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30 avril 2007

Mobilisation

 

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe mobiliser, est attesté pour la première fois en 1771 dans une des dernières éditions du Dictionnaire, dit de Trévoux, ou dictionnaire des Jésuites. C’est un terme de droit dont le synonyme est ameublissement et qui est défini ainsi : "terme employé dans quelques coutumes pour signifier l’ameublissement des immeubles que l’on veut faire entrer dans la communauté de biens entre mari et femme". Ce nom n’est pas relevé dans L’Encyclopédie. En revanche, le sens en est clairement exposé dans l’entrée mobiliser de ce même dictionnaire : "(Jurisprudence) signifie ameublir, faire qu’un immeuble réel, ou réputé tel, soit réputé meuble. L’ameublissement n’est, comme on voit, qu’une fiction qui se fait par convention. Ces sortes de clauses sont assez ordinaires dans les contrats de mariages, pour faire entrer en communauté quelque portion des immeubles des futurs conjoints, lorsqu’ils n’ont pas assez de mobilier". C’est dans ce sens que mobilisation est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française : "terme de jurisprudence, action de mobiliser" (sixième et huitième éditions, 1832-35 et 1932-35) ; par Littré : "terme de jurisprudence, action d’assimiler aux meubles" (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) : "droit civil, transformation, par convention, d’un bien généralement considéré comme immeuble par la loi, en bien meuble ; résultat de cette action". Les auteurs de ce Trésor précisent que le synonyme est en ameublissement. Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les Académiciens ignorent ce sens.

Du droit, le mot s’étend à la finance, dès 1843, chez Proudhon, qui évoque la "mobilisation des capitaux". Ce sens n’est relevé dans les dictionnaires qu’à la fin du XXe siècle : d’abord dans le Trésor de la Langue française ("action de provoquer des mouvements de valeurs ou de biens afin de se procurer des liquidités ou d’effectuer de nouveaux placements" ; puis dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : "droit commercial, opération financière permettant de mobiliser les éléments d’un actif jusqu’alors indisponibles et, spécialement, opération facilitant la circulation d’une créance à terme par sa constatation dans un titre négociable". Il existe même une "caisse de consolidation et de mobilisation des crédits à moyen terme".

 

A partir de 1834, ce nom s'étend au domaine de la défense et de l’administration militaire, ce qu’attestent les auteurs de dictionnaires : c’est un "terme de jurisprudence et d’administration militaire, action de mobiliser" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35), un "terme d’administration militaire, action de faire passer un corps sédentaire au service actif de guerre" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), et "il signifie, en termes d’administration militaire, action de mobiliser des troupes" (exemples : "l’ordre de mobilisation a été affiché dans tout le pays", "la mobilisation des troupes de couverture", "la mobilisation générale", Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35).

Au XIXe siècle, la mobilisation était balbutiante. Les guerres du XXe siècle en ont fait une affaire nationale. De fait, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) la définissent avec plus de justesse que Littré et les Académiciens : "défense, mise sur le pied de guerre d’une partie ou de l’ensemble des forces armées d’un pays ; affectation de chaque citoyen qui y est apte, à un poste militaire ; résultat de cette action". Les exemples sont nombreux : "mobilisation générale, partielle, des réservistes ; décret, ordre, plan de mobilisation" ; "la mobilisation du 20e corps se poursuit dans d’excellentes conditions d’ordre et de rapidité" (Foch, 1929) ; "nous savions que la mobilisation et la concentration russes étaient fort lentes en raison du peu de densité des chemins de fer russes" (Joffre, 1931) ; "Paul Boncour avait déposé un projet de loi militaire décrétant la mobilisation des femmes, et la revue Europe ouvrait une campagne de protestation" (Beauvoir, 1958).

L’horizon indépassable de la guerre s’estompe peu à peu. Si de nouvelles guerres éclatent, ce sera sous des formes inouïes. Il semble qu’il n’y aura pas avant longtemps de mobilisation. L’article qui y est consacré dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française est plus court que celui du Trésor de la Langue française : "action de mobiliser des troupes ; résultat de cette action". 

En temps de guerre, la mobilisation touche même les civils, comme le précisent les auteurs du Trésor de la Langue française ("à propos d’un secteur civil, mise au service des autorités militaires : la mobilisation des établissements industriels susceptibles d’alimenter en temps de guerre cet approvisionnement en munitions") et, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens : "par extension, mobilisation se dit de l’ensemble des dispositions d’ordre administratif ou économique assurant, en cas de menace, la sécurité et l’intégrité du territoire, ou destinées à servir l’effort de guerre d’un pays".

Au XXe siècle, le mot s’étend au social. Le premier à y avoir donné un tel sens est évidemment un sociologue. En 1893, Durkheim, dont on ne peut pas lire les livres sans sourire, tant ils sont naïfs, l’emploie dans le sens de "action de rassembler les énergies, les forces morales, etc." et en 1912, il écrit : "ces émotions dénotent (...) un état d’effervescence qui implique une mobilisation de toutes nos forces actives". Cet emploi est ignoré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), mais il est relevé dans Trésor de la Langue française (1972-94) : "au figuré, fait de faire appel à toutes les forces physiques ou intellectuelles d’une personne ou d’un groupe de personnes pour faire face à une situation difficile".

Le "groupe de personnes" en question est le plus souvent une "classe" sociale, les adhérents d’un syndicat ou d’un parti politique ou encore les fameux "travailleurs" de la logorrhée, comme cela est noté dans le Trésor de la Langue française : "fait d’être mis ou de se mettre en mouvement en vue d’une action concertée". Exemples : "mobilisation des masses, des travailleurs", "malgré la mobilisation actuelle de l’opinion sur cette question (...), certains indices permettent pourtant de penser que la situation continue de se dégrader", "le P.C. veut contraindre le P.S. au maximum d’actions communes de masse. Le parti socialiste est hésitant. Il craint que cette même mobilisation des masses par le P.C. (expert en la matière) ne serve un jour d’arme à Marchais pour faire pression sur un gouvernement de la gauche après une éventuelle victoire P.S.-P.C. aux prochaines élections". Ce dernier extrait (1973) a été écrit il y a trente-quatre ans. C’est peu. Il semble exhumé de la préhistoire. Jamais un écrit n’aura vieilli aussi vite. Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les Académiciens écrivent : "figuré, action par laquelle des individus sont appelés à unir leurs forces au service d’une cause ou se rassemblent en vue d’une entreprise commune ; mobilisation de l’opinion publique, mobilisation syndicale".

 

Terme juridique, puis propre à l’armée, mobilisation s’est étendu par métastase aux domaines social, syndical, politique. Ce que raconte à sa manière ce nom, c’est la genèse de la modernité sociale, qui s’est en quelque sorte imprimée dans la langue.

 

 

29 avril 2007

Humanitaire

 

 

Ce mot moderne, attesté en 1835 (Lamartine : "c’est un épisode de mon poème humanitaire"), est enregistré dans les dictionnaires à compter de la fin du XIXe siècle : d’abord, dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré ("néologisme : qui intéresse l’humanité entière"), puis dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878) : "il se dit de certaines opinions, de certaines doctrines qui visent au bien universel de l’humanité" (exemple "des tendances humanitaires"). Littré, comme les Académiciens, note que cet adjectif est aussi employé comme un nom pour désigner un "partisan de l’humanité considérée comme un grand être collectif", ce qui ne signifie rien, sinon que ce mot se rapporte à la nouvelle grande religion, sociale et humanitaire, qui, en Europe, a supplanté la religion chrétienne. Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), précisent que ce mot "se dit aussi des personnes qui professent des opinions, des doctrines humanitaires" et que, "dans ce sens, on l’emploie quelquefois comme nom" (exemple "un humanitaire").

Le sens idéologique "partisan de l’humanité considérée comme un grand être collectif" est tellement creux qu’il est souvent ironique : "on rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques" (Flaubert, 1852) ; "George Sand est plus que jamais dans l’humanitaire aussi ; elle appelle cela croire" (Sainte-Beuve, 1842). Au XXe siècle, le sens tout idéologique s’estompe, mais ne disparaît pas. Humanitaire se rapporte aux actions qui peuvent être accomplies en faveur de l’humanité qui souffre. Jadis, c’était les bonnes sœurs qui venaient au secours de l’humanité souffrante ; aujourd’hui, ce sont des diplômé(e)s du lycée ou de l’université. Les premières agissaient par charité, c’est-à-dire par amour ; les seconds par idéologie : ils croient dans un grand être collectif. Autrement dit, ce qui donne un sens aux actions humanitaires, c’est l’idéologie. L’humanité s’est substitué à Dieu, au Christ, au peuple, à la classe sociale, aux relations de bon voisinage. Les humanitaires ne partagent rien avec leurs voisins, mais tout avec les déshérités du Darfour, d’Afghanistan ou de Papouasie. L’être collectif est loin et ailleurs. S’il n'était pas exotique, il n’aurait pas d’intérêt. Le sens moderne d’humanitaire est le suivant : "qui s’attache à soulager l’humanité souffrante, à venir en aide aux hommes dans le besoin, dans la détresse" (in Trésor de la Langue française, 1972-1994). Il peut se dire d’une personne (un sociologue humanitaire), d’une morale, d’une doctrine ("cette avidité commerciale demeure si forte chez l’anglo-saxon qu’elle étouffe chez lui les conséquences logiques et déprimantes de l’idéal humanitaire et soulève sa combativité dès qu’il s’agit d’assurer, fût-ce par la guerre, le succès des desseins économiques", 1902), d’idées, de sentiments, des actions entreprises au nom de cette morale. Dans l’édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens amendent la définition qu’ils ont donnée d’humanitaire en 1878 et en 1932-35, tout en conservant le sens idéologique premier : c’est encore "qui vise au bien de l’humanité", mais c’est surtout "qui cherche à améliorer la condition des plus déshérités, à lutter contre les maux et les injustices" : sont humanitaires les mesures, les missions, les organisations, les buts, les associations.

Ce qui est nouveau, c’est l’emploi d’humanitaire comme nom, non plus pour désigner celui qui, comme George Sand, croit dans le grand être collectif, mais les adhérents d’une organisation ou d’une association à but humanitaire : la presse informe à intervalles réguliers que des humanitaires sont tué(e)s ou violé(e)s ou maltraité(e)s ou pris(es) en otage. En Afghanistan, ce ne sont pas des idéologues qui ont été pris en otage et dont la vie est échangée contre une politique, mais des illuminés qui ont porté secours à des personnes qui sont sans doute moins déshéritées qu’eux-mêmes.

 

 

25 avril 2007

Transparence

 

 

 

 

 

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), la définition de transparence est expédiée en une courte et même phrase "qualité de ce qui est transparent", laquelle ne fait que gloser la formation de ce mot dérivé de l’adjectif transparent, et elle est illustrée du même exemple "la transparence de l’eau, du verre". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques. A cet emploi, il ajoute celui de demi transparence : "état de certains corps qui ne laissent passer qu’une quantité de rayons lumineux insuffisante pour permettre d’apercevoir nettement les objets à travers leur substance", et un emploi figuré : "la transparence se dit d’un teint qui semble laisser pénétrer le regard dans la peau".

L’article que Jean-François Féraud y consacre, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), est plus long et plus complet que celui du Dictionnaire de l’Académie française. La transparence est la "qualité de ce qui est transparent" (exemples : "la transparence de l’eau, du verre"). Féraud relève aussi un emploi figuré de l’adjectif ("les hommes étaient transparents à ses yeux" et "ce qui doit leur inspirer plus de terreur aux Anglais, c’est de voir leur administration ainsi devenue transparente, et ses mystères ainsi dévoilés aux étrangers") qui préfigure les emplois modernes du nom.

Au XXe siècle, tout change. Le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste l’article transparence du Trésor de la Langue française (1972-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence fait trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il fait près de deux pages grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot est devenu moderne.

Les sens techniques relevés sont plus nombreux. C’est non seulement la "propriété qu’a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière" et par analogie, le "caractère quasi immatériel, évanescent d’une forme", mais aussi la "luminosité, la clarté de l’atmosphère" et le sens technique en peinture ("couleur, motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente" et "impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes"), en optique, au cinéma ("procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran"). C’est encore la "propriété qu’a un corps translucide de laisser passer la lumière sans qu’on puisse cependant distinguer les formes qui sont derrière" et "l’effet que produit la lumière dans un milieu translucide" ou "la coloration d’une extrême pâleur, qui évoque celle de certaines substances translucides".

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce sont ses emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus de secret, ni zone d’ombre. Elle ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la "qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner" et surtout la "qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques", comme dans cet exemple : "au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la transparence (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté". Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la "qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible". Ainsi "pas davantage ne disparaîtra chez Nerval l’inconcevable transparence d’une écriture qui a trompé si longtemps les commentateurs de Sylvie". La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un "régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés".

Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté transparent et sans prétention, jusqu’à ce que la modernité se l’approprie pour en faire une exigence de morale privée et publique. D’un coup, il s’est opacifié. Il est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur.

 

 

24 avril 2007

Ensemble

 

 

Grands Ensembles

 

 

 

L’adverbe ensemble s’emploie comme un nom depuis la fin du XVIIe siècle. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ce sens est relevé : "ensemble s’emploie substantivement pour dire ce qui résulte de l’union des parties différentes qui composent un tout", comme dans ces phrases : "il y a de belles figures dans ce tableau, de beaux morceaux dans ce bâtiment, mais l’ensemble n’en vaut rien". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ajoute à cet emploi ("union des parties dans un tout ; l’effet qui en résulte") le terme de musique, le terme militaire ("cohésion qui est entre les parties d’un corps de troupe") et le sens de "totalité" : "l’ensemble des hommes qui peuplent la terre, l’ensemble des nations européennes, l’ensemble des ordonnances des anciens rois de France".

Au XXe siècle, le nom ensemble s’étend à de nouvelles réalités, surtout sociales. L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est beaucoup plus long que celui du Dictionnaire de Littré ou que les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. La modernité pense en termes de totalité, d’assemblage, de cohésion. Elle a fait du mot ensemble, qu’il soit nom, au singulier et au pluriel, ou qu’il soit adverbe ("ensemble, tous ensemble, tous" des supporteurs de l'OM et "ensemble, tout devient possible", slogan d'un candidat à l'élection présidentielle), une de ses oriflammes, comme l’exprime assez justement Flaubert : "car le monde, (...) forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps"  (1874).

Le nom s’emploie dans l’ameublement ("ensemble Empire, Louis XVI ; la salle à manger est un de ces ensembles Renaissance ; ensemble de style, plaqué bois de rose, traité en ébénisterie") et surtout dans l’architecture, ou bien dans le sens de "corps de monuments civils"  ("ensemble architectural, immobilier, ces beaux ensembles comme la Place Vendôme, la Place de la Concorde"), ou bien, précédé de l’adjectif grand, dans le sens de "corps de bâtiments d’habitation couvrant une grande superficie et comportant les services commerciaux nécessaires à la vie quotidienne des résidents". Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini, comme terme d’architecture, de la même façon : "un grand ensemble, groupe d’immeubles d’habitation disposant d’équipements collectifs communs".

Le mot grand ensemble date du début des années 1960 : "un second cercle de 12 km de rayon environ peut délimiter la zone d’influence GEH (grand ensemble d’habitation) situé à moins d’une demi-heure de trajet du centre. Dans cette zone, les habitants du grand ensemble peuvent être desservis en partie par les équipements généraux du grand ensemble". Voilà comment des architectes d’avant-garde, inspirés par le génial Le Corbusier, formalistes et progressistes à tout crin, ont construit en lieu et place de villes des "paradis" ou des mondes nouveaux, qui se sont révélés rapidement être des enfers. Ces architectes avaient beau être à l’avant-garde du progrès en marche, il ont été sages : ils ont prudemment évité de s'installer, eux, leur famille et leurs descendants, dans ces "paradis".


23 avril 2007

Conformiste

 

 

 

En anglais, conformist, dérivé du verbe to conform, emprunté au français conformer, est attesté comme terme de l’histoire religieuse de l’Angleterre depuis 1634. Il a été introduit en français en 1666 comme terme de civilisation anglaise et enregistré dans les dictionnaires à compter de la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1718). Dans la quatrième édition (1762), il est défini ainsi : "celui qui fait profession de la religion dominante en Angleterre". Les Académiciens précisent que, dans ce pays, "on y appelle non-conformistes tous ceux qui sont d’une autre communion" (que la religion anglicane). Émile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), reprend cette définition : "dans le langage ecclésiastique de l’Angleterre, celui, celle qui se conforme au culte établi par les lois du pays : ceux qui professent une autre religion sont appelés non-conformistes", illustrant ce sens d’une citation de Bossuet : "l’église anglicane met les calvinistes puritains au nombre des non-conformistes". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), c’est la définition retenue : "celui, celle qui fait profession de la religion de l’église anglicane".

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que le mot s’étend à d’autres réalités qu’à celles de l’Angleterre. En 1930, Paul Valéry emploie non conformiste pour désigner les personnes "qui ne se conforment pas aux coutumes traditionnelles, aux opinions reçues", ce qu’atteste l’article conformiste du Trésor de la Langue française (1972-94) : "Par analogie et péjorativement, personne qui se conforme passivement aux usages établis, aux traditions". Ainsi, un esprit peut être "conformiste". L’antonyme n’est plus non conformiste, mais anticonformiste.

En 1961, Mauriac, a compris que le sens de ce nom et ce qu’il désigne étaient affectés de profondes modifications : "on est conformiste aujourd’hui comme jamais, il me semble, on ne le fut. Hors la sexualité, point de salut". Le paradoxe tient en ceci : tout le monde se conforme à la religion dominante, qui n’est pas la religion anglicane, mais la religion sociale et humanitaire – celle des bons sentiments et des intentions pures : plus exactement, le conformisme consiste à faire comme tout le monde dans le show-biz et à singer ce que Debouze, Canal +, France 2 et 3, Arte, etc. font, à savoir se plier aux comportements les plus largement répandus, qui auraient été jugés contraires aux lois ou aux mœurs un siècle auparavant.

Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens avalisent l’évolution du sens de ce mot : le conformiste "adopte une conduite conforme à celle qui est en usage dans le milieu où il vit". Ce sont les prétendus rebelles, les anticonformistes de profession de soi, les subventionnés de la subversion qui sont les grands conformistes de notre millénaire : ils imposent des comportements et ils exigent de tous qu’ils s’y plient, en se conformant "en toutes circonstances aux idées reçues, aux façons de vivre en usage dans leur milieu, aux coutumes, aux traditions". La modernité offre aux tartufes un réservoir inépuisable de poses. L’anticonformisme y est la conformité absolue au modèle dominant.

 

 

 

 

20 avril 2007

Légende dorée 6

 

 

Légende dorée 6 : Saint Emile Zola

 

 

 

Si la nouvelle religion, occultiste, visionnaire, new age, positive et sociale en diable avait eu son Christ, celui-ci aurait dit à ses disciples, avant de mourir sur la croix : "sur cet Emile, je bâtirai mon temple". Mais, la religion nouvelle n’a que faire d’un Christ qui la révèle aux hommes, elle dispose de milliers de prophètes. Saint Emile Zola est l’un d’eux. Il est le pilier du synaxaire new age.

Si son père, ingénieur mi aigrefin, mi capitaliste résolu de gagner beaucoup d’argent en vendant cher aux habitants d’Aix-en-Provence les eaux de source qui coulaient en si grande quantité qu’elles ont donné à la ville son nom, n’était pas mort jeune, Emile aurait marché sur ses brisées et aurait été à la tête d’un bel empire financier. De lui et de son père, les romanciers réalistes auraient écrit "la fortune des Zola". Hélas, plutôt de s’enrichir de jetons de présence, il a choisi les lettres, la pub tapageuse, le feuilleton, les journaux, la littérature de gare. Ainsi, il a amassé une fortune colossale. Si des écrivains recouraient aujourd’hui aux méthodes de Zola (coups de pub bruyants, journalistes transformés en trompettes de sa renommée, copains le faisant mousser, claque organisée, ascenseur à tous les étages), ils seraient traités de ferblantiers, d’écrivains de m…., de Bouygues au petit pied, de gougnafiers, etc. Si un écrivain s’aventurait à reprendre ses thèses raciales, dignes de la sociobiologie avant l’heure, il serait aussitôt traduit en justice pour incitation au crime contre l’humanité. Si Zola est " de gauche ", alors la gauche n’est pas belle : le cadavre pue. On s’en doutait. Saint Emile Zola a pris le masque du défenseur des pauvres, des ouvriers, des paysans, des mineurs, des cheminots, parce que les pauvres sont dix mille fois plus nombreux que les riches. Il fallait les flatter : comme ils avaient appris à lire, ils ont acheté ses livres. En fait, le monde que ce Saint d’un nouveau genre connaît le mieux, c’est le monde interlope des agioteurs, des filles entretenues, des fils de pub, des grands magasins.

L’œuvre qui fait de lui le prophète de l’ordre nouveau, ce ne sont pas les vingt romans, assez gentillets, n’eût été le délire racial, qui composent le cycle des Rougon-Macquart, mais les œuvres de la maturité, écrites une fois fortune faite, à savoir : Trois Villes (Lourdes, Paris, Rome, dans lesquelles il tire à boulets rouges sur le catholicisme) et Quatre Evangiles, intitulés successivement Fécondité (ou évangile selon Mathieu, qui a douze enfants et une descendance plus nombreuse encore, qui vont porter la bonne parole dans l’Afrique placée sous l’égide de l’Europe impériale), Travail (ou évangile de Luc, qui construit une cité modèle, où il est doux de vivre, et une usine idéale, où il est agréable de travailler), Vérité (ou évangile de Marc, qui prend pour cible le dogme de l’Eglise infaillible qui obscurcit le cerveau des fidèles et qui prêche la libération du peuple par l’instruction et la science), Justice (ou évangile de Jean, qui fait régner l’harmonie dans le monde : ce dernier volume est inachevé). Tel est le nouveau Nouveau Testament de l’Europe arrogante et conquérante, qui met de l’harmonie dans le chaos, célèbre le culte du corps, donne libre cours à ses pulsions, exige le bonheur pour tous, pense les peuples comme des masses que conduit à la férule un guide, un duce, un conducator, un raïs, un presidente credente et à vie, un führer. Ces évangiles abolissent "l’évangile sémite de Jésus". On n’ose imaginer ce que le Saint aurait pensé de Mussolini, s’il n’était pas mort, encore jeune, en 1902.

Pendant trois ans, Saint Emile Zola a été relaps, quand il a pris la défense d’Alfred Dreyfus, admirable capitaine de l’armée française. Mais quand il a constaté, en dînant avec Dreyfus enfin libre, que celui-ci ne serait jamais un fidèle de sa nouvelle religion, il a repris de plus belle sa prédication occultiste pour mériter pleinement sa place dans le synaxaire new age.

 

 

 

 

19 avril 2007

Progrès

 

 

 

 

 

En latin, progressus, auquel est emprunté progrès, a pour sens "marche en avant". Il tient ce sens concret du verbe progredior, dont il dérive et qui signifie "aller en avant". En français, progrès est attesté au milieu du XVIe siècle dans le sens de "mouvement en avant" ou "d’accroissement" ou "d’amélioration". Ce sont ces sens que relèvent les Académiciens dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "proprement avancement, mouvement en avant" (le progrès du soleil dans l'écliptique, le progrès journalier du soleil, arrêter le progrès du feu, de l'incendie) ; "il se dit particulièrement d’une suite de conquêtes" (ce général a fait de grands progrès en peu de temps, et avec peu de troupes) ; "il se dit aussi de toute sorte d’avancement, d’accroissement, d’augmentation en bien ou en mal" (le commencement, le progrès et la fin d'une maladie, faire du progrès dans les études, dans les sciences).

Le sens moderne, celui que les prétendus progressistes vont imposer au XIXe siècle, à savoir "mouvement en avant de la civilisation vers un état de plus en plus florissant", est récent. Il date de 1757 (Mirabeau). Littré, qui était positiviste, homme de science et de progrès, ne consacre, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), qu’un tout petit articulet à ce sens nouveau. C’est en 7° : "absolument, il se dit du mouvement progressif de la civilisation, des institutions politiques" (exemples : "nier le progrès", "être partisan du progrès"). Les autres sens sont les sens classiques : "mouvement en avant" (le progrès du soleil dans l’écliptique) ; "suite de succès militaires et autres" ; "toute sorte d’augmentation, d'avancement en bien" (il fait des progrès dans ses études).

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens glosent le sens idéologique nouveau en ces termes prudents : "il se dit absolument du mouvement en avant de la civilisation", l’illustrant de cet exemple éloquent : "l’idée de progrès chère au dix-huitième siècle". Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) semblent exprimer plus d’enthousiasme que les Académiciens vis-à-vis de cette idée, qu’ils définissent ainsi : "comme mot de civilisation, le plus souvent avec une majuscule : évolution de l’humanité vers un terme idéal". Le terme est idéal, il n’est pas près d’arriver. Bien entendu, l’inévitable Hugo est cité. Il croyait dans le Progrès sans limite : "ce jour-là vous adopterez (...) comme point de départ absolu et nécessaire du Progrès, l’enseignement gratuit et obligatoire" (1864). Aujourd’hui, s’il constatait le désastre de l’école, il en rabattrait de ses illusions. Progrès a fini aussi par contaminer la politique. Les hommes ou les gens ou les républicains de progrès se déclarent tous capables d’atteindre le terme idéal. On les préfèrerait un peu moins sots, un peu moins cupides, un peu moins méprisants pour leurs semblables.

 

18 avril 2007

Mythologies intellotes 20

La philosophie s'invite dans la campagne 

 

 

Le dialogue entre Michel Onfray et M. Sarkozy publié dans Philosophie magazine a été abondamment commenté, toujours à charge contre Sarkozy, surtout par les journalistes qui ne l’avaient pas lu ou qui, l’ayant parcouru des seuls yeux, n’ont pas voulu lire ce qui avait été effectivement dit et écrit.

 

Voici le dialogue

 

Nicolas Sarkozy : Je me suis rendu récemment à la prison pour femmes de Rennes. J'ai demandé à rencontrer une détenue qui purgeait une lourde peine. Cette femme-là m'a parue tout à fait normale. Si on lui avait dit dans sa jeunesse qu'un jour, elle tuerait son mari, elle aurait protesté : " Mais ça va pas, non ! " Et pourtant, elle l'a fait.

Michel Onfray : Qu'en concluez-vous ?

N. S. : Que l'être humain peut être dangereux. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. Il n'y a pas d'un côté des individus dangereux et de l'autre des innocents. Non, chaque homme est en lui-même porteur de beaucoup d'innocence et de dangers.

M. O. : Je ne suis pas rousseauiste et ne soutiendrais pas que l'homme est naturellement bon. À mon sens, on ne naît ni bon ni mauvais. On le devient, car ce sont les circonstances qui fabriquent l'homme.

N. S. : Mais que faites-vous de nos choix, de la liberté de chacun ?

M. O. : Je ne leur donnerais pas une importance exagérée. Il y a beaucoup de choses que nous ne choisissons pas. Vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile. Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons.

N. S. : Je ne suis pas d'accord avec vous. J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense.

M. O. : Puisque notre entrevue touche à sa fin, je voudrais vous offrir quelques cadeaux utiles avant que nous nous quittions.

 

 

A la lecture de ce dialogue, il apparaît que, de Sarkozy et de Onfray, la Bête immonde n’est pas Sarkozy, mais Onfray. Sarkozy n’est ni philosophe, ni spécialiste de génétique. Onfray est philosophe ; du moins, il fait profession de l’être (ou de le paraître). Sarkozy exprime une opinion ambiguë avec prudence ("j'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie"), qui serait effectivement critiquable, si elle n’était pas une réaction à une première opinion extrémiste exprimée par Onfray ("je ne suis pas d'accord avec vous").

 

Quand Sarkozy déclare : "l'être humain peut être dangereux. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. Il n'y a pas d'un côté des individus dangereux et de l'autre des innocents. Non, chaque homme est en lui-même porteur de beaucoup d'innocence et de dangers", il ne fait qu’énoncer une position de bon sens, digne d’un homme politique responsable.

 

En revanche, Onfray défend des positions toutes idéologiques, dignes d’une momie enfermée depuis quarante ans dans la naphtaline d’une cellule crypto-gauchiste et qui, depuis quarante ans, rumine les mêmes positions sclérosées d’un sociologisme indigne d’un élève de certificat de fin d’études primaires et indignes du philosophe qu’il se targue (sans rire) d’être.

 

Quand Onfray déclare "ce sont les circonstances qui fabriquent l'homme… je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons", c’est toute la corporation des philosophes qu’il déshonore par des positions manifestement fausses et stupides.

 

C’est d’ailleurs Onfray qui amène Sarkozy sur le terrain de la sexualité, de la pédophilie et de la génétique : "vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile".

 

En conclusion,

1. Les journaleux du Monde, de Libé, du Nouvel Obs ont longuement commenté les positions immondes de Sarkozy, sans dire un seul mot de celles d’Onfray. 2. De toute évidence, ils n’ont pas lu ce "dialogue philosophique" qu’ils ont pourtant commenté. 3. Quand ils lisent un texte, c’est avec d’énormes contresens. 4. On attend avec impatience la disparition du Monde, de Libé, du Nouvel Obs : faute de lecteurs, ça ne devrait pas tarder. 5. Il s’est même trouvé une horde de généticiens de "l’université" pour condamner les idées de Sarkozy, mais aucun d’eux n’a lu ce "dialogue". 6. Si la philosophie consiste, comme le fait Onfray, à égrener autant de balourdises et de stupidités dignes d’un bac – 10, alors, oui, on peut être inquiet de l’état réel de la philosophie en France.

 

 

16 avril 2007

Philanthropie

 

 

 

 

 

 

En grec, ce mot signifie "amour pour les hommes, affabilité, clémence". Il est attesté en français en 1551 au sens de "amour de l’humanité". Dans les quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798), il est relevé avec le seul sens de "caractère du philanthrope", c’est-à-dire "celui qui, par disposition et bonté naturelle, est porté à aimer tous les hommes". A partir de la sixième édition (1832-35), cette définition est remplacée par "amour de l’humanité".

La philanthropie est une vertu que les philosophes de l’Europe classique jugent, à compter du milieu du XVIIIe siècle, positive, comme l’atteste l’exposé de L’Encyclopédie (1751-65) qui y est consacré : "(morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d'encens ni de victimes".

L’auteur de l’article, pourtant, n’est pas dupe. Il sait que les grandes vertus affichées cachent parfois d’ignobles desseins. Il met donc en garde les lecteurs : "il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même".

Comme la dévotion, la philanthropie peut être fausse. Fénelon en a conscience (Dialogues des morts) : "ce faux philanthrope est comme un pêcheur qui jette un hameçon avec un appât : il paraît nourrir les poissons, mais il les prend et les fait mourir". Il est vrai que charité, dans la théologie, désigne l’amour de Dieu pour ses créatures et toute forme d’amour divin, et que l’effacement de ce sens a favorisé la diffusion de la philanthropie, qui a remplacé la charité, mais sans s’encombrer de la transcendance, comme l’a compris Chateaubriand (Mémoires d’outre-tombe, 1848) : "tout acte de philanthropie auquel nous nous livrons, tout système que nous rêvons dans l’intérêt de l’humanité, n’est que l’idée chrétienne retournée, changée de nom et trop souvent défigurée : c'est toujours le verbe qui se fait chair !". Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), a conscience aussi que la philanthropie n’est jamais pure : les deux mots, philanthropie et philanthrope, écrit-il, "ne sont pas du discours ordinaire" : "L’Émile (de Rousseau) est un assemblage continuel de raison et d’extravagances, d’esprit et de puérilité, de philanthropie et de causticité".

La philanthropie ne prospère pas dans l’expression perpétuelle de bonnes intentions. Sans actes, elle s’affaiblit. Elle a besoin de concret. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), philanthrope prend un sens nouveau : il désigne "celui qui s’occupe des moyens d’améliorer le sort de ses semblables". De fait, philanthropie, chez Balzac, entre 1844 et 1850, désigne "l’exercice de la bienfaisance". Dès lors, dans la philanthropie, les actes priment sur l’amour (supposé pur ou non) de l’humanité, comme l’atteste l’article qu’y consacre le Trésor de la Langue française (1972-94). Le sens courant du mot, c’est "l’activité du philanthrope" et "l’exercice de la bienfaisance" et ce qui suscite cette activité : "qualité de cœur et de générosité du philanthrope" et "ensemble des nobles sentiments qui l’animent". Ainsi, la notion est devenue positive. De fait, le mot, à partir de 1962, est attesté avec le sens étendu de "désintéressement", "absence de calcul dans les actes" accomplis.

A l’opposé, le sens ancien, issu du grec, à savoir "amour qu’une personne a naturellement pour ses semblables", est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la Langue française. Les professions de foi étiolent l’amour supposé de l’humanité, lequel se vérifie à des actes tangibles et visibles. Aujourd’hui, plus personne n’oserait écrire la salade de naïvetés que Bernardin de Saint-Pierre faisait ingurgiter à ses lecteurs en 1814 (Harmonies de la nature) : "c’est par les immortels ouvrages de nos gens de lettres que la langue française est devenue universelle dans toutes les cours de l’Europe, et c’est par la douce philanthropie qu’ils inspirent que les peuples de cette partie du monde se rapprochent insensiblement les uns des autres". En 1814, ironie suprême, la douce philanthropie de la France consistait sans rire à faire la guerre à tous les peuples d’Europe !


14 avril 2007

Accompagnement

 

 

 

 

 

Le succès d’accompagnement a commencé dans les années 1960-70 chez les infirmiers (et infirmières) pour désigner "une conception du soin et de la relation avec le grand malade", qui "repose sur la reconnaissance de la personne proche de sa mort comme un être humain vivant à part entière". Loin des grands malades, l’accompagnement désigne les mesures sociales qui sont censées aider des chômeurs à retrouver une activité ou réapprendre à des SDF à vivre dans un appartement. Puis des mourants et des exclus, il s’est étendu aux enfants. "L’accompagnement à la scolarité", c’est l’appui et les ressources que les enfants ne trouvent pas toujours dans leur famille et leur milieu social pour réussir à l’école. L’accompagnement, ce sont aussi des dispositifs variés, donc des fonctionnaires qui gèrent ces dispositifs et d’autres qui versent crédits et subventions. Mais les parents d’élèves en accompagnement peuvent bénéficier de mesures d’accompagnement. Que l’on soit enfants, parents d’élèves en difficulté, exclus, SDF, malades de longue durée, mourants, la société moderne dispose d’un même et unique traitement : l’accompagnement. Elle ne sait pas éradiquer la mort, la maladie, l’échec scolaire, elle les accompagne : même si ça ne sert à rien, ça donne bonne conscience. Etre moderne, c’est se faire une belle âme. L’accompagnement en est un moyen.

De la mort à l’école, accompagnement couvre un champ immense de possibles. Or, ce mot n’est pas moderne. C’est un vieux mot français. Quelles anciennes significations ont pu susciter des emplois modernes aussi grotesques ?

Le mot est attesté en 1264 comme terme de droit féodal ; puis au XVIe siècle au sens de "suite" et "ensemble des gens qui accompagnent un personnage" ; puis "d’action d’accompagner". Il est attesté au XVIIe siècle dans un sens musical, qui est toujours en usage dans la langue moderne.

Rien dans ces anciennes attestations n’explique le succès magique de l’accompagnement moderne. En fait, c’est dans les articles du Dictionnaire de l’Académie française que se trouve l’explication que l’on cherche. Première édition (1694) : "il signifie aussi l’action par laquelle on accompagne particulièrement dans les grandes cérémonies". Exemples : "on porta ce prince au tombeau de ses ancêtres", "la noblesse fut à l’accompagnement du corps", "on destina ce maréchal de France pour l’accompagnement de l’ambassadeur de …". Cette définition et ces exemples sont reproduits dans la quatrième édition (1762), cinquième édition (1798), sixième édition (1832-35). Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), précise que l’usage d’accompagnement, au sens de "action d’accompagner" est borné à deux emplois : l’accompagnement du corps à la sépulture et l’accompagnement d’un ambassadeur.

Émile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), ne relève plus ce sens, lequel est encore relevé dans la huitième édition du Dictionnaire du l’Académie française (1932-35) : "action d’accompagner, surtout dans certaines cérémonies. On porta ce souverain au tombeau de ses ancêtres, et plusieurs princes furent désignés pour l'accompagnement du corps".

 

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), sont relevés d’innombrables emplois techniques d’accompagnement, mais ni l’emploi ancien ("accompagnement du corps d’un défunt") et ni les emplois modernes dans les soins palliatifs, dans la lutte contre l’exclusion ou dans l’aide apportée aux élèves en situation d’échec scolaire. Outre la musique, les domaines dans lesquels accompagnement, selon les auteurs du Trésor, est en usage, sont l’architecture et la peinture ("objets de décoration qui relèvent un édifice, qui ajoutent à la vraisemblance d’un tableau"), la banque ("crédit d’accompagnement, forme particulière d’un crédit par acceptation, accordé à une entreprise à l'occasion d'une affaire donnée"), les chemins de fer ("service assuré par un agent ou un dirigeant chargé de vérifier le bon fonctionnement du matériel, de la signalisation ou, éventuellement, les connaissances des agents de conduite et de contrôle"), la cuisine, la grammaire, la médecine ("accompagnement de la cataracte : matière blanchâtre et visqueuse autour du cristallin"), l’art militaire ("canon d’accompagnement", "infanterie d’accompagnement").

Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours), les Académiciens ignorent le sens ancien d’accompagnement (accompagnement du corps d’un défunt) et le sens moderne en usage dans les soins palliatifs, les écoles, l’assistance sociale, etc. Il est vrai que les deux sens sont liés ou que le sens moderne n’est que la continuation, quand il est appliqué aux mourants, aux grands malades, aux élèves "en difficulté", aux SDF, aux chômeurs de longue durée, aux exclus, etc., du sens aristocratique ancien : le respect dû aux grands de ce monde au moment où leur corps est mis en terre. L’évolution qu’a subie ce mot peut être résumée ainsi : des morts, aux mourants, aux grands malades, aux enfants, aux morts sociaux. Il semble bien que la prolifération des emplois modernes d’accompagnement, que les dictionnaires n’ont même pas perçue, est la marque la plus forte d’une civilisation qui sait qu’elle est en train de mourir et qui applique à tout le monde, élèves, parents, assistés, chômeurs, malades, mourants, les marques de respect qui étaient jadis réservées aux seuls défunts de haut lignage, tels les Princes de sang royal.

 

 

 

13 avril 2007

Contribution

 

 

 

 

Emprunté au latin juridique contributio, "action de contribuer à une dépense commune", contribution est attesté en 1317 dans ce même sens, à savoir "part de chacun pour une dépense commune". A la fin du XIVe siècle, Oresme l’emploie dans ce sens : "quiconque ne pouvait payer ce tribut ou écot ou contribution".

Ce qui caractérise ce mot dans la langue moderne, c’est son succès – parallèle bien entendu à l’augmentation du nombre de contributions auxquelles les citoyens sont soumis. Ainsi, dans la première, la quatrième, la cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798), la définition est expédiée en quelques phrases : "levée extraordinaire faite par autorité publique" (exemple : "les villages ont payé tant par contribution"). Au XVIIe siècle, ce mot s’étend à la guerre. En 1671, est attesté l’expression mettre sous contribution "imposer un tribut (de guerre)" et en 1680, Richelet dans son Dictionnaire, le définit ainsi : "ce qu’on paie aux ennemis pour être exempt de pillage et d’autres malheurs de la guerre". Ce sens étendu est exposé par les Académiciens dans toutes les éditions de leur Dictionnaire, de la première à la neuvième. Dans la première édition, le mot est défini sans circonvolutions : "il se dit aussi de ce que l'on paye aux ennemis pour se garantir du pillage, pour se rédimer des exécutions militaires" (ainsi : "faire payer les contributions, il a mis tout le pays à contribution, sous contribution, les contributions ont fourni aux frais de la guerre"). Il en va de même dans la neuvième édition, comme si les lois de la guerre n’avaient pas changé : "tribut, en argent ou en nature, imposé aux habitants d’un pays vaincu, d’une région occupée". Les Français ont conservé un souvenir amer des contributions payées au Reich en 1871 et entre 1940 et 1945, ce qui transparaît dans quelques-uns des exemples cités : "une contribution écrasante, ruineuse, fournir à titre de contribution des troupeaux et des céréales, lever une contribution de guerre, mettre à contribution un peuple soumis".

 

D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie, aux XIXe et XXe siècles, l’article contribution s’allonge et prend de l’ampleur. C’est dans la sixième édition (1832-35) que tout commence. Le sens "ce que chacun donne pour sa part d’une dépense commune" est commenté ainsi : "il se dit surtout en matière d’impôts". Les exemples sont innombrables, comme les impôts prélevés : "contribution foncière, mobilière, personnelle, des portes et fenêtres". Sont établis des "bureaux des contributions", dans lesquels exercent des "receveurs des contributions" et où sont classés les "rôles" et les "registres des contributions". Il existe aussi diverses sortes de contributions : les "contributions volontaires", les "contributions directes", les "contributions indirectes" ("impôts établis sur les objets de commerce et de consommation, ou sur certaines choses dont le besoin est éventuel : tels sont les droits d'octroi, de douane, de timbre, d’enregistrement, etc."), les "contributions au sou la livre, au marc la livre, au marc le franc" (ou "répartition de ce qui doit être payé ou reçu par chacun en proportion de ses facultés, de son intérêt dans une affaire, ou du montant de sa créance", etc.) Le terme s’emploie dans le droit des successions et dans le commerce maritime (contribution au jet dans la mer : "répartition des pertes et dommages qui se fait tant sur les effets que sur le navire et le fret, lorsque la tempête ou les ennemis ont obligé de jeter dans la mer une partie du chargement ou des agrès".

Le mot a un succès si vif qu’il déborde dans le social et qu’il s’emploie dans un sens figuré pour désigner la participation à une dépense commune ou à une entreprise collective : "mettre à contribution, faire contribuer de quelque manière à une dépense", même dans les affaires charitables ("quand il s’agit de secourir des malheureux, elle ne craint point de demander, elle met tous ses amis à contribution"). La curiosité publique aussi peut être mise à contribution. Les Académiciens ajoutent : "on l’emploie figurément dans un sens analogue : il a mis à contribution tous les auteurs qui se sont occupés de cette matière".

Dans l’édition en cours (la neuvième) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition compte quatre sens et à l’intérieur de chacun, des emplois divers : 1 "concours que l'on apporte à une œuvre commune", 2 "part apportée à une dépense, à une charge commune", 3 "tribut, en argent ou en nature, imposé aux habitants d’un pays vaincu, d’une région occupée", 4 en droit "distribution par contribution : procédure de répartition entre les créanciers chirographaires des sommes provenant d’une saisie mobilière ou immobilière". Depuis que la France est en paix, le sens militaire de "tribut imposé aux vaincus" est en voie de régression. Mais ce déclin a largement été compensé par la multiplication des contributions fiscales, comme si Léviathan avait pris la place d'une armée d'occupation.

 

12 avril 2007

Prélèvement

 

 

 

 

 

Voilà un mot qui pue son moderne. Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1835), encore que les Académiciens semblent oublier ou ignorer le sens dans lequel il est attesté dès 1767, à savoir "impôt", pour y préférer dans le sens, plus général, de "action de prélever". Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), ne retient que le sens général : "prélèvement, action de prélever" et qu’illustrent les exemples "sur cette somme, il faut prélever mille francs pour les frais" et "soit dans le partage des profits, soit dans le prélèvement à faire annuellement", "ce prélèvement une fois fait, l’excédent sera porté dans le garde-meuble de Sa Majesté" (Édit du Roi). Féraud regrette que ce nom ne soit pas "dans les dictionnaires" (mot qu’il écrit avec un seul n) : "il est aussi utile que le verbe, et l’on peut s’en servir sans difficulté". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions de 1832-35, de 1878, de 1932-35), prélèvement ne désigne rien d’autre que la seule "action de prélever". C’est l’époque où les taxes étaient légères et les impôts indolores. Il n’y avait pas de Léviathan à nourrir. L’exemple cité pour illustrer ce sens est "faire le prélèvement de telle somme sur la masse d’une succession, sur les bénéfices d’une maison de commerce". Il en va de même chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "action de prélever, le prélèvement d’une forte somme". Une partie de l’article 830 du Code Napoléon est cité : "les prélèvements se font, autant que possible, en objets de même nature".

En 1898 et 1928, prélèvement sort du domaine des finances ou de l’impôt pour s’étendre à celui de la médecine, comme le notent les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "en termes de médecine, faire un prélèvement de sang, de pus, de liquide céphalo-rachidien : en prendre sur une personne une petite quantité pour en faire l’examen, l’analyse". L’administration ne se contente pas de prélèvements fiscaux, elle prélève aussi à la manière des médecins : cette opération "consiste, de la part de l’autorité compétente, à saisir et à enlever, en vue d’un examen, une portion de marchandises ou des aliments suspects de falsifications".

Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que le sens général "action de prélever une portion de quelque chose sur un tout" et "quantité prélevée" est complétée par le sens fiscal premier de ce mot. En droit fiscal : prélèvement (fiscal), de la dîme, d’un impôt, d’une taxe. Le prélèvement d’impôt est "l’ensemble des impôts et des cotisations sociales sur le revenu". Les synonymes en sont impôt, contribution parafiscale. Le prélèvement libératoire (ou forfaitaire) est "le prélèvement à taux forfaitaire, le plus souvent à option, opéré sur le produit d’un placement à revenu fixe, tel qu’une obligation, un bon du Trésor, de Caisse de Dépôt, un compte courant d’associés". C’est aussi le "montant définitif de l’impôt net à payer pour le revenu soumis au prélèvement, ne nécessitant plus d’être déclaré avec les autres revenus sur la déclaration annuelle de l’impôt sur le revenu". Il peut être automatique.

Alors, on ne parlait pas encore de prélèvements obligatoires, sans doute parce qu’ils ne dépassaient pas 35% du total des revenus : ils en représentent aujourd’hui 53 ou 54%. La devise "je sème à tous vents" se décline aujourd’hui en "je prélève à tous vents" : ça prélève dur, sec, à qui mieux mieux. Dans Les Hommes et la montagne aux XIIIe et XIVe siècles (1998, Presses universitaires de Grenoble), un spécialiste de l’histoire fiscale du Dauphiné note avec effarement que les autorités féodales d’alors prélevaient, en matière de taille, dîmes, champarts et autres taxes, et à leur seul profit, plus de la moitié de ce que produisaient (seigle, orge, agneaux, poules, fromages, etc.) les paysans éleveurs soumis à leurs lois. Ces prélèvements ont été réduits en 1789 : la taille ou impôt sur les personnes a été supprimée, de même que les dîmes et autres champarts. En deux siècles, il semble que le chemin inverse ait été parcouru et que l’ancienne situation féodale ait été rétablie, puisque les prélèvements obligatoires représenteraient aujourd’hui plus de 50% de la richesse produite (53 ou 54%), autant que dans le Dauphiné féodal. C’est sans doute ce que l’on nomme, mais sans rire, le progrès.

 

11 avril 2007

Bureaucratie

 

 

Bureaucratie et bureaucrate 

 

 

 

Le mot bureaucratie a été fabriqué par l’économiste Gournay (1712-1759), comme le confirme Grimm dans sa Correspondance littéraire : "Gournay faisait des bureaux une quatrième ou cinquième forme de gouvernement sous le titre de bureaucratie" et, ce joyau de lucidité : "le véritable esprit des lois en France est cette bureaucratie dont feu M. de Gournay se plaignait tant". Le mot est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), celle qui a été publiée pendant la Révolution, avec un sens restreint et affaibli par rapport à celui qu’y donnait Gournay. Ce n’est plus une "forme de gouvernement", ni "le véritable esprit des lois en France", mais un phénomène propre à l’administration, à savoir le "pouvoir des chefs et commis de bureau", c’est-à-dire des subordonnés.

Les Académiciens, dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, tendent à atténuer le phénomène, comme l’atteste cette remarque de la sixième édition, 1832-35 : "ce mot nouveau ne s’emploie guère que dans la conversation pour exprimer l’influence abusive des commis dans l’administration" ou celle-ci (huitième édition, 1932-35) : "il s’emploie surtout, familièrement, pour exprimer l’influence abusive des employés de divers grades dans l’administration". Ces définitions sont à des années lumières de la conception – forme de gouvernement – que s’en faisait l’inventeur du mot. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), est assez lucide pour définir la bureaucratie comme une forme de gouvernement ou de contrôle par l’administration des entreprises comme chez Gournay : "néologisme très peu correct (sans doute, parce qu’il est formé d’un mot français et d’un élément grec) rendu nécessaire par l’influence de plus en plus générale que les bureaux, dans toutes les administrations, exercent sur toutes les entreprises". Il rappelle aussi la définition affaiblie qu’il a lue dans le Dictionnaire de l’Académie française : "influence abusive des commis dans l’administration".

Aux XIXe et XXe siècles, ce mot français, bien français, spécifiquement français, conquiert le monde. Il est en usage dans quasiment toutes les langues du monde : néerlandais, allemand, anglais, espagnol, italien, russe, turc, etc. C’est sans doute le mot français le plus universellement connu et diffusé. Alors que les Académiciens réduisent la bureaucratie à un phénomène de petits sous-chefs de bureau et de leurs subordonnés, les auteurs français modernes, cités dans le Trésor de la Langue française, la déplacent hors de France. La bureaucratie est propre à l’Union soviétique ("Trotski abattu, le champ s’était trouvé libre devant la bureaucratie que Staline incarnait : la bureaucratie, c’est-à-dire la Russie éternelle", Mauriac, 1959 : il y avait en Russie du XVIIe au XIXe siècle sans doute moins de fonctionnaires qu’en France), à l’Allemagne ("la diète est un bureau d’affaires pour la bureaucratie allemande ; c’est à peine et de fort loin un corps politique", Gobineau, 1854), ou encore, par anachronisme, à la France d’ancien régime, où le mot n’était pas en usage ("et alors, on refit des machines administratives, analogues à celles du vieil empire romain, bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois. Ces machines avaient l’avantage d’employer l’homme comme force régulière, la vie, moins ses caprices, ses inégalités", Michelet, 1846). Le seul écrivain à ne pas verser dans cette bonne pensée tiédasse et à faire revenir la bureaucratie en France, le pays où elle a été inventée, est Péguy, qui écrit : "les hommes de la Ligue des Droits de l’Homme trahissant (...) par une trahison morose et sournoise (...) essayant de tout soumettre aux oppressions plates de la plus obtuse bureaucratie intellectuelle" (1913).

En fait, il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, pour lire, un peu comme chez Littré, une définition juste de bureaucratie. Terme péjoratif, c’est le "pouvoir abusif des bureaux qui se manifeste par l’anonymat, la concentration et le formalisme réglementaire" ; c’est aussi le "corps de fonctionnaires hiérarchisé, souvent considéré comme pesant, lent et routinier" ; c’est surtout dans bureaucratie d’État, une forme de gouvernement : le "corps de fonctionnaires qui s’assure la maîtrise d’un pouvoir politique centralisé et finit par former une classe dominante".

 

Le mot bureaucrate est un peu plus tardif que bureaucratie. Il est attesté en 1792, puis en 1797, pendant la Révolution. Bureaucratie est antérieur à la Révolution, mais il est enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française. C’est Littré qui, le premier, relève bureaucrate, au sens de "homme puissant dans les bureaux ou même simple employé dans les bureaux", précisant que ce mot "ne se dit guère que par ironie et en mauvaise part".

Il se dit partout (mais en France seulement) que la France aurait enseigné aux hommes en 1789 qu’ils avaient des droits naturels et imprescriptibles. Pourtant, en Angleterre, au début du XVIIe siècle, le souverain avait reconnu le bien fondé d’une Petition of Rights. Les Américains, bien avant 1789, avaient reconnu aux Américains des droits inaliénables et proclamé l’égalité en droits des citoyens. Les quatre droits reconnus "naturels et imprescriptibles" en 1789 étaient depuis longtemps reconnus dans les coutumiers d’ancien régime : la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression. Au milieu du XIXe siècle, le juriste Fauché-Prunelle (1795-1863), dans son Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes cottiennes briançonnaises (2 tomes, 1856, 1857), étudie comment se sont constituées les libertés anciennes dans le Dauphiné. Il écrit page 321, tome 1 : "l’abolition de la féodalité que les Français (…) n’ont obtenue (…) qu’à la fin du dix-huitième siècle par un acte éminemment juste et équitable (...), les Briançonnais l’ont obtenue, dès avant le milieu du quatorzième siècle, au moyen d’un accord volontairement et réciproquement contracté (…)".

Non, ce que la France révolutionnaire a exporté partout dans le monde, ce ne sont pas les droits de l’homme, mais la bureaucratie et, en 1794, le terrorisme, les mots et les choses que ces mots désignent (cf. note du 31 décembre 2005 : "Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Ils ont été fabriqués en France en 1794 et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde. Emile Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait suivre terrorisme de la seule acception suivante, "système de la terreur, pendant la Révolution française". De même un "terroriste" ne pose pas de bombe, il est un "partisan" ou un "agent du système de la terreur". Le verbe terroriser est relevé avec la seule signification de "établir le régime de la terreur" ou de "soumettre au régime de la terreur"). Les droits sont un leurre. Les deux trophées que la France bien pensante arbore, ce sont la bureaucratie et le terrorisme : deux formes de gouvernement, la première par les fonctionnaires, la seconde par la terreur, qui se sont confondues en France en 1794 ; puis en Russie soviétique, en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Corée, en Allemagne nazie, etc.

 

 

 

10 avril 2007

Ordinateur

 

 

 

 

 

Emprunté au latin impérial ordinator, au sens de "celui qui met en ordre, qui règle", le mot ordinateur, nom et adjectif, est attesté en 1491 : "Jésus-Christ... était le nouvel instituteur et ordinateur du baptême". A la fin du XVIe siècle, l’historien Pasquier l’emploie dans le sens de "celui qui est chargé de régler les affaires publiques" et Bossuet, en 1703, "celui qui confère un ordre dans l’Église".

Ce vieux mot français, un peu savant et qui sent son latin, n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). En revanche, Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le relève : "on trouve ce mot, écrit-il, dans l’Histoire d’Angleterre pour signifier "qui fait des ordonnances". Il est vrai que le traducteur l’a mis (écrit) en italique pour faire voir (comprendre) qu’il le risquait". L’exemple est : "le Roi permettait que ces ordinateurs s’unissent entre eux et leurs amis". Féraud fait suivre ce relevé d’une remarque tout à fait inappropriée : " ce mot, forgé peu heureusement (en fait, il est emprunté au latin), a l’air d’être longtemps barbare". En réalité, il désigne, comme le montrent les exemples cités ci-dessus, de hautes réalités et il est l’un des plus civilisés qui soient. "Il se dirait plutôt, continue Féraud, d’un Évêque qui fait des ordinations, mais l’usage est pour ordinant – sauf chez Bossuet".

 

Littré est le premier lexicographe qui distingue dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) deux emplois : l’un adjectif, l’autre nom. Adjectif, il signifie "qui met en ordre, qui arrange". Diderot en use : "il pensait que la cause universelle, ordinatrice et première était bonne". Littré précise que, entendu dans ce sens, ordinateur est en concurrence avec ordonnateur. Employé comme nom, il désigne la personne qui "confère un ordre de l’Église" ; ainsi chez Bossuet : "quel crime c’est de reconnaître pour Églises celles qui ne peuvent pas rapporter la suite de leurs pasteurs aux apôtres comme à leurs ordinateurs". Les apôtres sont les ordinateurs des pasteurs : ceux-ci tiennent leur caractère sacré de ceux-là.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) jugent que ces deux sens sont vieux, aussi bien l’adjectif que le nom. Le nom est un terme de liturgie. Le sens en est : "celui qui confère le sacrement d’un ordre ecclésiastique". C’est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles. L’adjectif au sens de "qui ordonne, dispose, met en ordre" est supplanté par ordonnateur, ordonnatrice. Il est illustré d’une phrase d’Alain (1921) : "le geste humain met la chose en place et la considère ; tout est spectacle pour l’homme, et même son action. Non point doux par cela seul ; redoutable au contraire par cette activité ordinatrice".


C’est en 1956 qu’ordinateur est utilisé en informatique, pour traduire le nom anglais computer, lequel signifie proprement "calculateur". Or, un ordinateur n’est pas seulement une machine qui fait des calculs, comme l'atteste la définition du Trésor de la Langue française : "machine algorithmique composée d’un assemblage de matériels correspondant à des fonctions spécifiques, capable de recevoir de l’information, dotée de mémoires à grande capacité et de moyens de traitement à grande vitesse, pouvant restituer tout ou partie des éléments traités, ayant la possibilité de résoudre des problèmes mathématiques et logiques complexes, et nécessitant pour son fonctionnement la mise en oeuvre et l’exploitation automatique d’un ensemble de programmes enregistrés". De ce point de vue, le mot français ordinateur, même s'il est très éloigné du sens premier de ce mot, est plus juste, au sens où il est adéquat à la chose qu'il désigne, que le mot américain computer ou sa traduction par calculateur.  

Le Trésor de la Langue française a été rédigé à partir des années 1960 et publié dans les deux décennies qui ont suivi. Alors, les ordinateurs étaient utilisés surtout par des entreprises ou des administrations. La vogue des PC (ou ordinateurs personnels) n’avait pas commencé. Les auteurs du Trésor se contentent de nommer quelques mots composés avec ordinateur : micro-ordinateur, mini-ordinateur. Les autres, tels PC, portable, ordinateur personnel, ne sont pas encore entrés dans l’usage.

 

09 avril 2007

Opposable

 

 

Opposable et droits opposables à

 

 

 

Ce terme d’anatomie a été fabriqué par Cuvier et employé dans Anatomie comparée en 1805 à propos du pouce, au sens de "qui peut être mis en face" ou "qui est mis vis-à-vis de". Un demi siècle plus tard, Bescherelle, dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la Langue française, y donne le sens figuré de "qui peut être donné comme argument contraire". Émile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), relève ces deux sens : "qui peut être mis en face, vis-à-vis" (ainsi "le pouce est opposable aux autres doigts") et "qui peut être dit contre, mis contre" (ainsi "il n’y a pas d’argument opposable à ce dilemme").

Les Académiciens, dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, relèvent aussi cet adjectif. Dans la huitième édition (1932-35), il est défini ainsi : "qui peut être opposé, mis en face, vis-à-vis". Les Académiciens notent qu’il "s’emploie spécialement en termes d’anatomie", reprenant l’exemple de Littré ("le pouce est opposable aux autres doigts"), et se contentant d’illustrer le sens figuré d’un exemple, sans le définir : "figuré, cet argument n’est pas opposable à ma façon de voir".

Jusqu’en 1935, opposable a donc un sens anatomique qui a été étendu par figure (par métaphore) à des arguments qu’un orateur ou un clerc oppose à une thèse ou à d’autres arguments.

Le sens juridique et social, qui est en vogue aujourd’hui dans les media ou les discours militants ("droit opposable au logement", "droit opposable à la garde d’enfants", "droit opposable à l’éducation", etc.), est à la fois récent et moderne. Récent, il est attesté en 1981 : "que l’on peut faire valoir contre un tiers" (cité dans le Trésor de la Langue française, 1972-1994). Il est vrai que le nom opposabilité, employé dans un sens juridique, est plus ancien, puisqu’il apparaît en 1936 : "caractère d’un droit ou d’un moyen de défense que son titulaire peut faire valoir contre un tiers", cité dans le même Trésor et illustré par une phrase quelque peu sibylline, extraite d’un ouvrage de M. Vedel, Droit constitutionnel (1949) : "mais par la promulgation, le texte est devenu de façon complète une loi et produit déjà des effets, abstraction faite de son opposabilité aux citoyens regardés comme des tiers qui, eux, ne sont liés que par la publication". Cet adjectif n’est pas seulement récent, il est aussi moderne, au sens où il condense en lui ce qui fait l’essence (souvent détestable) de la modernité. Le tiers à qui un droit peut être opposé est aujourd’hui, dans quasiment tous les cas, non pas un citoyen, mais l’Etat ou une collectivité publique. C’est contre l’Etat que des citoyens sont invités à se retourner pour jouir d’un droit, lequel était jadis un devoir. En effet, dans la morale commune et dans la France de naguère, il était fait obligation aux citoyens de se loger ou aux familles de loger leurs enfants ou de garder et d’éduquer leurs enfants. Désormais, c’est à l’Etat, c’est-à-dire aux autres citoyens, qui, eux, remplissent leurs devoirs, qu’il incombe de remplir les obligations des citoyens défaillants, négligents, légers ou irresponsables.

 

 

 

 

08 avril 2007

Moratoire

 

 

 

 

Cet mot, emprunté au latin juridique moratorius, au sens de "qui retarde" (du verbe morari, "retarder"), a en français deux emplois : adjectif et nom. L’emploi le plus ancien est celui d’adjectif, attesté dans L’Encyclopédie (1751-65), comme épithète de lettres ("c’est ainsi qu’on nomme en Allemagne des lettres que l’on obtient de l’empereur et des états de l’Empire, en vertu desquelles les créanciers doivent accorder à leurs débiteurs un certain temps marqué par ces lettres, pendant lequel ils ne peuvent point les inquiéter ) et comme épithète d’intérêts ("intérêts moratoires, dus à cause de la demeure – id est du retard - du débiteur"). Dans la langue du droit, une sentence moratoire accorde un délai (Dictionnaire de l’Académie française, huitième et neuvième éditions et Trésor de la Langue française).

Cet emploi, décrit dans tous les dictionnaires, restreint et limité, n’appelle pas de commentaires. Il en va tout autrement de l’emploi de moratoire comme nom, qui est attesté pour la première fois en 1922 chez Léon Daudet dans le sens de "délai" ou de "retard" : "le désir était impétueux et ne souffrait nul moratoire". Dans cet emploi, il est jugé littéraire par les auteurs du Trésor de la Langue française. Il résulte de la francisation du mot latin moratorium, latinisme "inutile" et faussement savant selon Dupré (1972), qui y préfère moratoire.

Au XXe siècle, ce nom connaît un vrai succès dans la langue du droit, où il se charge de trois sens. C’est d’abord une "disposition légale, nécessitée par des raisons impérieuses d’intérêt public, suspendant d’une manière générale l’exigibilité des créances et les actions en justice" et par métonymie "cette suspension" ; c’est ensuite la décision d’un créancier de "reporter la date d’échéance d’une créance" ; c’est enfin, dans un contexte politique, le "fait de suspendre une action ou un processus", comme dans les exemples "moratoire des essais nucléaires" et "moratoire contre la guerre". Le mot connaît un succès si vif que l’historien de la Révolution française, Lefèvre, l’emploie par anachronisme pour décrire une situation antérieure de près de deux siècles à l’introduction de ce nom dans la langue : "il fallut suspendre la vente des biens nationaux et, par un moratoire, sauver les créanciers de la ruine".

Du droit et de la politique internationale, le mot s’est étendu aux faits de société (on exige des moratoires contre les expulsions de locataires indélicats) ou à l’application de telle ou telle loi ou à la construction de nouvelles centrales ou au paiement de la dette des pays pauvres ou dits pauvres. Le moratoire est magique : c’est le biais auquel recourent ceux qui fuient leurs engagements ou leurs responsabilités. Un pays où les moratoires sont exigés à tout bout de champ est un pays où la responsabilité disparaît. Récemment, un élu, M. Besson, excédé par l’abus des moratoires, a même demandé ironiquement un moratoire aux moratoires. Cet élu, pourtant, est socialiste, mais, à la différence de ses camarades, il croit encore dans la responsabilité. Ainsi, il arrive parfois que des hommes politiques osent regarder le monde en face. Le fait est si rare qu’il mérite d’être noté comme un miracle.

 

 

 

07 avril 2007

Dominant

 

 

 

 

 

Dans les dictionnaires anciens ou modernes, dominant est adjectif. Il n’est jamais un nom désignant des personnes, comme dans la langue de la sociologie : les "dominants" (toujours méchants) auxquels sont opposés les "dominés", bons par essence. Quand dominant est adjectif, il se rapporte à des choses ou à des personnes. Il en est ainsi dans la première et dans la quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694), où l’adjectif, dit verbal (c’est le participe présent du verbe dominer), a pour sens "qui domine". Un seigneur, un fief, une passion peuvent être qualifiés de dominants. Dans L’Encyclopédie (1751-65), le sens relevé est celui du droit féodal : "on appelle fief dominant celui dont relève un autre fief ; et seigneur dominant, celui qui possède ce fief supérieur à l’autre. Ce terme est opposé à celui de fief servant". Dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), J-F Féraud distingue dominant de dominateur : "le premier se dit des choses, le second des personnes". La passion, l’humeur, le goût sont dominants ; l’homme est dominateur. Ainsi, à propos de Bossuet qui emploie dominant dans "les lois romaines étaient propres de leur nature à former un peuple invincible et dominant", il affirme que "dominateur aurait été plus convenable", comme chez Montesquieu, qui écrit : "un peuple dominateur peut s’affranchir de tout impôt, parce qu’il règne sur des nations sujettes". Féraud ajoute que l’Académie "ne dit dominant que des choses qui ont rapport aux personnes". La remarque est erronée, comme l’atteste l’exemple "seigneur dominant".

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), l’adjectif dominant s’étend à d’autres réalités que les fiefs, les seigneurs, les goûts, les humeurs. Les Académiciens notent que cet adjectif se dit aussi dans un sens figuré des idées : "cet homme est obsédé d’une idée dominante qu’il ramène à tout". En fait, cet homme ne ramène pas cette idée à tout, mais tout à cette idée. Les Académiciens auraient dû écrire "une idée dominante à laquelle il ramène tout" ou "à laquelle tout est ramené". En 1798, on pouvait être académicien et écrire dans un français approximatif. Dans la sixième édition (1832-35), l’expansion de dominant se poursuit : "il se dit au propre et au figuré" d’un parti, d’une religion, d’une couleur. Dans cette édition, la faute de syntaxe de 1798 est corrigée : "il y a dans cet ouvrage une idée dominante à laquelle tout est subordonné", "cet homme est obsédé d’une idée dominante qu’il applique à tout".

Les exemples cités par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française attestent que dominant était dans la langue classique d’un emploi plus étendu que ne le laissent entendre les exemples des Académiciens : il se dit aussi d’un charme, de qualités, d’une inclination, d’une impression et aussi de personnes autres que les seigneurs féodaux : d’un "esprit"  ("dominant et souverain", Guez de Balzac), d’un peuple (Bossuet), d’un père supérieur chez les Cordeliers. L’emploi de dominant s’étend à la grammaire ("voyelle dominante, celle sur laquelle la voix s’arrête") et à la minéralogie : "forme dominante d’un cristal, le solide géométrique simple auquel on peut le rapporter en ne considérant que les faces les plus étendues".

Dans la langue moderne, dominant s’étend à des réalités sociales et économiques, sans cesse nouvelles. Dans le Trésor de la Langue française, cet adjectif ne signifie plus seulement "qui domine", mais, en parlant d’une personne ou d’un groupe social, "qui exerce son emprise prépondérante, son autorité sur". Il qualifie une classe de la société et, dans cet emploi, il a pour antonyme dominé : "il existe ainsi toujours une classe dominante qui possède les instruments de production et une classe dominée qui les met en œuvre" (Histoire économique des XIXe et XXe siècles, 1968). En même temps que les emplois, les significations se diversifient. En parlant des choses, cet adjectif signifie "qui joue un rôle essentiel, qui occupe une place prépondérante" (ainsi, les coloris, ton, teinte, couleur, passion) et "qui l’emporte parmi d’autres par l'influence, la valeur, la quantité" (ainsi un parti, un souci, un objectif, une langue, un caractère, un gène, un vent, un fief, un facteur, un goût, un signe, un thème, une idée, une impression, une opinion, une pensée, une préoccupation, une qualité, une tendance, un rôle dominant) et enfin "qui occupe une situation élevée par rapport à d’autres dans l’espace environnant" (synonymes culminant, supérieur : ainsi des rocs, une position). Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication, confirment ce double phénomène d’emploi étendu et de diversification du sens. En 1694, le sens de dominant est "qui domine" ; aujourd’hui, l’adjectif a six sens distincts : "qui dispose d'un pouvoir ou exerce une autorité reconnue" ; "qui exerce l’influence la plus forte" ; dans le droit féodal : "fief dominant, celui dont dépendaient d’autres fiefs" ; dans le droit "fonds dominant : qui jouit d’une servitude établie sur un fonds voisin" ; en biologie, à propos d’un gène "qui s’exprime même chez les sujets hétérozygotes, c'est-à-dire les sujets qui n’ont pas ce même gène sur l’autre chromosome de la même paire" ; et enfin, dans un sens propre et dans un sens figuré : "qui surplombe, qui occupe le site le plus élevé".

Dans son dictionnaire, Littré cite cette phrase de Montesquieu "malheur à la réputation du prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant", dans laquelle dominant est un nom ou, plus exactement, où il est employé comme un nom. C’est la seule esquisse de l’emploi sociologique de dominant comme nom, le plus souvent au pluriel et opposé à dominés : "les dominants v les dominés" qui formulent de façon moderne la vieille opposition marxiste "les exploiteurs v les exploités" ou "les bourgeois v les ouvriers" ou "les possédants v les prolétaires". Cet emploi est à la fois ritualisé et polémique. Désigner telle ou telle personne, tel ou tel pays, telle ou telle classe du nom générique "les dominants" évite de penser le monde, ce qui est signe de paresse. Ces désignations manichéennes sont propres aux discours militants. Les personnes ou les réalités nommées dominants sont renvoyées à un état féodal, donc archaïque et révolu, de la société ou du monde. Elles sont disqualifiées d’emblée. Il est inutile d’en débattre. La seule solution, c’est de s’en débarrasser à jamais pour "en nettoyer" la surface de la terre, comme disait Lénine "des insectes nuisibles".


 

06 avril 2007

Efficacité

 

 

 

 

Ce nom est un emprunt au latin efficacitas qui signifie "force, vertu". Il apparaît en français en 1495 au sens de "caractère de ce qui est efficace" et s’applique d’abord aux sacrements chrétiens (baptême, mariage, communion, etc.). C’est dans ce sens que le relèvent les Académiciens dans les quatre premières éditions de leur Dictionnaire (de 1694 à 1762) : encore l’emploi est-il restreint à la seule "grâce". Dans les autres cas, nos lointains ancêtres employaient le nom efficace. "Il signifie la même chose qu’efficace, substantif, mais il est moins en usage, et il se dit principalement de la grâce" (exemple : l’efficacité de la grâce) (1694, 1762). Dans la cinquième édition, en 1798, le mot garde le sens d’efficace. Ce qui change, c’est l’usage : entre deux éditions que séparent trente-six années, ces mots ont échangé leur fréquence d’emploi : "il signifie la même chose qu’efficace, substantif ; mais il est beaucoup plus en usage". Il s’étend aussi à d’autres réalités que la grâce, qu’elles soient religieuses ou non, prières ou remède, comme l’attestent les exemples cités (l'efficacité d’un remède, l’efficacité des prières, l’efficacité de la grâce). Dans une remarque de l’article efficacité, Littré cite des grammairiens du XVIIe siècle : "il y a des prédicateurs et des écrivains qui usent de ce mot ; il n’est point français ; il faut dire efficace" (le père Bouhours). Un des contemporains de Bouhours, d’Aisy, in Le Génie de la langue française, 1685, "rejette aussi efficacité". Littré conclut ainsi : "maintenant ce mot est pleinement reçu, et efficace a vieilli".

D’ailleurs, les Académiciens cessent, dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, de définir efficacité comme un équivalent plus ou moins fréquent du nom efficace. C’est la "force, la vertu de quelque cause, pour produire son effet", les causes pouvant être un remède, des prières, la grâce. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), réduit l’efficacité à la "qualité de ce qui est efficace" et ne l’applique qu’à deux réalités : un remède et la grâce.

 

Ce mot ne se dit de personnes que dans la langue moderne. Il est employé dans le sens de "qualité d’une personne efficace" en 1861 par le philosophe Cousin, encore que la "personne" efficace soit la transcendance ou Dieu : "toute efficacité n’appartient qu’à un seul être, à l’être infini, devant lequel la nature et l’homme sont si peu de chose". Cousin, en 1861, continue à rapporter ce mot à la théologie – et ce, conformément à l’histoire de ses sens : 1495, il se dit des sacrements, longtemps il ne s’est dit que de la grâce. Il ne se dit de remèdes que depuis la fin du XVIIIe siècle. Cette évolution confirme le phénomène déjà noté à propos d’une dizaine d’autres mots, tels militant, création, propagande, manifestation, etc., à savoir le lent effacement de la théologie et l’utilisation d’une partie de son vocabulaire pour désigner des faits sociaux.

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens continuent de faire de l’efficacité une qualité de choses matérielles ou d’une cause quelconque : "force, vertu de quelque cause pour produire son effet" (un remède, une loi, la grâce). Ils ne relèvent pas l’emploi d’efficacité à propos d’une personne. Ces deux emplois sont nettement distingués dans le Trésor de la Langue française : "caractère de ce qui est efficace" : la prière, les sacrements, l’armée, la violence ouvrière dans les grèves, les masques, un texte, le théâtre, et "qualité d’une personne dont l’action est efficace" (synonymes : efficience, rendement), définition qui est exprimée avec plus de justesse par les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "aptitude d’une personne à accomplir sa tâche avec succès, à réussir dans ses entreprises". A la différence des auteurs du Trésor de la Langue française et de leurs prédécesseurs qui n’en pipent mot depuis 1832-35, les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, ont le mérite, notant l’emploi d’efficacité en théologie, de rappeler, sans le dire directement certes, qu’efficacité a longtemps eu un sens théologique. Certes, ils se contentent de le gloser par un synonyme, à savoir le nom efficace, et de l’illustrer du vieil exemple : l’efficacité de la grâce. Ainsi, un pan de la vieille langue française n’a pas totalement disparu.


 

 

 

 

05 avril 2007

Guerre civile

 

Guerre civile européenne

 

 

Le premier lexicographe à avoir défini les mots guerre civile est Furetière. Dans son Dictionnaire universel (1690), il écrit : "guerre civile ou intestine (intestine est un synonyme de civile), celle qui se fait entre les sujets d’un même royaume, entre les parties d’un même Etat". Il illustre cet emploi de deux exemples historiques, dont on peut douter de la justesse, du point de vue de l’histoire, non de celui de la langue : "les guerres civiles des Romains ont enfin ruiné (ont fini par ruiner) la République" et "les guerres civiles de Grenade ont détruit la puissance des Maures en Espagne". En 1694, les Académiciens, après avoir défini la guerre comme une "querelle entre deux princes, entre deux Etats souverains, qui se poursuit par la voie des armes", illustrent ce sens des emplois suivants : "guerre sanglante, juste, civile, intestine, étrangère, entre les chrétiens, contre les infidèles, sainte" (première édition). Dans la quatrième édition et dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française, les mots guerre civile sont suivis d’une définition spécifique : "on appelle guerre civile et guerre intestine la guerre qui s’allume entre les peuples d’un même État" (1762, 1798). Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), les Académiciens remplacent peuples par citoyens et ils enrichissent la définition d’un autre exemple : "guerre civile, guerre intestine, guerre qui s’allume entre les citoyens d’un même État ; guerre étrangère, guerre contre les étrangers ; le double fléau de la guerre civile et de la guerre étrangère". C’est ainsi que Littré définit guerre civile dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) : "guerre civile, guerre intestine, guerre entre les citoyens d’un même État" et il l’illustre d’exemples qu’il extrait des meilleurs auteurs ; de Corneille : "la guerre civile est le règne du crime" ; de Racine : "Quelle guerre intestine avons-nous allumée ?" ; de Voltaire : "la guerre civile qui désolait alors l’Angleterre et qui fit tomber sous la hache d’un bourreau la tête de Charles I, avait commencé par un impôt de deux schellings par tonneau de marchandise" ; de Raynal : "les guerres civiles prennent leur esprit des causes qui les ont fait naître". Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent cette définition ("lutte armée entre citoyens d’un même pays"), de même que les Académiciens (neuvième édition, en cours) : "guerre civile ou guerre intestine, qui oppose les citoyens d’un même État".

En trois siècles, la définition de guerre civile est restée la même : du moins, les auteurs de dictionnaires n’ont pas noté de changement dans les emplois de ces deux mots. La seule modification notable est le remplacement de peuples (d’un même Etat) par citoyens (d’un même Etat). Elle se produit au début du XIXe siècle et elle tient surtout à l’assomption du mot citoyen dans le ciel de la politique.

 

Or, il est des "savants" qui sont en train de réviser, tout seuls, sans vergogne, ni scrupule, le sens de guerre civile, en désignant de ces mots les conflits qui ont déchiré le monde (et pas seulement l’Europe) entre 1914 et 1918 et entre 1939 et 1945. C’est la thèse dite de "la guerre civile européenne", laquelle, selon des historiens, aurait commencé en 1917 et se serait achevée en 1945 ou en 1989, et, selon d’autres, aurait déchiré de 1914 à 1945, sinon toute l’Europe (auquel cas, elle aurait duré jusqu’en 1989), du moins la seule Europe de l’Ouest. Pour que les mots guerre civile soient adéquats et qu’ils désignent de façon juste les conflits mondiaux, il faudrait que l’Europe eût été formée d’un seul et même Etat (ce qu’elle n’était pas en 1914 et encore moins en 1939, et ce qu’elle n’est toujours pas) et que les ressortissants des pays européens (Pays-Bas, Allemagne, Italie, Croatie, Tchécoslovaquie, etc.) eussent été citoyens de cet Etat unique et en eussent eu la nationalité. Aucune de ces conditions n’est remplie. En conséquence, les mots guerre civile sont faux, impropres, abusifs, mensongers, quand ils désignent les conflits mondiaux du XXe siècle. Ils n’éclairent pas, ils trompent ; ils ne disent pas la réalité des choses, ils la déforment. Ils obscurcissent la connaissance historique, en faussant la réalité des guerres de 1914-1918 et de 1939-1945. Ces guerres, surtout la seconde, ont été totales; elles n'ont pas été civiles. Ce que les mots guerre civile gomment, c’est la réalité, à savoir la nature des forces et les ambitions impériales d’un Reich, deuxième, puis troisième, du nom, qui a déclenché les hostilités, envahi les pays voisins et utilisé le premier des moyens de destruction massive : gaz de combat et bombardements aériens de civils. Parler de guerre civile européenne, c’est effacer tout cela, mettre les ennemis sur le même plan : tous coupables, même ceux qui ne faisaient que défendre leur pays envahi. C’est à la fois du révisionnisme et du négationnisme.

Que de savants docteurs labellisés soient ainsi pris la main dans le sac n’est pas nouveau. Que l’on ne s’indigne pas. C’est dans l’ordre naturel des choses. Ils procèdent toujours ainsi.

 

01 avril 2007

Energie

 

 

 

 

 

C’est Saint Jérôme (331-420), père de l’Eglise et traducteur de la Bible, qui a emprunté au grec le mot energia, au sens de "force en action" et l’a introduit dans le latin de la chrétienté. Il est le seul qui ait employé ce mot selon M. Gaffiot (in Dictionnaire latin français). Chez les premiers chrétiens, energia désigne la "force en action" qui est dans l’Ecriture sainte : Bible et Evangiles.

En français, le mot est attesté pour la première fois au début du XVIe siècle dans le sens de "puissance d’action, efficacité, pouvoir" - et au sujet de la parole. C’est le sens qu’il a dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : "force d’un discours, d’une sentence, d’un mot", qu’il illustre de cette phrase éloquente "toutes les paroles de l’Ecriture sainte sont d’une grande énergie". Energie désigne la force contenue dans la parole du Christ ou des prophètes, qui pousse les fidèles à agir, les met en mouvement, réveille leur foi. Dans les dictionnaires anciens, énergie est défini ainsi : "efficace, vertu, force. Il se dit principalement du discours, de la parole" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) et le sens est illustré par ces phrases : "l’Ecriture sainte a une grande énergie", "il fit un discours plein d’énergie", "il y a dans les Prophètes des expressions d’une grande énergie".

Dans L’Encyclopédie (1751-1765), l’Ecriture sainte, les paroles du Christ, les discours des prophètes ne sont plus cités comme sources ou comme réservoirs d’énergie. Volontairement ? On ne sait. Le sens d’énergie est comparé à celui de force "en tant que ces deux mots s’appliquent au discours". L’auteur de l’article pense "qu’énergie dit encore plus que force ; et qu’énergie s’applique principalement aux discours qui peignent et au caractère du style". Extrait du contexte religieux, le mot s’étend à tout discours public ou à toute forme d’expression : "on peut dire d’un orateur qu’il joint la force du raisonnement à l’énergie des expressions. On dit aussi une peinture énergique et des images fortes". Jean-François Féraud (in Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) confirme "qu'énergie et énergique sont fort à la mode". Pour illustrer le phénomène, il cite des phrases dans lesquelles énergie ne se rapporte plus aux mots ou aux discours, mais à la détermination ou à la résolution de tel ou tel : "c’est l’effet ordinaire des guerres intestines de donner au courage une énergie atroce, qui le fait dégénérer en cruauté" ; "une éloquence muette, des gestes énergiques, rendent ce que ne peut exprimer sa langue", "un auteur moderne nous peint ces esprits énergiques, qui s’élancent au-delà de leur existence actuelle, et qui, peu contents d’exciter l’admiration et l’amour de leurs concitoyens, veulent encore arracher des louanges des races futures". Un siècle plus tard, Littré précise qu’énergie, "au sens de force d’âme, ne vint en usage que dans le cours du XVIIIe siècle", comme l’attestent ces réflexions de Mme du Deffant : "vous me demandez si je connais le mot énergie ? Assurément, je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance : c’est depuis qu’on a des convulsions en entendant la musique" et "je me souviens que l’abbé Barthélemy me tourna en ridicule une fois que, par hasard, je prononçai ce mot énergie ; eh bien ! qu’il sache qu’aujourd’hui il est devenu à la mode, et qu’on n’écrit plus rien qu’on ne le place". A la rubrique "histoire et étymologie" de l’article énergie (in Trésor de la langue française), il est dit que le sens figuré "force, fermeté dans l’action, détermination" n’est attesté qu’à partir de 1790. Si l’on se rapporte aux exemples cités par Féraud et par Littré, il est évident que ces emplois sont antérieurs de plusieurs années à ce qu’en affirment par erreur les auteurs du Trésor de la Langue française. Le nouveau sens est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "il se dit aussi de la conduite dans les choses publiques et privées". Exemples : "une administration pleine d’énergie" et "il se comporte avec beaucoup d’énergie". Sous la Révolution, le fleuve en crue de l’énergie sort du lit des discours ou des pensées pour inonder les plaines de l’action, du comportement, de la direction des affaires publiques, du gouvernement. Il a fallu dépenser de l’énergie pour couper autant d’innocents en deux.

 

C’est entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle qu’énergie se rapporte à d’autres réalités que les phrases, les discours, les prophéties, comme l’attestent les articles du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) et du Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1877). Les Académiciens relèvent comme premier sens non pas la force de la parole, mais la vertu d’un remède et la puissance agissante des passions. Le mot, écrivent-ils, "se dit particulièrement de la vigueur d’âme", comme dans "c’est un vieillard encore plein d’énergie" et "une âme, un caractère sans énergie". Le sens des premiers dictionnaires n’est cité qu’en troisième position : "il s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole", alors que le sens que la Révolution a sanctifié, à savoir "fermeté qu’on fait paraître dans les actes de la vie publique", est cité en dernier et illustré par les exemples "un ministre plein d’énergie", "il a déconcerté ce complot par l’énergie de ses mesures". Energie avait un sens religieux, il a un sens social.

Malgré l’histoire du mot, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) cite en premier le sens physiologique de "puissance active de l’organisme", illustré par les exemples "l’énergie musculaire" et "les muscles se contractent dans les convulsions avec une énergie extrême". La genèse des sens est réécrite. Ainsi "par catachrèse", ce mot propre à la physiologie musculaire désigne la "vertu naturelle et efficace que possèdent les choses" (remèdes, acides), alors que le sens testamentaire premier, celui de Saint Jérôme, "énergie d’un mot, d’une expression", ne serait qu’une extension de cette catachrèse. Littré l’illustre même d’exemples profanes : "J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui ; Il m’a toujours semblé d'une énergie extrême" (La Fontaine) et "on peut dire d’un orateur qu’il joint la force de raisonnement à l’énergie des expressions" (L’Encyclopédie, cf. ci-dessus).

Littré est le seul lexicographe qui rappelle en termes explicites qu’énergie a longtemps été un "terme de théologie" signifiant "puissance de la Divinité", comme dans l’exemple "des hérétiques ont nié la Trinité en ne reconnaissant qu’une seule énergie dans le Père, le Verbe et le Saint-Esprit". Il est aussi le premier à enregistrer dans le Supplément de 1877 l’emploi d’énergie en "physique mathématique", comme dans l’exemple "énergie dynamique, élément indestructible dans sa valeur numérique, mais capable de transmutations qui le font apparaître sous ses trois formes, travail, demi force et calorie". Il semble que, dans ce sens nouveau, énergie soit un néologisme sémantique, à la manière de l’anglais energy, attesté dans ce sens depuis 1807.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nouvel ordre sémantique est avalisé. L’énergie, c’est d’abord la "force agissante" d’un muscle ou d’un remède ; puis la "vigueur d’âme et la fermeté dans l’action" (les exemples cités sont ceux de la sixième édition) ; ensuite "le mot s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole" ("s’exprimer avec énergie, il y a dans les prophètes des expressions d'une grande énergie") ; enfin, quand il est un "terme de physique et de mécanique", "il se dit de la capacité de produire du travail, de la puissance emmagasinée" ("énergie électrique, mécanique", "le principe de la conservation de l’énergie est un principe de physique générale").

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ont pour mérite de rétablir dans l’exposé des sens d’énergie l’ordre dans lequel ces sens sont apparus dans l’histoire de la langue : "principe d’action qui rend une personne apte à agir ou dont se trouve animée une chose pour agir sur la nature" et "en théologie, rare, puissance d’agir de la divinité" et "par métonymie, cet agir lui-même", comme chez Claudel : "Fils de Dieu qui êtes l’énergie, le verbe et la seconde personne (1919). Ensuite sont exposés les sens usuels : "dynamisme physique qui permet d’agir ou de réagir", "force de la volonté qui l’oriente vers l’action", "manifestation concrète chez une personne de l’aptitude à agir" ou à s’exprimer ou à créer des formes. C’est dans ce sens qu’il est employé de façon ambiguë en politique : "ce culte du moi dont Barrès sut faire un système qui exalte l’énergie nationale" (1928). Mussolini, Hitler, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Castro et tous les tyrans du XXe siècle ont canalisé à leur profit l’énergie de leurs partisans pour purifier le pays qu’ils dirigeaient ou, comme le dit explicitement Lénine, pour "éliminer les insectes nuisibles" de leurs terres. Enfin, ce sont les emplois scientifiques : énergie thermique, électrique, atomique, cinétique, chimique, calorifique, hydraulique, lumineuse, mécanique, nucléaire, naturelle, potentielle, principe de la conservation de l’énergie.

En trois siècles, ce mot a basculé de la théologie ou de l’Ecriture sainte dans les affaires politiques, la science, la société. C'est un raccourci de l'histoire morale et spirituelle de la France.