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11 avril 2007

Bureaucratie

 

 

Bureaucratie et bureaucrate 

 

 

 

Le mot bureaucratie a été fabriqué par l’économiste Gournay (1712-1759), comme le confirme Grimm dans sa Correspondance littéraire : "Gournay faisait des bureaux une quatrième ou cinquième forme de gouvernement sous le titre de bureaucratie" et, ce joyau de lucidité : "le véritable esprit des lois en France est cette bureaucratie dont feu M. de Gournay se plaignait tant". Le mot est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), celle qui a été publiée pendant la Révolution, avec un sens restreint et affaibli par rapport à celui qu’y donnait Gournay. Ce n’est plus une "forme de gouvernement", ni "le véritable esprit des lois en France", mais un phénomène propre à l’administration, à savoir le "pouvoir des chefs et commis de bureau", c’est-à-dire des subordonnés.

Les Académiciens, dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, tendent à atténuer le phénomène, comme l’atteste cette remarque de la sixième édition, 1832-35 : "ce mot nouveau ne s’emploie guère que dans la conversation pour exprimer l’influence abusive des commis dans l’administration" ou celle-ci (huitième édition, 1932-35) : "il s’emploie surtout, familièrement, pour exprimer l’influence abusive des employés de divers grades dans l’administration". Ces définitions sont à des années lumières de la conception – forme de gouvernement – que s’en faisait l’inventeur du mot. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), est assez lucide pour définir la bureaucratie comme une forme de gouvernement ou de contrôle par l’administration des entreprises comme chez Gournay : "néologisme très peu correct (sans doute, parce qu’il est formé d’un mot français et d’un élément grec) rendu nécessaire par l’influence de plus en plus générale que les bureaux, dans toutes les administrations, exercent sur toutes les entreprises". Il rappelle aussi la définition affaiblie qu’il a lue dans le Dictionnaire de l’Académie française : "influence abusive des commis dans l’administration".

Aux XIXe et XXe siècles, ce mot français, bien français, spécifiquement français, conquiert le monde. Il est en usage dans quasiment toutes les langues du monde : néerlandais, allemand, anglais, espagnol, italien, russe, turc, etc. C’est sans doute le mot français le plus universellement connu et diffusé. Alors que les Académiciens réduisent la bureaucratie à un phénomène de petits sous-chefs de bureau et de leurs subordonnés, les auteurs français modernes, cités dans le Trésor de la Langue française, la déplacent hors de France. La bureaucratie est propre à l’Union soviétique ("Trotski abattu, le champ s’était trouvé libre devant la bureaucratie que Staline incarnait : la bureaucratie, c’est-à-dire la Russie éternelle", Mauriac, 1959 : il y avait en Russie du XVIIe au XIXe siècle sans doute moins de fonctionnaires qu’en France), à l’Allemagne ("la diète est un bureau d’affaires pour la bureaucratie allemande ; c’est à peine et de fort loin un corps politique", Gobineau, 1854), ou encore, par anachronisme, à la France d’ancien régime, où le mot n’était pas en usage ("et alors, on refit des machines administratives, analogues à celles du vieil empire romain, bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois. Ces machines avaient l’avantage d’employer l’homme comme force régulière, la vie, moins ses caprices, ses inégalités", Michelet, 1846). Le seul écrivain à ne pas verser dans cette bonne pensée tiédasse et à faire revenir la bureaucratie en France, le pays où elle a été inventée, est Péguy, qui écrit : "les hommes de la Ligue des Droits de l’Homme trahissant (...) par une trahison morose et sournoise (...) essayant de tout soumettre aux oppressions plates de la plus obtuse bureaucratie intellectuelle" (1913).

En fait, il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, pour lire, un peu comme chez Littré, une définition juste de bureaucratie. Terme péjoratif, c’est le "pouvoir abusif des bureaux qui se manifeste par l’anonymat, la concentration et le formalisme réglementaire" ; c’est aussi le "corps de fonctionnaires hiérarchisé, souvent considéré comme pesant, lent et routinier" ; c’est surtout dans bureaucratie d’État, une forme de gouvernement : le "corps de fonctionnaires qui s’assure la maîtrise d’un pouvoir politique centralisé et finit par former une classe dominante".

 

Le mot bureaucrate est un peu plus tardif que bureaucratie. Il est attesté en 1792, puis en 1797, pendant la Révolution. Bureaucratie est antérieur à la Révolution, mais il est enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française. C’est Littré qui, le premier, relève bureaucrate, au sens de "homme puissant dans les bureaux ou même simple employé dans les bureaux", précisant que ce mot "ne se dit guère que par ironie et en mauvaise part".

Il se dit partout (mais en France seulement) que la France aurait enseigné aux hommes en 1789 qu’ils avaient des droits naturels et imprescriptibles. Pourtant, en Angleterre, au début du XVIIe siècle, le souverain avait reconnu le bien fondé d’une Petition of Rights. Les Américains, bien avant 1789, avaient reconnu aux Américains des droits inaliénables et proclamé l’égalité en droits des citoyens. Les quatre droits reconnus "naturels et imprescriptibles" en 1789 étaient depuis longtemps reconnus dans les coutumiers d’ancien régime : la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression. Au milieu du XIXe siècle, le juriste Fauché-Prunelle (1795-1863), dans son Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes cottiennes briançonnaises (2 tomes, 1856, 1857), étudie comment se sont constituées les libertés anciennes dans le Dauphiné. Il écrit page 321, tome 1 : "l’abolition de la féodalité que les Français (…) n’ont obtenue (…) qu’à la fin du dix-huitième siècle par un acte éminemment juste et équitable (...), les Briançonnais l’ont obtenue, dès avant le milieu du quatorzième siècle, au moyen d’un accord volontairement et réciproquement contracté (…)".

Non, ce que la France révolutionnaire a exporté partout dans le monde, ce ne sont pas les droits de l’homme, mais la bureaucratie et, en 1794, le terrorisme, les mots et les choses que ces mots désignent (cf. note du 31 décembre 2005 : "Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Ils ont été fabriqués en France en 1794 et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde. Emile Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait suivre terrorisme de la seule acception suivante, "système de la terreur, pendant la Révolution française". De même un "terroriste" ne pose pas de bombe, il est un "partisan" ou un "agent du système de la terreur". Le verbe terroriser est relevé avec la seule signification de "établir le régime de la terreur" ou de "soumettre au régime de la terreur"). Les droits sont un leurre. Les deux trophées que la France bien pensante arbore, ce sont la bureaucratie et le terrorisme : deux formes de gouvernement, la première par les fonctionnaires, la seconde par la terreur, qui se sont confondues en France en 1794 ; puis en Russie soviétique, en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Corée, en Allemagne nazie, etc.

 

 

 

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