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07 mai 2007

Tabou

 

 

 

En voilà un mot moderne ! C’est le navigateur Cook qui en a appris l’existence en Polynésie sous la forme tabu ou tapu, qu’il a transposée en taboo (Journal d’une expédition faite dans la mer Pacifique). Il est attesté en français en 1782 comme adjectif, d’abord sous la forme tatoo, puis en 1785, sous la forme taboo (comme adjectif et comme nom) et en 1797, toujours sous cette même forme anglaise dans Voyage de La Pérouse autour du monde ; enfin en 1822 sous la forme tabou (Arago, Promenade autour du monde). En 1831, Dumont d’Urville rappelle la forme originelle de ce mot dans les langues de Polynésie : "le tabou, ou plus correctement tapou…" ("Du tabou et des funérailles à la Nouvelle-Zélande ", in Revue des Deux Mondes).

C’est comme un mot exotique, relatif aux croyances des Polynésiens, que tabou est relevé par les auteurs de dictionnaires ; par Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "espèce d’interdiction prononcée sur un lieu, un objet ou une personne par les prêtres ou les chefs en Polynésie" et "il se dit adjectivement des personnes ou des choses soumises au tabou", et par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "mot d’origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages, les êtres et les choses auxquels il n’est pas permis de toucher".

Le mot tabou a beau désigner un interdit, il n’échappe pas à la vague de fond qui a bouleversé et refaçonné la langue française. Extrait dans un premier temps de la civilisation polynésienne et des univers primitifs ou sauvages, il s’est étendu, comme de nombreux autres mots, à ce qui est européen ou occidental et il a pris des sens sociaux. En 1866, Amiel dans son Journal est le premier à employer l’adjectif dans un sens étendu et spécifiquement occidental : "frappé d’interdit, dont on n’ose pas parler", ouvrant grand la porte à tous les sujets, problèmes, thèmes, réalités, objets, mots, prétendument tabous, dont traitent à longueur de colonnes les gazettes, au point que l’on est en droit de s’étonner que ces sujets obligés ou convenus soient jugés interdits et encore qualifiés de tabous, alors que tout le monde en parle d’abondance depuis des décennies. En 1903, Lévy-Bruhl, l’inventeur des mentalités "primitives", étend l’emploi du nom tabou aux réalités sociales et humaines de l’Occident : "l’homme est naturellement moral, si l’on entend par là que l’homme vit partout en société, et que dans toute société il y a des "mœurs", des usages qui s’imposent, des obligations, des tabous" ; et en 1933, Morand (dans Londres) traite des incontournables tabous sexuels, qu’il croit découvrir dans la société anglaise, lançant le mythe du sexe tabou ou "frappé d’interdit", ce qui a dû amuser les innombrables femmes à hommes ou hommes à femmes de son temps, les Messaline, Casanova et Don Juan modernes et ce qui doit faire s’esclaffer aujourd’hui les habitués des sites, revues, cabarets, clubs, etc. érotiques ou pornographiques.

Alors que les premiers lexicographes, Littré et les Académiciens en 1935, qui aient relevé tabou l’ont défini de façon limitée, restreignant l’usage qui en était fait de leur temps aux croyances magiques et religieuses des peuples primitifs ou sauvages, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension de ce nom aux sociétés occidentales et en décrivent tous les emplois, comme nom ou comme adjectif, aussi bien chez les peuples primitifs que dans les sociétés dites évoluées d’Occident.

Pour les savants qui étudient les peuples exotiques, c’est une "personne, un animal, une chose qu’il n’est pas permis de toucher, parce qu’il ou elle est investi(e) momentanément ou non d’une puissance sacrée jugée dangereuse ou impure". En 1957, un spécialiste d’histoire sociale note que "le mot tabou (…) est employé maintenant couramment par les ethnographes comme synonyme d’interdit". Par métonymie, le mot signifie aussi "l’interdiction de caractère sacré qui pèse sur une personne, un animal, une chose", comme l’écrit Jules Verne dans les Enfants du Capitaine Grant en 1868 à propos des peuples de Polynésie ("le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou la personne tabouée. Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu irrité") ou le géographe Vidal de la Blache, à propos d’Africains : "la vie tout entière du nègre de Guinée est empêtrée de rites et de superstitions qu’il serait aussi dangereux d’enfreindre que celle du tabou polynésien" (Principes de géographie humaine, 1921).

De là, le nom s’étend à d’innombrables réalités. C’est un "interdit d’ordre culturel et /ou religieux qui pèse sur le comportement, le langage, les mœurs" : il est linguistique et sexuel. Même les psychanalystes, qui traquent les tabous, ont leurs propres tabous : "quand on songe au nom de père que les psychanalysés donnent sérieusement ou ironiquement à leur analyste, il semble bien que le tabou de l’inceste a inspiré quelque peu la codification du transfert" (Psychanalyse). Du comportement, du langage et des mœurs, il contamine la société tout entière : c’est une "règle d’interdiction respectée par une collectivité". Le sens interdit des panneaux de signalisation routière serait donc un tabou, de même que les choses les plus anodines, telles que les méthodes dont usent les historiens : "gardons-nous de sous-estimer la puissance persistante de ce vieux tabou : "tu ne feras d’histoire qu’avec les textes"", s’exclame l’historien, honorablement connu, Lucien Febvre (1949) ou les mathématiciens : "il faut abolir le tabou selon lequel, à l’école, on ne parle pas de l’école. Il faut montrer aux élèves comment remettre constamment en cause l’apprentissage lui-même, comment se démonte leur propre apprentissage" (Bertrand Schwartz, 1969).

Dès lors, l’adjectif tabou peut qualifier n’importe quelle réalité : un inanimé abstrait ou concret ("en quoi le fait de toucher un objet tabou, un animal ou un homme impur ou consacré (...) a-t-il pu jamais constituer un danger social ?", s’exclame le sociologue Durkheim en 1893), un sujet ("nous sentons à la fois que nous abordons des sujets tabous dont l’évocation seule pourrait déchaîner la colère céleste et que nous commettons ce sacrilège dans une confortable sécurité", Maurois, 1918), des statuettes, des mots, un nom propre, une personne, des écrivains ("il nous paraît inexcusable de n’avoir pas étudié à fond quelques-uns de ces écrivains tabous", s’excuse l’abbé Bremond en 1920). En bref, la modernité a réussi l’exploit de renverser le sens premier du mot tabou, qu’il soit nom ou adjectif : ce n’est plus une chose ou une personne qu’il est interdit de toucher ou dont il est interdit de parler, mais d’innombrables réalités dont il faut parler d’abondance et sans jamais s’interrompre. Jamais de prétendus interdits n’ont suscité autant de discours, si bien que, paradoxe, ce qui est interdit, c’est l’interdit. Ce qui est tabou, c’est le tabou.


 

 

 

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