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25 avril 2007

Transparence

 

 

 

 

 

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), la définition de transparence est expédiée en une courte et même phrase "qualité de ce qui est transparent", laquelle ne fait que gloser la formation de ce mot dérivé de l’adjectif transparent, et elle est illustrée du même exemple "la transparence de l’eau, du verre". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques. A cet emploi, il ajoute celui de demi transparence : "état de certains corps qui ne laissent passer qu’une quantité de rayons lumineux insuffisante pour permettre d’apercevoir nettement les objets à travers leur substance", et un emploi figuré : "la transparence se dit d’un teint qui semble laisser pénétrer le regard dans la peau".

L’article que Jean-François Féraud y consacre, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), est plus long et plus complet que celui du Dictionnaire de l’Académie française. La transparence est la "qualité de ce qui est transparent" (exemples : "la transparence de l’eau, du verre"). Féraud relève aussi un emploi figuré de l’adjectif ("les hommes étaient transparents à ses yeux" et "ce qui doit leur inspirer plus de terreur aux Anglais, c’est de voir leur administration ainsi devenue transparente, et ses mystères ainsi dévoilés aux étrangers") qui préfigure les emplois modernes du nom.

Au XXe siècle, tout change. Le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste l’article transparence du Trésor de la Langue française (1972-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence fait trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il fait près de deux pages grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot est devenu moderne.

Les sens techniques relevés sont plus nombreux. C’est non seulement la "propriété qu’a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière" et par analogie, le "caractère quasi immatériel, évanescent d’une forme", mais aussi la "luminosité, la clarté de l’atmosphère" et le sens technique en peinture ("couleur, motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente" et "impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes"), en optique, au cinéma ("procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran"). C’est encore la "propriété qu’a un corps translucide de laisser passer la lumière sans qu’on puisse cependant distinguer les formes qui sont derrière" et "l’effet que produit la lumière dans un milieu translucide" ou "la coloration d’une extrême pâleur, qui évoque celle de certaines substances translucides".

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce sont ses emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus de secret, ni zone d’ombre. Elle ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la "qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner" et surtout la "qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques", comme dans cet exemple : "au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la transparence (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté". Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la "qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible". Ainsi "pas davantage ne disparaîtra chez Nerval l’inconcevable transparence d’une écriture qui a trompé si longtemps les commentateurs de Sylvie". La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un "régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés".

Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté transparent et sans prétention, jusqu’à ce que la modernité se l’approprie pour en faire une exigence de morale privée et publique. D’un coup, il s’est opacifié. Il est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur.

 

 

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