposées. Ils ne peuvent distraire leur vue de l’image de vérité que portent leurs opinions vraisemblables, pour la porter sur d'autres faces de leurs sentiments, lesquelles leur en découvriraient la fausseté". Ce que l’auteur de cet article ne démêle pas, c’est le sens de "préjugé" de celui "d'attention".

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), distingue les deux sens certes, mais il les expose avec des termes si proches, "état d’une personne dont l’esprit est tout entier occupé d’une opinion préconçue, favorable ou défavorable" et "état d’un esprit trop occupé d’un objet pour faire attention à un autre", que le second apparaît comme une variante contextuelle du premier. Pourtant, dans les exemples cités, dont un extrait de Marivaux, in L’heureux stratagème, le sens, nouveau et psychologique, de préoccupation ("attention portée à un objet et exclusive de tout autre") est distinct de celui, tout intellectuel, de "préjugé" : "j’ai cru de loin voir tout à l’heure la marquise ici, et, dans ma préoccupation, je vous ai prise pour elle" ; comme chez Mme de Genlis : "ils ne remarquèrent ni la préoccupation ni la sombre mélancolie de leur malheureuse amie".

C’est à partir de la huitième édition seulement (1932-35) que les Académiciens relèvent le sens moderne de "souci", qui est apparu le premier dans l’histoire de la langue, dès le XVe siècle, et que Lamartine a ressuscité en quelque sorte : "il signifie encore souci" : ainsi, dans l’exemple, "au milieu de mes préoccupations, je n’ai pas pu étudier notre affaire". Pour le auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), le sens "prévention, préjugé" est sorti de l’usage : "vieux, état d’un esprit dominé par une idée préconçue". Il n’est attesté dans la langue moderne une seule fois, chez Balzac (Modeste Mignon, 1844). Les sens modernes sont "état d’un esprit occupé de façon durable dominante, voire exclusive, par une idée, un sentiment, un souci (par métonymie, souvent au pluriel, pensée, sentiment, considération qui occupe l’esprit de façon dominante, voire exclusive") ; et "souci qui occupe entièrement l’esprit", comme dans cet extrait de Lamartine (Voyage en Orient, 1835) : "ses préoccupations maternelles sur l’avenir de son fils et de ses charmantes filles".

De fait, ce que montre l’histoire de ce mot, c’est que, en trois siècles, un sens propre à la vie intellectuelle a perdu ce qu’il le caractérisait, à savoir son lien avec la pensée. Il a pris un sens psychologique commun avant de disparaître. Il désignait des préjugés faisant obstacle au raisonnement, il ne désigne plus que de petites gênes qui troublent la vie en société. Le mot s’est à la fois affaibli et particularisé. Il était universel, il n’est plus que spécifique. Il a quitté la sphère de la nature humaine pour se cantonner dans ce que Nathalie Sarraute nomme tropismes – à savoir les manies et embarras quotidiens. Du préjugé au tropisme ou de Descartes à Sarraute, c’est aussi la voie qu’ont suivie en trois siècles la pensée et la littérature en France.

 

 

07 mars 2007

Eponyme

 





Comme tous les mots comprenant onyme («nom»), tels antonyme, paronyme, synonyme, patronyme, toponyme, etc., éponyme est composé de mots grecs qui signifient « sur » et « nom ». En grec, c’est un surnom. En français, adjectif ou nom, il désigne des réalités propres à la Grèce antique. C’est au XVIIIe siècle, dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-1765) qu’il est attesté pour la première fois et employé au sujet de la civilisation grecque. Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la sixième édition (1832-35) : ce «terme d’antiquité grecque désignait, à Athènes, celui des neuf archontes qui donnait son nom à l’année». Eponyme qualifie donc celui qui donne son nom à l’année pendant laquelle il exerce le pouvoir – et cela, afin de constituer, en fixant un comput, les annales d’une cité ou d’un Etat. C’est la définition de Littré (Dictionnaire de la Langue française) : «archonte éponyme, ou, substantivement, éponyme, le premier des neuf archontes d’Athènes qui donnait son nom à l’année» et des Académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire : 1935, «celui des neuf archontes qui, à Athènes, donnait son nom à l’année» et, dans l’édition en cours, «en histoire ancienne, se dit des magistrats qui donnaient leur nom à l’année». Les Académiciens ne s’illusionnent plus sur les connaissances de leurs compatriotes, même cultivés, en matière d’histoire de l’antiquité : ils traduisent prudemment archonte par magistrat, évitant aux lecteurs, dont aucun n’est spécialiste d’antiquité grecque, de se reporter à l’article archonte. C’est ce choix pour lequel ont opté les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), qui donnent une plus grande extension que les Académiciens à ce mot. Il est propre aussi l’antiquité romaine : «magistrat qui donnait son nom à l’année pendant laquelle il exerçait sa charge», comme dans les exemples «archonte, éphore, roi, empereur et dignitaires éponymes» (in L’Histoire et ses méthodes, 1961).
    Le mot a un sens plus étendu encore que ne l’indiquent les Académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire. Selon Littré, éponyme «se dit aussi des divinités qui, donnant leur nom à une ville, l’avaient sous leur protection» (ainsi «les dieux éponymes, et, substantivement, les éponymes»). De même les Académiciens en 1932-35 : «il se disait aussi des dieux, des héros, dont une ville, une tribu portait le nom» (ainsi «les héros éponymes des dix tribus d’Athènes»). Dans le Trésor de la Langue française et dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, l’ordre dans lequel les deux sens sont exposés est renversé : le sens étendu est cité en premier et le sens de «magistrat donnant son nom à l’année pendant laquelle il exerce son mandat» est cité en second ou mentionné comme spécial ou étendu : «en Grèce, divinité, héros, qui donnait son nom à un groupe de personnes, en particulier à une cité, à une tribu», in Trésor de la Langue française (ce sens est illustré d’un exemple tiré de Mérimée, 1855 : «il y avait quatre tribus qui reconnaissaient chacune pour héros éponyme un des quatre fils d’Ion») et, en histoire ancienne, «qui donne son nom à une ville, à une tribu, à une dynastie, etc.», in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication (les exemples cités sont «Athéna était la déesse éponyme d’Athènes», «héros éponyme, dont une cité, une tribu tirait son nom», «les héros éponymes ou, substantivement, les éponymes des dix tribus d’Athènes». Cet ordre justifie l’extension ultime de ce nom à des réalités autres que les dieux, les magistrats, les héros, etc. et qui sont spécifiques du monde actuel : c’est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, «celui, celle, ce qui donne son nom à quelque chose ou à quelqu’un, à qui l’on se réfère, que l’on vénère» (ainsi, cité dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, cet emploi jugé littéraire : «Washington est l'éponyme de la capitale fédérale des Etats-Unis»), et non un tout qui donne son nom à une partie, comme chez Péguy: «une autre patronne que l’histoire sera votre éponyme » (1914). En revanche, les emplois, dans l’extrait cité de L’Histoire et ses méthodes (1961, in Trésor de la Langue française : «le moulin à eau exigeait une chute d’eau appelée kataractê en grec, cataracta en latin ; de ce dernier mot sont sortis les noms de moulins éponymes des villages de Chalette, Charrette, etc.») et les emplois d’éponyme étendus à la critique sont conformes au sens grec premier de « qui donne son nom à quelque chose », à savoir un tout dont l’élément baptiseur fait partie. Lucien Leuwen et Andréi Roublev donnent leur nom à un roman et à un film. Ils en sont les personnages ou les héros éponymes.

06 mars 2007

Statut

 

 

 

 

 

Ce nom est emprunté à la forme neutre du participe passé statutum "décret, statut", du verbe statuere, qui signifie, entre autres sens, "décider, arrêter, résoudre". C’est donc ce qui a été décidé. Statut est attesté au milieu du XIIIe siècle dans deux sens : "règlement d’une communauté" religieuse ou charitable (au XVIIe siècle, le mot a été étendu aux "règles établies pour la conduite d’une association") ; et "ce qui a été statué" (au XVIIIe siècle, "ensemble des lois qui concernent tous les particuliers et leurs biens", statuts personnels, statuts). Ce sont ces sens qui sont relevés par les Académiciens dans les différentes éditions de leur Dictionnaire ; 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 (première, quatrième, cinquième, sixième, huitième éditions) : "règle établie pour la conduite d’une compagnie, soit laïque, soit ecclésiastique" (ordre de Malte, confréries, Académie française, etc.) et "pour des communautés, des corps des métiers" (orfèvres, marchands, etc.).

Dans la cinquième (1798) et la sixième (1835) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, est ajouté un nouveau sens : "on appelle statuts les lois faite par le Parlement d’Angleterre". Il est "peu usité", est-il précisé dans la sixième édition, de sorte qu’il n’est plus relevé en 1935 (huitième édition). Dans la sixième et la huitième éditions, statut est relevé avec le sens juridique ancien de "loi, ordonnance", illustré par les exemples statuts réels ("lois qui sont relatives aux biens-fonds") et statuts personnels (lois "qui concernent les personnes"), ces derniers mots étant, affirme Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), "peu usités". Chez Littré, le sens principal est celui que les Académiciens relèvent depuis 1694, à savoir "règle établie pour la conduite d’une compagnie, d’une communauté, etc.". Deux exemples en rapport avec l’Académie française sont cités ; l’un de Pellisson : "on employa, depuis le mois de février de l’année 1634 jusqu’à celui de l’année suivante 1635, à donner à l’Académie française la forme qu’elle devait avoir, à dresser ses statuts et à faire sceller l’édit de son érection" ; l’autre de Voltaire (1771) : "il est dit dans nos statuts (ceux de l’Académie) qu’un homme obligé par sa place de résider toujours en province ne peut être de l’Académie".

Le nom statut est l’emblème de la France moderne, comme il l’était déjà de la féodalité et de l’ancien régime. Le sens bureaucratique est attesté en 1918, alors que la France n’était pas encore le pays de cocagne des fonctionnaires et assimilés. Dans le Trésor de la Langue française, le nouveau sens est défini ainsi : "ensemble de dispositions législatives ou réglementaires qui définissent les droits et devoirs d’une collectivité, d’un corps". La multiplication des corps et des collectivités entraîne celle des statuts. Les statuts sont civil, administratif, constitutionnel, légal ; ils ont des articles ou des dispositions ; la prolifération d’employés à statut entraîne celle des personnels hors statut. Dans l'enseignement, le statut des certifiés est différent de celui des agrégés et de celui de tous les autres corps. Les fonctionnaires ont tous un statut ; ils auront bientôt leurs statues aussi. Les statuts de la fonction publique, c’est "l’ensemble des dispositions législatives ou réglementaires relatives à la situation des travailleurs des collectivités publiques de l’État, des départements, des communes et du secteur nationalisé". Le fermage aussi a un statut, moins avantageux que celui de la fonction publique. Par extension, le nom désigne aussi la situation, toujours favorable, qui est propre aux personnes qui jouissent de statuts.

Ce nom étant devenu (ou redevenu, comme dans l'ancien régime) social, la sociologie se l’est approprié. Par opposition au nom contratstatut, en sciences sociales, désigne une réalité, sociale évidemment, qui n’est perçue par personne, sinon par les sociologues, qui ne sont pas aveugles. C’est la "situation d’un individu ou d’une catégorie d’individus dans un groupe" : statut de la femme (mariée ou non, divorcée ou non), du salarié, des apatrides, des immigrés, des indigènes, des réfugiés, etc. Le statut est dit social (ce qui est bellement redondant), quand il désigne la position qu’une personne occupe dans la société ou le prestige dont elle jouit. Comme dit un sociologue marxiste (là encore, l’adjectif est redondant par rapport au nom), "le statut social est caractérisé (...) par un certain nombre de facteurs variables selon les cas, tels que la profession, la propriété foncière, les revenus, le pouvoir, l’appartenance ethnique" (1966). Le succès de statut est tel que ce mot s’applique aux choses ou aux abstractions, à la langue, à la phrase, aux mots, à la communication : "le statut de la communication est défini par la distance sociale, ou intersubjective, instituée par je avec ses locuteurs". Tous ces statuts sont inventés par des individus intégrés à des corps à statut, dont l’obsession est défendre leurs statuts et qui, obnubilés par cet objectif, voient des statuts partout.

 

Dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), les emplois de statut sont exposés : ce "terme générique comprend toutes sortes de lois et de règlements. Chaque disposition d’une loi est un statut, qui permet, ordonne ou défend quelque chose. Il y a des statuts généraux, il y en a de particuliers ; les premiers sont des lois générales qui obligent tous les sujets : les statuts particuliers sont des règlements faits pour une seule ville, pour une seule église ou communauté, soit laïque, soit ecclésiastique, séculière ou régulière : chaque corps d’arts et métiers a ses statuts: Les ordres réguliers, hospitaliers et militaires en ont aussi". Les statuts sont distingués suivant qu’ils se rapportent aux personnes (statuts personnels) ou aux biens (statuts réels) : les statuts mixtes concernent les uns et les autres. Si les statuts sont aussi nombreux et variés au point de se recouvrir les uns les autres, c’est, est-il expliqué dans l’Encyclopédie, pour éviter la guerre civile ou la guerre de tous contre tous. "Il est impossible d’entretenir la paix entre plusieurs personnes de condition égale, si elles ne conviennent de certaines lois communes, suivant lesquelles elles s’engagent de vivre et de se conduire par rapport à l’intérêt commun".

Dans l’ancien régime et sous la féodalité, il existait des milliers de statuts différents et particuliers. Si l’on tient cet ordre ancien de la France pour archaïque, la prolifération des statuts dans la France actuelle est l’apanage de corps repliés sur eux-mêmes, fermés, jaloux de leurs privilèges, acquis, passe-droits, avantages, distinctions. Les statuts, qui sont si populaires parmi les fonctionnaires et assimilés et dont rêvent ceux qui, "intermittents et précaires", n’en jouissent pas encore, s’enracinent très profondément dans l’ancien régime. Ils ne sont en rien modernes. La modernité, c’est le contrat ; le statut, c’est l’archaïque. C’est sans aucun doute une ruse de l’histoire (la énième) que de faire assumer par des groupes sociaux dits progressistes (ils sont "de gauche", ils militent pour qu’advienne une énième révolution) les obsessions corporatistes et féodales. Il serait inutilement irrévérencieux de s’étendre sur l’inconscient féodal des personnels à statut et sur leur empressement, non seulement à défendre leurs statuts, mais à en exiger de nouveaux et à ériger dans tous les lieux publics des statues en l’honneur de leurs statuts, anciens, présents, futurs.

 

 

05 mars 2007

Agape

 

 

 

Dans la langue latine parlée par les premiers chrétiens, agape (génitif agapes) a pour sens (in Dictionnaire latin français de M. Gaffiot) : "amour, charité" et "agape, festin des premiers chrétiens". Il est emprunté au grec chrétien agapé "affection, amour divin" et "repas fraternel des premiers chrétiens".

Il est attesté en français au XVIe siècle, dans le contexte de l’histoire religieuse, au sens de "repas communautaire des premiers chrétiens". C’est dans ce seul sens qu’il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35) : "nom de ces repas, que les premiers chrétiens faisaient dans les églises et qui ont été abolis à cause des abus qui s’y étaient glissés dans la suite du temps". Il n’est pas relevé dans la huitième édition (1932-35) de ce même Dictionnaire. Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière, de même, ne retient que ce seul sens : "terme d’histoire ecclésiastique, qui signifiait dans la primitive église grecque les festins que faisaient ensemble les premiers chrétiens dans les églises pour se lier davantage d’amitié", ajoutant : "on a été obligé de les retrancher (id est "supprimer") à cause des abus qui s’y commettaient". De même, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), ne relève que ce sens historique : "repas que les premiers chrétiens faisaient en commun", qu’il illustre de "vous voyez que la communion était générale, comme les repas nommés agapes" (Fénelon), "les bénéfices réguliers durent leur origine aux agapes" (Chateaubriand) et cet extrait, malveillant, de Voltaire "il faut, quand on fait le repas des agapes, envoyer les meilleurs plats à l’évêque".

Dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-1770), les réalités historiques désignées par le nom agape sont décrites avec précision : "on l’employait pour signifier ces repas de charité que faisaient entre eux les premiers chrétiens dans les églises, pour cimenter de plus en plus la concorde et l’union mutuelle des membres du même corps". Ce qui est exposé aussi, ce sont les raisons qui ont conduit les autorités religieuses à supprimer ces "repas de charité" : "dans les commencements, ces agapes se passaient sans désordre et sans scandale, au moins les en bannissait-on sévèrement, comme il paraît par ce que S. Paul en écrivit aux Corinthiens (cf. Epitres). Les Païens qui n’en connaissaient ni la police ni la fin, en prirent occasion de faire aux premiers fidèles les reproches les plus odieux. Quelque peu fondés qu’ils fussent, les pasteurs, pour en bannir toute ombre de licence, défendirent que le baiser de paix par où finissait cette assemblée se donnât entre les personnes de sexe différent, ni qu’on dressât des lits dans les églises pour y manger plus commodément". Puis, "divers autres abus engagèrent insensiblement à supprimer les agapes. Saint Ambroise et Saint Augustin y travaillèrent si efficacement que dans l’église de Milan l’usage en cessa entièrement, et que dans celle d’Afrique il ne subsista plus qu’en faveur des clercs et pour exercer l’hospitalité envers les étrangers, comme il paraît par le troisième concile de Carthage".

Le sens premier, grec et latin, d’agape, à savoir "amour divin", a été traduit en français par charité, ce qui explique que les sens de ce mot grec et latin aient été réduits au seul "repas".

 

C’est dans les dictionnaires modernes que le sens étendu d’agape, païen en quelque sorte, est relevé ; et c’est même dans ce seul sens païen ("par extension, familier : repas entre convives unis par des liens de parenté, d’amitié, ou par des intérêts communs" et "banquet somptueux", in Trésor de la Langue française, 1972-1994 ; et "familier, souvent au pluriel, repas de fête pris entre amis", in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours) que ce mot est employé dans la langue française actuelle, le sens chrétien, le seul qui était relevé dans les anciens dictionnaires étant réservé à "l’histoire ecclésiastique" (Trésor de la Langue française) ou à la "religion chrétienne" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition). Dans ces deux dictionnaires, cet emploi moderne est illustré de nombreux exemples : "Madame de Coulanges nous offre un aperçu de ces fines agapes et de ces dégustations exquises" (Sainte-Beuve, 1859) ; "vous m’aviez promis de m’envoyer ce matin un mot de votre illustre plume pour me dire si le dîner de lundi aurait lieu. Daudet attend de moi une réponse depuis mercredi. Pouvez-vous venir après-demain à ces fraternelles agapes ? Et dois-je compter sur vous demain ?" (Flaubert) ; "presque tout le village était là, attiré par la cérémonie et par l’espoir du réveillon que, sous le nom d’agape exceptionnelle, Léopold promettait à ses fidèles depuis la première semaine de l’Avent. Dans les agapes ordinaires, chacun apportait sa part, la congrégation se bornant à offrir un gâteau bénit, dont chacun des assistants emportait un morceau pour sa famille" (Barrès, 1913) ; "je sais combien il est souvent difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables agapes auxquelles vous nous avez conviés là" (Proust, 1918) ; "à droite de la colonnade s’alignent les hôtels dont le plus connu est le Ship, où jadis le Cabinet, en des agapes printanières, venait manger un dîner de poisson, dont le plat de résistance était cette blanchaille nommée whitebait, frai de harengs pêché à marée haute" (Morand, Londres, 1933) ; "le docteur Charles Guebel (...) me faisait l’autre jour une relation enthousiaste des agapes qui, le 2 décembre dernier, marquèrent la réunion des États généraux de la gastronomie", in Combat, 1952) ; "au fond, la table éclate avec la brusquerie / De la clarté heurtant des blocs d’orfèvrerie ; / De beaux faisans tués par les traîtres faucons, / Des viandes froides, force aiguières et flacons, / Chargent la table où s'offre une opulente agape" (Hugo, 1859) ; " de joyeuses agapes réunissaient les anciens compagnons d’armes" (Académie, neuvième édition).

Il est inutile de s’étendre sur la déchristianisation de la France. Le phénomène est avéré par d’innombrables faits. Il est dans l’ordre des choses que la langue elle aussi l’atteste et qu’il s’inscrive dans le sens des mots. Suivant l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, les agapes auraient été interdites au Ve siècle à la demande de Saint Ambroise et de Saint Augustin, à cause des abus de nourriture auxquels elles auraient donné lieu. "Les Païens qui n’en connaissaient ni la police ni la fin, en prirent occasion de faire aux premiers fidèles les reproches les plus odieux", est-il écrit dans cet ouvrage (cf. ci-dessous). Le fait est que l’ancienne représentation que les païens se faisaient de ces repas mystiques a survécu à leur disparition et que le mot a même été ressuscité en quelque sorte dans la langue moderne par les auteurs des XIXe et XXe siècles pour désigner des banquets somptueux. Même les francs-maçons nomment agapes "le banquet qui suit les travaux des fêtes de l’ordre, dans les ateliers supérieurs" (in Trésor de la Langue française).


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04 mars 2007

Pétition

 

 

 

Le nom pétition est attesté au début du XIIe siècle au sens de "demande, requête", puis au XIIIe siècle, au sens de "demande ou réclamation faite en justice". Quand il est entendu dans ce sens, il est emprunté au latin petitio, "demande, requête", dérivé du verbe petere "demander, solliciter". Au tout début du XVIIIe siècle, il est attesté dans le sens de "requête individuelle ou collective faite aux pouvoirs publics en vertu d’un droit reconnu" (il s’emploie à propos de l’Angleterre) : ce néologisme sémantique est un emprunt à l’anglais Petition of Right, désignant la pétition adressée en 1628 par les parlementaires au roi Charles I et qui contenait la déclaration des droits et libertés du peuple.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens de pétition est glosé ainsi : "demande, prière". Les Académiciens précisent que, entendu dans ce sens, le mot "n’a guère d’usage qu’en parlant des sept demandes de l’oraison dominicale". C’est donc un terme de liturgie. Ce sens-là disparaît de la quatrième édition (1762), dans laquelle pétition est réduit à un seul emploi (noté en 1694 et en 1798) : "terme didactique, qui n’a d’usage que dans cette phrase pétition de principe, qui se dit, lorsqu’on allègue pour preuve la chose même qui est en question". Dans son Dictionnaire critique de la langue française (Marseille, 1788), Jean-François Féraud note que pétition ne se dit qu’en philosophie, dans pétition de principe, qu’il définit en reprenant la définition de l’Académie en 1762. A partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens s’efforcent de définir avec plus précision pétition de principe : "raisonnement vicieux qui consiste à poser en fait, en principe la chose même qui est en question" (1835) ; "en termes de logique, raisonnement vicieux qui consiste à tenir pour acquise la chose même qui est en question" (1935). Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), Littré est encore plus explicite : "terme de logique, sophisme qui consiste à supposer comme certain ce qui ne l’est pas et qui a besoin de preuve", illustrant ce sens d’une phrase de César Du Marsais : "dans la pétition de principe, on répond en termes différents la même chose que ce qui est en question".

 

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1798, l’édition publiée pendant la Révolution, que le sens emprunté à l’anglais est relevé : "on appelle depuis quelques années du nom de pétition une demande adressée à une autorité supérieure, pour obtenir ou une grâce, ou le redressement de quelque grief" et "une demande adressée à une autorité publique". Sont citées les constitutions de 1791, de 1793, de 1795, dans lesquelles est posée la liberté de pétition. En Angleterre, en 1628, des parlementaires ont signé a Petition of Right : ce sont les droits et les libertés d’un peuple qui sont rappelés à un souverain oublieux ou tenté par la tyrannie. Il est demandé au Roi de préserver ces droits. En France, pendant la Révolution, ce ne sont plus ces droits et libertés qui sont exigés ou rappelés, c’est la pétition qui devient un droit. C’est une première dérive moderne : la souveraineté du droit s’est muée en consommation de droits.

La constitution de 1791 (la première constitution de la France qui soit écrite) garantit des libertés, dont "la liberté d’adresser aux autorités constituées des pétitions signées individuellement". Ce n’est pas un droit de ou à pétition, mais une liberté de pétition – ce qui n’est pas la même chose. Dans la constitution de 1793, celle de l’An I, cette liberté est transformée en droit (article 32) : "le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l’autorité publique ne peut, en aucun cas, être interdit, suspendu ni limité". Cet article est assez cocasse : c’est justement sous l’empire de cette constitution que le simple exercice de la liberté d’expression valait à l’audacieux qui s’en prévalait de finir illico presto coupé en deux. La Constitution de 1795 (An III) est presque aussi longue que la constitution européenne mort-née. L’article 364 pose la liberté de pétition, et non le droit à la pétition : "Tous les citoyens sont libres d’adresser aux autorités publiques des pétitions, mais elles doivent être individuelles ; nulle association ne peut en présenter de collectives, si ce n’est les autorités constituées, et seulement pour des objets propres à leur attribution". Cet article se termine sur une menace à peine voilée, conforme à l’esprit de cette époque guillotineuse : "Les pétitionnaires ne doivent jamais oublier le respect dû aux autorités constituées". Dans cette cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), les articles de ces constitutions ne sont pas cités in extenso. Il y est fait seulement allusion en ces termes : "le droit de pétition appartient à tout individu, et ne peut être délégué : en conséquence il ne pouvait être exercé en nom collectif, par aucun corps ni réunion de citoyens (Constitutions de 1791 et 1793). La Constitution de 1795 permet des pétitions collectives aux autorités constituées, mais seulement pour des objets propres à leur attribution". Les commentaires des Académiciens de 1798 sont exacts, à une exception : c’est la liberté d’adresser des pétitions qui est reconnue en 1791 et 1795, et non le droit de pétition. En 1793, ce qui est reconnu, sans être garanti, c’est "le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l’autorité publique" - ce qui n’est pas tout à fait le droit (universel) de (ou à) pétition, sans limite, ni restriction.

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835), publiée après la tourmente révolutionnaire, pétition est défini ainsi : "dans le langage ordinaire, demande par écrit adressée à une autorité pour obtenir une grâce ou le redressement de quelque grief". Les exemples sont : "la charte a consacré le droit de pétition ; faire, adresser, présenter une pétition au ministre, à la chambre", etc. Les deux chartes, celle de 1814 et celle de 1830, traitent des pétitions : article 53 en 1814, article 45 en 1830, et dans les mêmes termes : "toute pétition à l’une ou l’autre des Chambres ne peut être faite et présentée que par écrit. La loi interdit d’en apporter en personne et à la barre". Les Académiciens écrivent "la charte a consacré le droit de pétition", ce qui est inexact. Les rédacteurs de ces deux chartes se sont prudemment contentés d’autoriser les pétitions écrites adressées aux Chambres : ce qu’ils reconnaissent, c’est la liberté ("encadrée") de pétition, et non le droit de pétition.

Etrangement, Littré, qui était républicain, scientiste, positiviste et anticlérical, n’évoque pas, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), la liberté de pétition, qui serait pourtant une conquête de la Révolution. Une pétition est une "demande par écrit à une autorité"  (exemples : "présenter une pétition", "la chambre a renvoyé la pétition au ministre"). Il ne relève pas non plus le sens politique de pétition, sinon dans le sens anglais de Petition of Right : "dans l’histoire d’Angleterre, pétition des droits, célèbre requête formée par les chefs du parlement de 1628, et adoptée par Charles I".

Au XXe siècle, la pétition se généralise. Elle n’est plus seulement politique, elle est sociale. La définition évolue. Ce n’est plus une "demande adressée à une autorité supérieure, pour obtenir ou une grâce, ou le redressement de quelque grief", mais un "écrit signé adressé aux pouvoirs publics, qui exprime une opinion, une demande, une plainte, une protestation, un vœu, d’ordre particulier ou général" et par extension, "une requête collective signée, adressée à une autorité compétente" (Trésor de la Langue française, 1972-1994). En 1848 déjà, Hugo constatait que les pétitions qu’il recevait étaient si nombreuses qu’il avait à peine le temps de les lire : "un dossier de pétitions qui était sur une table dans mon cabinet a disparu, et je n’ai pu le retrouver ; ce dossier contenait entre autres la pétition des habitants du Havre que je m’étais chargé de déposer sur le bureau de l’Assemblée Nationale. ... Cette pétition portait, à ma connaissance, cinq mille signatures".

Cette surabondance de pétitions s’apparente à ce que les anciens juristes nommaient plus pétition : "c’est lorsque quelqu’un demande plus qu’il ne lui est dû" (L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, 1751-1770). Elle a lieu "en plusieurs manières ; par exemple, si on demande des intérêts d’une chose qui n’en peut pas produire, ou que l’on conclue à la contrainte par corps dans un cas où elle n’a pas lieu (…) Par l’ancien droit romain, la plus - pétition était punie ; celui qui demandait plus qu’il ne lui était dû, était déchu de sa demande, avec dépens (…) En France, les peines établies par les lois romaines contre ceux qui demandent plus qu’il ne leur est dû, n’ont jamais eu lieu". Ce qui explique peut-être que les Modernes soient atteints de pétitionnite.

 

 

03 mars 2007

Prévention

 

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire latin français, M. Gaffiot donne au verbe praevenire le sens de "prendre les devants, devancer, prévenir", mais il ne relève pas le nom praeventio (qui apparaît en latin tardif), auquel est emprunté prévention, attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens de "action d’arriver le premier". Le mot est dans le Dictionnaire de l’Académie française dès 1694, mais dans les quatre premières éditions (de 1694 à 1762), la définition est obscure : "action par laquelle on prévient" et "préoccupation" (en français classique, préoccupation signifie "prévention d’esprit", comme dans la phrase "quand il y a de la préoccupation, on ne juge pas bien des choses"). Les exemples illustrant le premier sens sont encore plus obscurs que la définition : "le Pape a droit de prévention sur l’ordinaire ; les juges royaux sur les subalternes". Qu’est-ce que ce droit ? Prévention signifie-t-il prérogative ? Les exemples qui illustrent le second sens de "préoccupation" sont à peu près clairs, parce que ce sens-là n’est pas désuet aujourd’hui : "il faut se défaire, se dépouiller de toute prévention" et "juger des choses sans prévention". En fait, ce sens s’éclaire, si on le situe dans le contexte intellectuel où il est apparu. Il est attesté pour la première fois chez Descartes au sens de "opinion préconçue, antérieure à tout examen ou raisonnement" (Discours de la Méthode, 1637). Une prévention est un présupposé ou un préjugé intellectuel. De fait, les exemples cités par les Académiciens "il faut se défaire de toute prévention" (id est de tout présupposé) sont clairs.

Furetière, qui était académicien, expose clairement le second sens de prévention (Dictionnaire universel, 1690) : c’est une "préoccupation d’esprit", un "entêtement". Elle est un préjugé, comme l’attestent les exemples cités : "la prévention nous empêche de bien raisonner" et "le premier principe des Cartésiens est de se guérir de toutes préventions, de tous préjugés". Furetière n’expose pas plus clairement que les Académiciens le premier sens de prévention : c’est le "droit qui appartient à celui qui prévient, qui fait une chose le premier". Le domaine dans lequel ce mot s’emploie, précise Furetière, est restreint : "il ne se dit que de la prévention qu’a le Pape sur les collateurs ordinaires, et des juges royaux sur les subalternes". Ces termes de droit obsolètes depuis deux siècles ne peuvent être expliqués clairement que dans une encyclopédie. Ainsi, dans celle de d’Alembert et Diderot (1751-1770) : "prévention (terme de jurisprudence) est le droit qu’un juge a de connaître d’une affaire parce qu’il en a été saisi le premier et qu’il a prévenu un autre juge à qui la connaissance de cette même affaire appartenait naturellement, ou dont il pouvait également prendre connaissance par prévention". C’est "un droit qui est réservé au juge supérieur pour obliger celui qui lui est inférieur de remplir son ministère ; cependant elle est aussi accordée respectivement à certains juges égaux en pouvoir et indépendants les uns des autres, pour les exciter mutuellement à faire leur devoir, dans la crainte d’être dépouillés de l’affaire par un autre juge plus vigilant". Sont cités diverses coutumes et divers arrêts de l’ancien droit, dont celui du 15 novembre 1554 par exemple, "contenant la vérification de la déclaration du roi (Laon le 17 Juin de la même année) (qui) donne aux baillis et prévôts royaux la prévention sur les juges des seigneurs, quand ceux-ci ne revendiquent pas leurs justiciables ; à la charge que dans le cas de prévention, les baillis et juges présidiaux ne connaîtront du différend que comme juges ordinaires, et non comme présidiaux ; ce qui a été confirmé par l'article 2 de la déclaration donnée sur l’édit de Crémieu". Autrement dit, la prévention est relative aux prérogatives et compétences des juridictions variées de l’ancien régime.

La prévention, est-il expliqué dans le même article de l’Encyclopédie, est aussi une prérogative du pape : c’est "le droit dont le pape jouit depuis plusieurs siècles de conférer les bénéfices vacants" et qui "est fondé sur ce que la plupart des canonistes ont établi pour principe que toute juridiction ecclésiastique est émanée du pape". La France étant gallicane, "on (y) a toujours regardé le droit de prévention comme peu favorable". "Le droit de prévention du pape a lieu en France, mais avec des restrictions et modifications notables que l’on a faites en faveur des collateurs ordinaires (id est ceux qui ont le droit de conférer un bénéfice ecclésiastique), pour maintenir autant qu’il est possible la liberté de leurs collations (id est leurs bénéfices)".

 

Ce n’est qu’à partir de la cinquième édition, en 1798, que les Académiciens définissent prévention dans des termes à peu près clairs, "préoccupation d’esprit". Les exemples sont plus nombreux et plus variés qu’en 1762 : "il faut se défaire, se dépouiller de toute prévention", "juger des choses sans prévention", "c’est un homme plein de préventions", "il est sujet aux préventions", "on ne saurait le défaire de ses préventions", "inspirer des préventions", "guérir les préventions de quelqu’un", "donner des préventions contre soi" et "prévention, en matière de droit, signifie l’action par laquelle on devance l’exercice du droit d’un autre". Les exemples sont plus nombreux que dans les éditions antérieures  : "le Pape a droit de prévention sur l’ordinaire", "les baillis et sénéchaux ont quelquefois le droit de prévention sur les juges subalternes", "on appelle prévention en cour de Rome l’action par laquelle on demande et obtient à Rome un bénéfice avant la nomination du collateur", "le patronage laïc n’est pas sujet à la prévention", "il a obtenu ce bénéfice par prévention".

Dans les éditions ultérieures, la définition de prévention au sens de "préoccupation" s’affine : en 1832-35, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens complètent "préoccupation d’esprit" par la glose "opinion favorable ou contraire avant examen" ; en 1932-35, dans la huitième édition, les mots préoccupation d’esprit sont enfin abandonnés  et la définition est toute cartésienne : "opinion préconçue, favorable ou défavorable, antérieure à tout raisonnement ou examen". Cette notion, relative au doute chez Descartes, est infléchie par Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), vers le libre examen des philosophes des Lumières. Elle était une entrave dont il fallait s’affranchir, elle devient une cible dans le combat contre les dogmes ou les prétendus dogmes. C’est, écrit Littré, "ce qui dispose le jugement ou la volonté à se déterminer, indépendamment des motifs de vérité et de justice". Dans les exemples cités par Littré, les erreurs de la prévention païenne sont opposées, au XVIIe siècle, aux vérités de la religion chrétienne : "la prévention induisant en erreur" (Pascal) ; "ce fut une chose rare de voir tour à tour les convulsions de la prévention expirante sous la force de la vérité et de la raison" (Bossuet). Au XVIIIe siècle, l’erreur a pour source les préventions du dogme et de la religion : "la prévention, c’est une espèce de folie qui empêche de raisonner"  (Mairan) ; "la prévention voit les choses comme elle voudrait qu’elles fussent ; mais la raison ne les voit que telles qu’elles sont" (Voltaire) ; "la prévention pour la coutume a été, de tout temps, un obstacle aux progrès des arts" (Condorcet).

C’est aussi dans la huitième édition de leur Dictionnaire que les Académiciens renoncent à exposer le sens juridique "action par laquelle on prévient". C’est que le droit canon et le droit féodal, où prévention avait ce sens, une fois qu’ils sont abolis, sont oubliés et ignorés au fil du temps. En revanche, c’est dans la sixième édition, en 1832-35, qu’est relevé le sens juridique moderne, qui est pourtant attesté en 1590 dans les Essais de Montaigne (être en prévention de, " être accusé de") : "en jurisprudence criminelle, état d’un homme prévenu de délit, de crime". Les exemples : "il est en prévention", "en état de prévention", "la mise en prévention" : d’où, de nos jours, la détention préventive. Ainsi, il arrive aux Académiciens, qui ne sont pas toujours de rigoureux lexicographes, de faire une description de la langue qui retarde de plus de deux siècles sur la langue réelle.

Ce n’est pas la seule anomalie que l’on constate dans les définitions de prévention. En 1580, Montaigne (Essais, livre II) emploie prévention dans le sens moderne de "précaution". Or, ce sens n’est relevé ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, ni par Littré. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il est exposé en premier : "ensemble de mesures destinées à éviter un événement qu’on peut prévoir et dont on pense qu’il entraînerait un dommage pour l’individu ou la collectivité" ; par métonymie, "organisme chargé de concevoir et d’appliquer ces mesures". Les emplois et les exemples cités attestent que ce mot, qui a été longtemps spécifique du droit féodal et canon et de la jurisprudence (état d’un homme prévenu d’un crime), est devenu spécifique du social ou du sociétal : prévention de la délinquance, des accidents, des maladies, médicale, sociale, mesures de prévention ; ou encore cet exemple éloquent de 1949, très politiquement correct, mais dont la pertinence est infirmée par la réalité : "la prévention, en matière de politique criminelle, c’est tout ce qui assainit le milieu social, afin d’empêcher que naisse l’idée criminelle" (in Réforme pénitentiaire). En soixante ans, à force "d’assainir le milieu social", le nombre de crimes et délits a été multiplié par huit. L’idée criminelle n’a en rien été empêchée de "naître", elle n’a pas avorté non plus, elle a proliféré.

Tout est social dans les emplois actuels de prévention :prévention des naissances (comme la prévention d’une maladie ou d’un crime ?, in La Prévention des naissances, Sauvy, 1962) ; prévention routière, campagne d’information de la prévention routière, comme dans cet autre exemple : 1978, "pour limiter le nombre d’accidents de la route, la prévention routière intervient par un effort d’éducation et d’information, un renforcement de la réglementation, un contrôle des véhicules, une répression plus rigoureuse des infractions". Tant qu’elle est restée sociale, la prévention n’a pas eu d’effets tangibles. Il a fallu attendre que les chauffards paient très cher les infractions qu’ils commettent pour que diminue le nombre d’accidents. Si la prévention était restée un "effort d’éducation et d’information", rien n’aurait changé.

Alors que le sens cartésien de "préjugé" a été biaisé au XVIIIe siècle, il a évolué au XXe siècle, basculant de la connaissance à l’opinion ou de la raison à l’émotion, ainsi que l’attestent la définition du Trésor de la Langue française ("fait de porter sur quelqu’un ou quelque chose un jugement hâtif où interviennent souvent des critères affectifs, et en tout cas préalable à tout examen" et "opinion qui en résulte") et les exemples qui l’illustrent : "mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la profession d’artiste" (1839) ; "d’un seul coup, Jos-Mari sentit ses préventions tomber, ses seuls points d’appui lui manquer, sa timide expérience et ses mots se dérober sous lui" (1939). Chez Descartes, les préventions venaient du savoir sclérosé ; dans la langue actuelle, elles ressortissent à l’émotion. L'évolution du sens est à l'image de l'évolution de la France : on pense de moins en moins, mais on ressent. L'émotion première s'est substituée au doute fondateur.

 

02 mars 2007

Agrégat

 

 

 

 

 

En latin, adgregatum ou aggregatum est le participe passé de aggregare "réunir, assembler" (des moutons, par exemple). Il signifie "ce qui a été réuni". C’est à ce participe et adjectif qu’au milieu du XVIe siècle, a été emprunté agrégat au sens de "union, assemblage de différents éléments". Ce nom est enregistré dans les dictionnaires à partir de 1762 et dans ce même sens ; Dictionnaire de l’Académie française, (1762 et 1798) : "terme didactique, assemblage", définition à laquelle est ajoutée dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) la précision "il se dit proprement en chimie d’un corps solide dont les molécules adhèrent entre elles" ("un morceau de soufre est un agrégat") ; Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) de Littré : "terme didactique, masse produite par la réunion de substances diverses qui ont été unies ensemble à l’époque de leur formation" ; Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "masse produite par la réunion de diverses parties adhérentes entre elles" ("un morceau de sucre est un agrégat").

De fait, pendant plus de trois siècles, de 1556 au début du XXe siècle, agrégat a été rarement employé, sinon dans le cadre scolaire et savant. Tous ces emplois sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) : en chimie (vieux : "se dit proprement d’un corps solide dont les molécules adhèrent entre elles") ; en physique et en histoire naturelle ("les nombres peignent les êtres qui produisent comme les plantes, et non les substances qui s’accumulent comme les agrégats" ; "les géologistes nous disent que les minéraux, que les pierres précieuses, que les cristallisations, les spaths, les agrégats de toutes les sortes, sont les fruits d’un travail lent et graduel de la nature", Chateaubriand, 1800) ; dans les techniques du bâtiment ("élément servant à la confection des mortiers et des bétons") ; en métallurgie ("juxtaposition des petits cristaux d’un alliage").

A partir de ces emplois où agrégat signifie "réunion d’éléments distincts en un tout de forme mal définie, analogue, mais non identique à un organisme biologique", le mot est étendu à des réalités humaines et surtout sociales. Le premier à transférer ce mot (et la notion qu’il désigne) hors de la science et vers le social est le philosophe et idéologue Maine de Biran (De l’Influence de l’habitude sur la faculté de penser, 1803) : "de là l’extrême difficulté qu’il devait y avoir à séparer dans la suite les signes et les idées. Honneur au philosophe qui compléta le premier cette séparation et parvint à dissoudre cet agrégat, cimenté par les habitudes des siècles ! il fut vraiment le créateur de la logique et de l’idéologie". La brèche ouverte, la sociologie et autres sciences sociales s’y engouffrent : la société étant l’horizon indépassable de l’humanité, le nom agrégat désigne une forme élémentaire de groupement humain. Ainsi, chez Durkheim : "pour qu’une morale et un droit professionnels puissent s’établir dans les différentes professions économiques, il faut donc que la corporation, au lieu de rester un agrégat confus et sans unité, devienne, ou plutôt redevienne un groupe défini, organisé, en un mot une institution publique" (1893) ; ou encore : "la société, au lieu de rester ce qu’elle est encore aujourd’hui, un agrégat de districts territoriaux juxtaposés, deviendrait un vaste système de corporations nationales" (1893) ; "on retrouve chez les peuples les plus avancés des traces de l’organisation sociale la plus primitive. C'est ainsi que la tribu est formée par un agrégat de hordes ou de clans ; la nation (la nation juive par exemple) et la cité par un agrégat de tribus ; la cité à son tour, avec les villages qui lui sont subordonnés, entre comme élément dans des sociétés plus composées, etc." (1893).

En sociologie, un agrégat est un assemblage d’êtres humains ; dans les autres sciences sociales, en économie politique et dans les statistiques, c’est un assemblage d’éléments, tels que les chiffres dans les comptes de la nation ou les services dans le bilan d’une économie : "les comptes de la nation retracent les opérations qui sont effectuées entre les différents pôles de l’économie (...) À partir des données fournies par ces comptes, des totaux caractéristiques, qui présentent un intérêt particulier pour l’analyse de tel ou tel phénomène économique, peuvent être établis. Ces totaux sont appelés agrégats" (1956) ; ou "un bien économique est un agrégat ou ensemble de services ; cet agrégat est alternatif par rapport à d’autres agrégats de services en ce qui concerne la décision d’un sujet économique, etc." (1964).

Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, accordent peu d’importance dans l’article agrégat aux emplois de ce nom dans les sciences dites molles, de l’homme et de la société. Il a un seul sens, celui des sciences exactes : "masse compacte, relativement stable, résultant de la réunion d’éléments divers", "un agrégat de minerais", "un agrégat cristallin de calcite", "un agrégat de cellules", et des emplois figurés ou métaphoriques, quand il désigne des êtres humains ou des groupes d’êtres humains : "cet empire n’était qu’un agrégat de peuples sans liens véritables", "un agrégat de mécontents". Les auteurs du Trésor de la Langue française jugeaient que ce sens des sciences sociales appartenait à la langue commune ; trente ans plus tard, il disparaît du Dictionnaire de l’Académie française. Sic transit gloria. Une petite brise a désagrégé l’agrégat social. Les analyses sociologiques ont beau être savantes, elles ne sont pas solides. A peine écrites ou imprimées, les voilà caduques.

 

 

01 mars 2007

Croquant

 

 

 

 

 

 

L’origine de croquant, quand ce nom désigne les paysans du Limousin et du Périgord qui se sont révoltés contre l’augmentation des taxes, redevances, impôts, etc. à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, ressuscitant les sanglantes jacqueries du Moyen Age, et qui ont été, pour certains d’entre eux, massacrés par les armées du bon roi Henri IV, est controversée. Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1862-77) cite des écrivains contemporains de ces révoltes : d’Aubigné écrit que croquant vient du nom de la paroisse de Croc, en Limousin, où les révoltes auraient commencé ("la petite guerre des croquants, ainsi nommés, parce que la première bande qui prit les armes fut d’une paroisse nommée Croc de Limousin") ; de Thou, que les révoltés étaient nommés ainsi parce qu’ils détruisaient les biens d’autrui au "croc" et Cayet, parce qu’ils criaient "(sus) aux croquants" (ceux qui croquaient les pauvres gens, comme dans la chanson de Brassens) et que, par dérision, ils auraient été désignés de ce terme de mépris. Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), avalise l’explication de Thou : "gueux, misérable qui n’a aucuns biens, et qui, en temps de guerre, n’a pour armes qu’un croc. Les paysans qui se révoltent sont de pauvres croquants".

Le fait est que le mot est attesté en 1603 comme terme péjoratif pour désigner les paysans et en 1608 les paysans révoltés du Sud-Ouest contre le roi gascon Henri IV. Dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la neuvième (1694 à aujourd’hui), ces deux sens sont relevés : "un homme de néant, un misérable" (1694 : le mot ne désigne pas nécessairement les paysans ; il est précisé que, dans ce sens, le mot est "bas") ; et "on a appelé Croquants certains paysans qui se révoltèrent en Guyenne sous Henri IV et sous Louis XIII". Croquant est à la fois un nom commun et un nom propre. Il en est ainsi dans les éditions de 1762, de 1798, de 1832-35, et dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré : "terme méprisant, un homme de rien, sans consistance, sans valeur" et "paysans qui se révoltèrent en Guyenne sous Henri IV".

Dans l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est formulée différemment, avec des mots moins méprisants que homme de néant ou homme de rien. C’est, en histoire, le "sobriquet qui fut donné, à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, à des paysans français révoltés". Les Académiciens font, à juste titre sans doute, du nom propre le premier sens de croquant, lequel a pris, dans des emplois littéraires (sur le point de tomber en désuétude) et péjoratifs, le sens de "paysan" et, par extension, de "rustre". Ce choix se défend. C’est aussi celui du Trésor de la Langue française (1972-1994) : d’abord, en histoire, "paysan révolté en Limousin, en Périgord et en Quercy, à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle", illustré d’un extrait de Nerval : "les croquants, malheureux paysans français à qui les soldats du roi Henri faisaient la guerre pour n’avoir pu payer la taille" (Nerval a été un des prophètes de la nouvelle religion socialiste et occultiste, il a de la compassion pour ces paysans) ; ensuite, par extension et avec une connotation méprisante, est-il écrit dans le Trésor, "cul terreux" et "homme grossier, pauvre, méprisable" (rustre, péquenot).

Le sens historique de croquant est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où la définition se réduit à quelques mots brefs : "paysan, dans la langue familière. Il a vieilli". Il semble que le souvenir des paysans limousins et gascons qui se sont révoltés contre Henri IV ou contre lesquels le bon roi Henri a mené une guerre cruelle se soit perdu ou atténué au XXe siècle, jusqu’à ce que l’ORTF ait décidé d’exhumer les Croquants. Cela s’est fait en 1969 grâce à un mélodrame larmoyant, Jacquou le Croquant, que Lorenzi, le bon soldat de ce communisme qui a exterminé sans vergogne des dizaines de millions de paysans en Russie, en Chine, au Cambodge, en Ethiopie, etc., a adapté d’un roman régional publié en 1897 (et oublié), dans lequel l’auteur, Eugène Le Roy, gloire du Périgord moderne qui a éclipsé les vrais écrivains Montaigne, Fénelon, La Boétie ou Brantôme, fonctionnaire des contributions et franc-maçon, a raconté des révoltes de Croquants. Dans le roman, elles ne se produisent pas aux XVIe et XVIIe siècles, comme dans la réalité, mais entre 1815 et 1830, où elles n’ont pas eu lieu. L’histoire est retouchée : ce n’est pas la première fois, ni la dernière. C’est même la règle dans cette discipline qui est désignée du même mot, histoire, que les fables racontées aux enfants le soir, pour qu’ils s’endorment, et dont il faut préciser qu’elles sont vraies, pour faire accroire qu'elles ne sont pas mensongères. Si Le Roy réécrit l’histoire, c'est pour accuser le clergé et la noblesse du XIXe siècle des exactions, tueries, exécutions sommaires, etc. ordonnées par le bon roi Henri IV, devenu une pieuse icône de la République. La manipulation est énorme, mais elle est efficace : les esprits les plus forts et même les mécréants la répètent comme versets de Coran. Entre 1792 et 1815, le clergé et la noblesse ont été épurés, raccourcis et dépouillés par la classe sociale cupide à laquelle Le Roy s’est agrégée dans les années 1880. Ils servent donc sans dommages de boucs émissaires ou de victimes expiatoires. Ainsi l’identité de ceux qui, nouveaux riches, notaires, notables, médecins, petits ou grands fonctionnaires, bourgeois ayant acheté à vil prix les "biens nationaux", exploitant férocement leurs métayers, est cachée. Jacquou était un croquant dans le sens péjoratif de ce nom : rustre, paysan, cul-terreux, péquenot, non dans le sens historique de "paysan révolté contre la taille" sous le règne de Henri IV. Ce téléfilm a eu un tel succès, surtout dans les cervelles gauchistes, qu’il a contribué à exhumer le sens historique de croquant; le mot a été transformé en une oriflamme, que les lutteurs de tout acabit agitent, même quand ils croquent voracement les champs de maïs des vrais paysans.