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02 mai 2007

Concertation

 

 

 

 

 

Voilà un mot de la langue sociale, syndicale et politique hyper moderne. Il est attesté en 1963 au sens de "discussion en vue d’aboutir à un accord" (in Les Syndicats en France). Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), il est relevé au sens de "action de se concerter" (exemple : "la concertation des salariés est beaucoup plus voyante (...) et attire particulièrement l’attention des autorités") et au sens de "mode d’administration ou de gouvernement dans lequel les administrés, les citoyens, les salariés, etc., sont consultés, et les décisions élaborées en commun avec ceux qui auront à les appliquer ou à en supporter les conséquences" (1971), comme dans les exemples : "une politique de concertation", "la nécessaire concertation en matière d’initiative et de financement des équipements" (1967). Les Académiciens ignorent ce mot dans les éditions publiées de leur Dictionnaire. Dans l’édition en cours de publication, ils le définissent ainsi : "action de se concerter avec d’autres personnes ; spécialement, le fait de réunir, pour les consulter, toutes les parties intéressées à un problème politique, économique ou diplomatique".

Pour comprendre ce mot, il faut se reporter au verbe concerter dont il dérive et qui, lui, est très ancien. En fait, ce verbe est double. Dans un premier emploi, attesté au XVe siècle, il signifie "projeter quelque chose en commun" ; et dans ce sens, il est employé pronominalement, se concerter, au milieu du XVIIe siècle. Ce sont les emplois modernes. Dans un second emploi, attesté en 1623, dans Histoire comique de Francion, roman de Charles Sorel, il a pour sens "faire de la musique". Dans le premier emploi, il est emprunté au latin concertare, signifiant "combattre, rivaliser, se quereller" en latin classique (in Dictionnaire latin français de M. Gaffiot). Ce sens a été retourné en quelque sorte dans la langue latine du christianisme. Le sens agressif a été effacé au profit d’un sens apaisé, conforme à la nouvelle religion du Christ. Ce n’est pas "combattre", mais "agir ensemble, agir dans un but commun". La rivalité ou les querelles ont été transformées en actions communes. Plutôt que de se battre, agissons ensemble. En français moderne, c’est donc le sens chrétien qui perdure – non pas "se quereller", mais "agir" de concert. Dans le second emploi ("faire de la musique"), concerter un verbe de formation française, dérivé du nom concert.

Ces deux emplois sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où le sens musical est ignoré ; sans doute, parce qu’il est jugé vieux, comme l’indiquent les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94). Pourtant, les Académiciens, dans les différents articles qu’ils consacrent à concerter, citent en premier le sens musical. Ainsi en 1694 : "étudier et répéter ensemble une pièce de musique pour la bien exécuter quand il en sera temps" (exemples : concerter une pièce, ils l'ont concertée ensemble) et "faire concert" (exemples : on concerte souvent chez un tel, ils concertent ensemble), ils font du plus ancien des deux sens un sens figuré, dérivé du premier (ce qui est inexact), et ils le citent en dernier : "il signifie aussi figurément conférer ensemble, pour exécuter un dessein et pour convenir des moyens de faire réussir, une intrigue, une affaire" (exemples : ils concertèrent longtemps avant que de faire telle chose, ils ont concerté ce dessein, il faudrait un peu concerter cette affaire). Le sens réciproque n’est relevé que qu’à partir de la quatrième édition (1762 : "en ce sens, il est aussi réciproque", comme dans la phrase "ils se concertèrent longtemps avant que de faire telle chose"). Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35), l’ordre dans lequel les sens sont exposés est maintenu : le sens musical est cité en premier, et le sens ancien est présenté comme un sens figuré.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rompt avec cet ordre inexact. Le premier sens qu’il relève est "projeter de concert avec un ou plusieurs" ; le second sens est le sens musical : "faire un concert". Le premier sens n’est plus présenté comme le développement figuré du second sens. Les Académiciens, dans la huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens le plus ancien : "préparer en vue d’une exécution avec une ou plusieurs personnes"  (exemples : "concerter un dessein, une entreprise, l’exécution d’une affaire", "ils avaient bien concerté leurs mesures", "un plan concerté", "des mesures bien concertées"), ainsi que l’emploi pronominal de ce verbe : "se concerter signifie s’entendre avec une ou plusieurs personnes en vue de l’exécution d’une affaire, d’une intrigue, etc." Les auteurs du Trésor de la Langue française adoptent l’ordre "juste" choisi par Littré : "1. étudier, préparer une question, seul ou en accord avec d’autres personnes" ; et "2 en musique, vieux, exécuter des morceaux de musique lors d’un concert". C’est l’ordre adopté par les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "1. Projeter quelque chose, en accord avec une ou plusieurs personnes" ; "2. (langue) classique, musique, tenir sa partie dans un orchestre".

Ce que les auteurs de dictionnaires ne mentionnent pas, sauf les auteurs du Trésor de la langue française, dans la rubrique "histoire" de l’article concerter, c’est la "racine" chrétienne de ce verbe, "agir ensemble", "agir dans un but commun". Le succès du nom récent concertation dans la langue sociale, syndicale et politique, confirme un phénomène récurrent, observé à plusieurs reprises dans la nouvelle langue française, à savoir le lent effacement de tout ce qui est chrétien et l’appropriation des mots et des sens chrétiens par les tenants du social.

 

 

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