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16 avril 2007

Philanthropie

 

 

 

 

 

 

En grec, ce mot signifie "amour pour les hommes, affabilité, clémence". Il est attesté en français en 1551 au sens de "amour de l’humanité". Dans les quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798), il est relevé avec le seul sens de "caractère du philanthrope", c’est-à-dire "celui qui, par disposition et bonté naturelle, est porté à aimer tous les hommes". A partir de la sixième édition (1832-35), cette définition est remplacée par "amour de l’humanité".

La philanthropie est une vertu que les philosophes de l’Europe classique jugent, à compter du milieu du XVIIIe siècle, positive, comme l’atteste l’exposé de L’Encyclopédie (1751-65) qui y est consacré : "(morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d'encens ni de victimes".

L’auteur de l’article, pourtant, n’est pas dupe. Il sait que les grandes vertus affichées cachent parfois d’ignobles desseins. Il met donc en garde les lecteurs : "il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même".

Comme la dévotion, la philanthropie peut être fausse. Fénelon en a conscience (Dialogues des morts) : "ce faux philanthrope est comme un pêcheur qui jette un hameçon avec un appât : il paraît nourrir les poissons, mais il les prend et les fait mourir". Il est vrai que charité, dans la théologie, désigne l’amour de Dieu pour ses créatures et toute forme d’amour divin, et que l’effacement de ce sens a favorisé la diffusion de la philanthropie, qui a remplacé la charité, mais sans s’encombrer de la transcendance, comme l’a compris Chateaubriand (Mémoires d’outre-tombe, 1848) : "tout acte de philanthropie auquel nous nous livrons, tout système que nous rêvons dans l’intérêt de l’humanité, n’est que l’idée chrétienne retournée, changée de nom et trop souvent défigurée : c'est toujours le verbe qui se fait chair !". Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), a conscience aussi que la philanthropie n’est jamais pure : les deux mots, philanthropie et philanthrope, écrit-il, "ne sont pas du discours ordinaire" : "L’Émile (de Rousseau) est un assemblage continuel de raison et d’extravagances, d’esprit et de puérilité, de philanthropie et de causticité".

La philanthropie ne prospère pas dans l’expression perpétuelle de bonnes intentions. Sans actes, elle s’affaiblit. Elle a besoin de concret. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), philanthrope prend un sens nouveau : il désigne "celui qui s’occupe des moyens d’améliorer le sort de ses semblables". De fait, philanthropie, chez Balzac, entre 1844 et 1850, désigne "l’exercice de la bienfaisance". Dès lors, dans la philanthropie, les actes priment sur l’amour (supposé pur ou non) de l’humanité, comme l’atteste l’article qu’y consacre le Trésor de la Langue française (1972-94). Le sens courant du mot, c’est "l’activité du philanthrope" et "l’exercice de la bienfaisance" et ce qui suscite cette activité : "qualité de cœur et de générosité du philanthrope" et "ensemble des nobles sentiments qui l’animent". Ainsi, la notion est devenue positive. De fait, le mot, à partir de 1962, est attesté avec le sens étendu de "désintéressement", "absence de calcul dans les actes" accomplis.

A l’opposé, le sens ancien, issu du grec, à savoir "amour qu’une personne a naturellement pour ses semblables", est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la Langue française. Les professions de foi étiolent l’amour supposé de l’humanité, lequel se vérifie à des actes tangibles et visibles. Aujourd’hui, plus personne n’oserait écrire la salade de naïvetés que Bernardin de Saint-Pierre faisait ingurgiter à ses lecteurs en 1814 (Harmonies de la nature) : "c’est par les immortels ouvrages de nos gens de lettres que la langue française est devenue universelle dans toutes les cours de l’Europe, et c’est par la douce philanthropie qu’ils inspirent que les peuples de cette partie du monde se rapprochent insensiblement les uns des autres". En 1814, ironie suprême, la douce philanthropie de la France consistait sans rire à faire la guerre à tous les peuples d’Europe !


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