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14 avril 2007

Accompagnement

 

 

 

 

 

Le succès d’accompagnement a commencé dans les années 1960-70 chez les infirmiers (et infirmières) pour désigner "une conception du soin et de la relation avec le grand malade", qui "repose sur la reconnaissance de la personne proche de sa mort comme un être humain vivant à part entière". Loin des grands malades, l’accompagnement désigne les mesures sociales qui sont censées aider des chômeurs à retrouver une activité ou réapprendre à des SDF à vivre dans un appartement. Puis des mourants et des exclus, il s’est étendu aux enfants. "L’accompagnement à la scolarité", c’est l’appui et les ressources que les enfants ne trouvent pas toujours dans leur famille et leur milieu social pour réussir à l’école. L’accompagnement, ce sont aussi des dispositifs variés, donc des fonctionnaires qui gèrent ces dispositifs et d’autres qui versent crédits et subventions. Mais les parents d’élèves en accompagnement peuvent bénéficier de mesures d’accompagnement. Que l’on soit enfants, parents d’élèves en difficulté, exclus, SDF, malades de longue durée, mourants, la société moderne dispose d’un même et unique traitement : l’accompagnement. Elle ne sait pas éradiquer la mort, la maladie, l’échec scolaire, elle les accompagne : même si ça ne sert à rien, ça donne bonne conscience. Etre moderne, c’est se faire une belle âme. L’accompagnement en est un moyen.

De la mort à l’école, accompagnement couvre un champ immense de possibles. Or, ce mot n’est pas moderne. C’est un vieux mot français. Quelles anciennes significations ont pu susciter des emplois modernes aussi grotesques ?

Le mot est attesté en 1264 comme terme de droit féodal ; puis au XVIe siècle au sens de "suite" et "ensemble des gens qui accompagnent un personnage" ; puis "d’action d’accompagner". Il est attesté au XVIIe siècle dans un sens musical, qui est toujours en usage dans la langue moderne.

Rien dans ces anciennes attestations n’explique le succès magique de l’accompagnement moderne. En fait, c’est dans les articles du Dictionnaire de l’Académie française que se trouve l’explication que l’on cherche. Première édition (1694) : "il signifie aussi l’action par laquelle on accompagne particulièrement dans les grandes cérémonies". Exemples : "on porta ce prince au tombeau de ses ancêtres", "la noblesse fut à l’accompagnement du corps", "on destina ce maréchal de France pour l’accompagnement de l’ambassadeur de …". Cette définition et ces exemples sont reproduits dans la quatrième édition (1762), cinquième édition (1798), sixième édition (1832-35). Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), précise que l’usage d’accompagnement, au sens de "action d’accompagner" est borné à deux emplois : l’accompagnement du corps à la sépulture et l’accompagnement d’un ambassadeur.

Émile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), ne relève plus ce sens, lequel est encore relevé dans la huitième édition du Dictionnaire du l’Académie française (1932-35) : "action d’accompagner, surtout dans certaines cérémonies. On porta ce souverain au tombeau de ses ancêtres, et plusieurs princes furent désignés pour l'accompagnement du corps".

 

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), sont relevés d’innombrables emplois techniques d’accompagnement, mais ni l’emploi ancien ("accompagnement du corps d’un défunt") et ni les emplois modernes dans les soins palliatifs, dans la lutte contre l’exclusion ou dans l’aide apportée aux élèves en situation d’échec scolaire. Outre la musique, les domaines dans lesquels accompagnement, selon les auteurs du Trésor, est en usage, sont l’architecture et la peinture ("objets de décoration qui relèvent un édifice, qui ajoutent à la vraisemblance d’un tableau"), la banque ("crédit d’accompagnement, forme particulière d’un crédit par acceptation, accordé à une entreprise à l'occasion d'une affaire donnée"), les chemins de fer ("service assuré par un agent ou un dirigeant chargé de vérifier le bon fonctionnement du matériel, de la signalisation ou, éventuellement, les connaissances des agents de conduite et de contrôle"), la cuisine, la grammaire, la médecine ("accompagnement de la cataracte : matière blanchâtre et visqueuse autour du cristallin"), l’art militaire ("canon d’accompagnement", "infanterie d’accompagnement").

Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours), les Académiciens ignorent le sens ancien d’accompagnement (accompagnement du corps d’un défunt) et le sens moderne en usage dans les soins palliatifs, les écoles, l’assistance sociale, etc. Il est vrai que les deux sens sont liés ou que le sens moderne n’est que la continuation, quand il est appliqué aux mourants, aux grands malades, aux élèves "en difficulté", aux SDF, aux chômeurs de longue durée, aux exclus, etc., du sens aristocratique ancien : le respect dû aux grands de ce monde au moment où leur corps est mis en terre. L’évolution qu’a subie ce mot peut être résumée ainsi : des morts, aux mourants, aux grands malades, aux enfants, aux morts sociaux. Il semble bien que la prolifération des emplois modernes d’accompagnement, que les dictionnaires n’ont même pas perçue, est la marque la plus forte d’une civilisation qui sait qu’elle est en train de mourir et qui applique à tout le monde, élèves, parents, assistés, chômeurs, malades, mourants, les marques de respect qui étaient jadis réservées aux seuls défunts de haut lignage, tels les Princes de sang royal.

 

 

 

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