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07 avril 2007

Dominant

 

 

 

 

 

Dans les dictionnaires anciens ou modernes, dominant est adjectif. Il n’est jamais un nom désignant des personnes, comme dans la langue de la sociologie : les "dominants" (toujours méchants) auxquels sont opposés les "dominés", bons par essence. Quand dominant est adjectif, il se rapporte à des choses ou à des personnes. Il en est ainsi dans la première et dans la quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694), où l’adjectif, dit verbal (c’est le participe présent du verbe dominer), a pour sens "qui domine". Un seigneur, un fief, une passion peuvent être qualifiés de dominants. Dans L’Encyclopédie (1751-65), le sens relevé est celui du droit féodal : "on appelle fief dominant celui dont relève un autre fief ; et seigneur dominant, celui qui possède ce fief supérieur à l’autre. Ce terme est opposé à celui de fief servant". Dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), J-F Féraud distingue dominant de dominateur : "le premier se dit des choses, le second des personnes". La passion, l’humeur, le goût sont dominants ; l’homme est dominateur. Ainsi, à propos de Bossuet qui emploie dominant dans "les lois romaines étaient propres de leur nature à former un peuple invincible et dominant", il affirme que "dominateur aurait été plus convenable", comme chez Montesquieu, qui écrit : "un peuple dominateur peut s’affranchir de tout impôt, parce qu’il règne sur des nations sujettes". Féraud ajoute que l’Académie "ne dit dominant que des choses qui ont rapport aux personnes". La remarque est erronée, comme l’atteste l’exemple "seigneur dominant".

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), l’adjectif dominant s’étend à d’autres réalités que les fiefs, les seigneurs, les goûts, les humeurs. Les Académiciens notent que cet adjectif se dit aussi dans un sens figuré des idées : "cet homme est obsédé d’une idée dominante qu’il ramène à tout". En fait, cet homme ne ramène pas cette idée à tout, mais tout à cette idée. Les Académiciens auraient dû écrire "une idée dominante à laquelle il ramène tout" ou "à laquelle tout est ramené". En 1798, on pouvait être académicien et écrire dans un français approximatif. Dans la sixième édition (1832-35), l’expansion de dominant se poursuit : "il se dit au propre et au figuré" d’un parti, d’une religion, d’une couleur. Dans cette édition, la faute de syntaxe de 1798 est corrigée : "il y a dans cet ouvrage une idée dominante à laquelle tout est subordonné", "cet homme est obsédé d’une idée dominante qu’il applique à tout".

Les exemples cités par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française attestent que dominant était dans la langue classique d’un emploi plus étendu que ne le laissent entendre les exemples des Académiciens : il se dit aussi d’un charme, de qualités, d’une inclination, d’une impression et aussi de personnes autres que les seigneurs féodaux : d’un "esprit"  ("dominant et souverain", Guez de Balzac), d’un peuple (Bossuet), d’un père supérieur chez les Cordeliers. L’emploi de dominant s’étend à la grammaire ("voyelle dominante, celle sur laquelle la voix s’arrête") et à la minéralogie : "forme dominante d’un cristal, le solide géométrique simple auquel on peut le rapporter en ne considérant que les faces les plus étendues".

Dans la langue moderne, dominant s’étend à des réalités sociales et économiques, sans cesse nouvelles. Dans le Trésor de la Langue française, cet adjectif ne signifie plus seulement "qui domine", mais, en parlant d’une personne ou d’un groupe social, "qui exerce son emprise prépondérante, son autorité sur". Il qualifie une classe de la société et, dans cet emploi, il a pour antonyme dominé : "il existe ainsi toujours une classe dominante qui possède les instruments de production et une classe dominée qui les met en œuvre" (Histoire économique des XIXe et XXe siècles, 1968). En même temps que les emplois, les significations se diversifient. En parlant des choses, cet adjectif signifie "qui joue un rôle essentiel, qui occupe une place prépondérante" (ainsi, les coloris, ton, teinte, couleur, passion) et "qui l’emporte parmi d’autres par l'influence, la valeur, la quantité" (ainsi un parti, un souci, un objectif, une langue, un caractère, un gène, un vent, un fief, un facteur, un goût, un signe, un thème, une idée, une impression, une opinion, une pensée, une préoccupation, une qualité, une tendance, un rôle dominant) et enfin "qui occupe une situation élevée par rapport à d’autres dans l’espace environnant" (synonymes culminant, supérieur : ainsi des rocs, une position). Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication, confirment ce double phénomène d’emploi étendu et de diversification du sens. En 1694, le sens de dominant est "qui domine" ; aujourd’hui, l’adjectif a six sens distincts : "qui dispose d'un pouvoir ou exerce une autorité reconnue" ; "qui exerce l’influence la plus forte" ; dans le droit féodal : "fief dominant, celui dont dépendaient d’autres fiefs" ; dans le droit "fonds dominant : qui jouit d’une servitude établie sur un fonds voisin" ; en biologie, à propos d’un gène "qui s’exprime même chez les sujets hétérozygotes, c'est-à-dire les sujets qui n’ont pas ce même gène sur l’autre chromosome de la même paire" ; et enfin, dans un sens propre et dans un sens figuré : "qui surplombe, qui occupe le site le plus élevé".

Dans son dictionnaire, Littré cite cette phrase de Montesquieu "malheur à la réputation du prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant", dans laquelle dominant est un nom ou, plus exactement, où il est employé comme un nom. C’est la seule esquisse de l’emploi sociologique de dominant comme nom, le plus souvent au pluriel et opposé à dominés : "les dominants v les dominés" qui formulent de façon moderne la vieille opposition marxiste "les exploiteurs v les exploités" ou "les bourgeois v les ouvriers" ou "les possédants v les prolétaires". Cet emploi est à la fois ritualisé et polémique. Désigner telle ou telle personne, tel ou tel pays, telle ou telle classe du nom générique "les dominants" évite de penser le monde, ce qui est signe de paresse. Ces désignations manichéennes sont propres aux discours militants. Les personnes ou les réalités nommées dominants sont renvoyées à un état féodal, donc archaïque et révolu, de la société ou du monde. Elles sont disqualifiées d’emblée. Il est inutile d’en débattre. La seule solution, c’est de s’en débarrasser à jamais pour "en nettoyer" la surface de la terre, comme disait Lénine "des insectes nuisibles".


 

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