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01 avril 2007

Energie

 

 

 

 

 

C’est Saint Jérôme (331-420), père de l’Eglise et traducteur de la Bible, qui a emprunté au grec le mot energia, au sens de "force en action" et l’a introduit dans le latin de la chrétienté. Il est le seul qui ait employé ce mot selon M. Gaffiot (in Dictionnaire latin français). Chez les premiers chrétiens, energia désigne la "force en action" qui est dans l’Ecriture sainte : Bible et Evangiles.

En français, le mot est attesté pour la première fois au début du XVIe siècle dans le sens de "puissance d’action, efficacité, pouvoir" - et au sujet de la parole. C’est le sens qu’il a dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : "force d’un discours, d’une sentence, d’un mot", qu’il illustre de cette phrase éloquente "toutes les paroles de l’Ecriture sainte sont d’une grande énergie". Energie désigne la force contenue dans la parole du Christ ou des prophètes, qui pousse les fidèles à agir, les met en mouvement, réveille leur foi. Dans les dictionnaires anciens, énergie est défini ainsi : "efficace, vertu, force. Il se dit principalement du discours, de la parole" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) et le sens est illustré par ces phrases : "l’Ecriture sainte a une grande énergie", "il fit un discours plein d’énergie", "il y a dans les Prophètes des expressions d’une grande énergie".

Dans L’Encyclopédie (1751-1765), l’Ecriture sainte, les paroles du Christ, les discours des prophètes ne sont plus cités comme sources ou comme réservoirs d’énergie. Volontairement ? On ne sait. Le sens d’énergie est comparé à celui de force "en tant que ces deux mots s’appliquent au discours". L’auteur de l’article pense "qu’énergie dit encore plus que force ; et qu’énergie s’applique principalement aux discours qui peignent et au caractère du style". Extrait du contexte religieux, le mot s’étend à tout discours public ou à toute forme d’expression : "on peut dire d’un orateur qu’il joint la force du raisonnement à l’énergie des expressions. On dit aussi une peinture énergique et des images fortes". Jean-François Féraud (in Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) confirme "qu'énergie et énergique sont fort à la mode". Pour illustrer le phénomène, il cite des phrases dans lesquelles énergie ne se rapporte plus aux mots ou aux discours, mais à la détermination ou à la résolution de tel ou tel : "c’est l’effet ordinaire des guerres intestines de donner au courage une énergie atroce, qui le fait dégénérer en cruauté" ; "une éloquence muette, des gestes énergiques, rendent ce que ne peut exprimer sa langue", "un auteur moderne nous peint ces esprits énergiques, qui s’élancent au-delà de leur existence actuelle, et qui, peu contents d’exciter l’admiration et l’amour de leurs concitoyens, veulent encore arracher des louanges des races futures". Un siècle plus tard, Littré précise qu’énergie, "au sens de force d’âme, ne vint en usage que dans le cours du XVIIIe siècle", comme l’attestent ces réflexions de Mme du Deffant : "vous me demandez si je connais le mot énergie ? Assurément, je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance : c’est depuis qu’on a des convulsions en entendant la musique" et "je me souviens que l’abbé Barthélemy me tourna en ridicule une fois que, par hasard, je prononçai ce mot énergie ; eh bien ! qu’il sache qu’aujourd’hui il est devenu à la mode, et qu’on n’écrit plus rien qu’on ne le place". A la rubrique "histoire et étymologie" de l’article énergie (in Trésor de la langue française), il est dit que le sens figuré "force, fermeté dans l’action, détermination" n’est attesté qu’à partir de 1790. Si l’on se rapporte aux exemples cités par Féraud et par Littré, il est évident que ces emplois sont antérieurs de plusieurs années à ce qu’en affirment par erreur les auteurs du Trésor de la Langue française. Le nouveau sens est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "il se dit aussi de la conduite dans les choses publiques et privées". Exemples : "une administration pleine d’énergie" et "il se comporte avec beaucoup d’énergie". Sous la Révolution, le fleuve en crue de l’énergie sort du lit des discours ou des pensées pour inonder les plaines de l’action, du comportement, de la direction des affaires publiques, du gouvernement. Il a fallu dépenser de l’énergie pour couper autant d’innocents en deux.

 

C’est entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle qu’énergie se rapporte à d’autres réalités que les phrases, les discours, les prophéties, comme l’attestent les articles du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) et du Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1877). Les Académiciens relèvent comme premier sens non pas la force de la parole, mais la vertu d’un remède et la puissance agissante des passions. Le mot, écrivent-ils, "se dit particulièrement de la vigueur d’âme", comme dans "c’est un vieillard encore plein d’énergie" et "une âme, un caractère sans énergie". Le sens des premiers dictionnaires n’est cité qu’en troisième position : "il s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole", alors que le sens que la Révolution a sanctifié, à savoir "fermeté qu’on fait paraître dans les actes de la vie publique", est cité en dernier et illustré par les exemples "un ministre plein d’énergie", "il a déconcerté ce complot par l’énergie de ses mesures". Energie avait un sens religieux, il a un sens social.

Malgré l’histoire du mot, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) cite en premier le sens physiologique de "puissance active de l’organisme", illustré par les exemples "l’énergie musculaire" et "les muscles se contractent dans les convulsions avec une énergie extrême". La genèse des sens est réécrite. Ainsi "par catachrèse", ce mot propre à la physiologie musculaire désigne la "vertu naturelle et efficace que possèdent les choses" (remèdes, acides), alors que le sens testamentaire premier, celui de Saint Jérôme, "énergie d’un mot, d’une expression", ne serait qu’une extension de cette catachrèse. Littré l’illustre même d’exemples profanes : "J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui ; Il m’a toujours semblé d'une énergie extrême" (La Fontaine) et "on peut dire d’un orateur qu’il joint la force de raisonnement à l’énergie des expressions" (L’Encyclopédie, cf. ci-dessus).

Littré est le seul lexicographe qui rappelle en termes explicites qu’énergie a longtemps été un "terme de théologie" signifiant "puissance de la Divinité", comme dans l’exemple "des hérétiques ont nié la Trinité en ne reconnaissant qu’une seule énergie dans le Père, le Verbe et le Saint-Esprit". Il est aussi le premier à enregistrer dans le Supplément de 1877 l’emploi d’énergie en "physique mathématique", comme dans l’exemple "énergie dynamique, élément indestructible dans sa valeur numérique, mais capable de transmutations qui le font apparaître sous ses trois formes, travail, demi force et calorie". Il semble que, dans ce sens nouveau, énergie soit un néologisme sémantique, à la manière de l’anglais energy, attesté dans ce sens depuis 1807.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nouvel ordre sémantique est avalisé. L’énergie, c’est d’abord la "force agissante" d’un muscle ou d’un remède ; puis la "vigueur d’âme et la fermeté dans l’action" (les exemples cités sont ceux de la sixième édition) ; ensuite "le mot s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole" ("s’exprimer avec énergie, il y a dans les prophètes des expressions d'une grande énergie") ; enfin, quand il est un "terme de physique et de mécanique", "il se dit de la capacité de produire du travail, de la puissance emmagasinée" ("énergie électrique, mécanique", "le principe de la conservation de l’énergie est un principe de physique générale").

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ont pour mérite de rétablir dans l’exposé des sens d’énergie l’ordre dans lequel ces sens sont apparus dans l’histoire de la langue : "principe d’action qui rend une personne apte à agir ou dont se trouve animée une chose pour agir sur la nature" et "en théologie, rare, puissance d’agir de la divinité" et "par métonymie, cet agir lui-même", comme chez Claudel : "Fils de Dieu qui êtes l’énergie, le verbe et la seconde personne (1919). Ensuite sont exposés les sens usuels : "dynamisme physique qui permet d’agir ou de réagir", "force de la volonté qui l’oriente vers l’action", "manifestation concrète chez une personne de l’aptitude à agir" ou à s’exprimer ou à créer des formes. C’est dans ce sens qu’il est employé de façon ambiguë en politique : "ce culte du moi dont Barrès sut faire un système qui exalte l’énergie nationale" (1928). Mussolini, Hitler, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Castro et tous les tyrans du XXe siècle ont canalisé à leur profit l’énergie de leurs partisans pour purifier le pays qu’ils dirigeaient ou, comme le dit explicitement Lénine, pour "éliminer les insectes nuisibles" de leurs terres. Enfin, ce sont les emplois scientifiques : énergie thermique, électrique, atomique, cinétique, chimique, calorifique, hydraulique, lumineuse, mécanique, nucléaire, naturelle, potentielle, principe de la conservation de l’énergie.

En trois siècles, ce mot a basculé de la théologie ou de l’Ecriture sainte dans les affaires politiques, la science, la société. C'est un raccourci de l'histoire morale et spirituelle de la France. 

 

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