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06 mai 2007

Cimetière

 

 

 

 

 

Il y a à peu près cent mille ans les hommes se sont mis à enterrer leurs morts. Jusque-là, les corps étaient laissés dans la nature. Les vautours, les chiens, les hyènes, etc. se nourrissaient de ces masses de protéines.

On comprend donc que le nom cimetière ne soulève pas de difficulté pour ce qui est de ses sens et emplois. L’article du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est bref et clair : "lieu où l’on enterre les morts" (exemples : conduire au cimetière, un cimetière militaire, il repose au cimetière du Père-Lachaise ; expression figurée et populaire : expédier quelqu’un au cimetière, le tuer") et "par analogie, lieu où l’on rassemble des objets hors d’usage" (exemple : un cimetière de voitures).

L’origine du mot est connue : cimiterium ou coemeterium du latin chrétien. Dans son Dictionnaire illustré latin français (1934), M. Gaffiot cite en référence deux auteurs qui ont employé ce mot : Cyprien, évêque de Carthage (première moitié du IIIe siècle) et Tertullien, écrivain chrétien, de Carthage aussi, mort en 240. Le mot est emprunté à un mot grec, qui a pour sens "lieu où l’on dort" et "lieu où reposent les morts". Le mot français est attesté au XIIe siècle sous la forme cimetire ("le duc Miles se tint devers un cimetire"), qui a été masculin et féminin jusqu’au XVIe siècle. Au XIIIe siècle, il est apparaît sous la forme moderne de cimetiere.

Dans les anciens dictionnaires, la définition est "lieu où on enterre les morts" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) ; "lieu destiné à enterrer les morts" (1798) ; "lieu découvert et ordinairement clos de murs, dans lequel on enterre les morts" (1832-35) ; "lieu dans lequel on enterre les morts" (1932-35) ; "le lieu où l’on enterre les morts" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). A compter de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens notent que ce nom s’emploie dans un sens figuré : "figurément, en parlant d’un pays dont l’air est mortel pour les étrangers, on dit que c’est leur cimetière" (1798, 1832-35). Littré relève encore ce sens : "le lieu où la mort frappe et sévit" (exemples : "la ville était devenue un vaste cimetière", "l’Italie a passé longtemps pour le cimetière des Français"), que les Académiciens ignorent dans la huitième édition (1932-35). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), comme dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, il est noté qu'en France, il n’y a plus de cimetières dans l’enceinte des villes et que "les cimetières ne sont plus permis dans le sein des villes", réalité avérée par le déplacement du Cimetière des Innocents en 1786, mais que l’extension des villes au milieu du XIXe siècle a rendue caduque, puisque le cimetière du Père-Lachaise est désormais à l’intérieur de Paris.

De tous ces lexicographes, les seuls qui attribuent un caractère religieux au cimetière (cf. ci-dessous "bénit") sont les auteurs du Trésor de la Langue française : "terrain généralement bénit, le plus souvent clos de murs, dans lequel on enterre les morts" ou qui notent l’extension de ce terme à d’autres réalités que les hommes (un cimetière d’animaux) et "terrain où l’on entasse des engins hors d’usage" (un cimetière de voitures, de bateaux et par métaphore, la corbeille, cimetière des vieux papiers, Maupassant, 1885).

Dans les dictionnaires, le nom cimetière n’est jamais suivi d’un adjectif relatif à la religion, que ce soit catholique, chrétien, juif, musulman. Les seules attestations d’adjectif qualifiant cimetière se trouvent dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : cimetière suburbain, militaire ou cimetière marin, titre d'un poème de Paul Valéry paru en 1920. La seule attestation d’un adjectif relatif à la religion ou à un peuple est dans la référence à un tableau de Ruisdael, peintre du XVIIe siècle : "il est un tableau dont nous savons avec certitude qu’il ne correspond pas à la réalité, car le site existe toujours. C’est le Cimetière juif, sujet tant aimé de Ruisdael" (Huyghe, 1955). Le cimetière est un lieu, qui appartient à une commune et où sont enterrés les morts, quelque confession qu’ils aient professé de leur vivant.

 

Or, depuis quelques années, on peut lire dans la presse ou entendre dans les media des journalistes évoquer, au sujet des profanations (cf. ci-dessous, la note consacrée à ce mot), les cimetières chrétiens, juifs, musulmans ou, à l’intérieur de ces cimetières, des tombes chrétiennes, juives, musulmanes. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la langue française, le nom cimetière ou tombe est suivi(e) d’un adjectif de religion, comme si on n'enterrait plus en France des hommes, mais des juifs, des musulmans ou des chrétiens, c’est-à-dire des hommes réduits à leur seule croyance.

Pis, ces faits fournissent aux journalistes et aux hommes politiques l’occasion d’établir en toute bonne conscience une échelle morale : le crime suscite horreur et indignation (dont on ose espérer qu’elle n’est pas de pure montre) quand le cimetière profané est dit juif ou musulman, mais il ne suscite qu’indifférence, quand le cimetière ou les tombes profané(es) est ou sont qualifié(es) de chrétien ou de chrétiennes. La profanation cesse d’être horrible si les victimes sont des chrétiens. Il n’y a pas à s’en étonner. Tel est le nouvel ordre du monde. Au Soudan, pendant près de vingt ans, le régime musulman a mené une guerre d’extermination contre les populations du Sud, dont le seul crime est d’être animistes ou chrétiennes, faisant plus d’un million de morts, sans que quiconque proteste, s’en indigne ou engage des poursuites contre les dirigeants soudanais, bien que cette guerre eût été objectivement raciste, les exterminateurs étant arabes et les exterminés noirs. Or, dès que ces dirigeants ont mené la même guerre d’extermination contre les populations du Darfour, dans l’Ouest du Soudan, ce fut un concert d’indignations et de protestations, pour la raison que les victimes n’étaient pas chrétiens, mais musulmans. Cette même échelle a été observée à Timor, où plus d’un quart des habitants chrétiens de ce pays ont été exterminés dans l’indifférence générale, à Djakarta, où la minorité chinoise et chrétienne a dû subir des pogroms et des ratonnades, sans que quiconque s’en indigne, en Indonésie et aux Célèbes, en URSS et dans les pays de l’Est, en Chine, au Vietnam, etc. La France est ouverte sur le monde, elle en suit les règles, même les pires. La profanation de cimetières dits chrétiens s’y fait dans l’indifférence générale.


 

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