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08 mai 2007

Tribu

 

 

 

 

 

La modernité a ses mots fétiches : ce sont ethnique, tribu (il est préférable d’employer le mot au pluriel), pluriel, différences (mot sur le déclin), glisse, cool, zen, etc. De tous ces mots, le plus intéressant est tribu (les noms féminins se terminant par u sont rares : vertu, glu), à cause de son ancienneté ou de son archaïsme, devrait-on dire. Il est emprunté au latin tribus (génitif, tribus), que M. Gaffiot définit ainsi : "tribu, division du peuple romain ; primitivement, au nombre de trois" (Dictionnaire illustré latin français, Hachette, 1934). Dans la Vulgate (traduction de la Bible par Saint Jérôme), c’est par ce mot tribus que sont désignés les lignages patriarcaux des Hébreux : d’où l’habitude prise d’user de ce terme à propos du monde biblique ancien : les "douze tribus d’Israël". Tribu est attesté en français, comme terme de civilisation romaine, à la fin du XIVe siècle au sens de "division du peuple romain" ("lignées, c’est tribus en latin") ; puis au milieu du XVe siècle et dans les siècles suivants, comme terme biblique et de civilisation hébraïque : "les douze tribus d’Israël", "la tribu de Juda" et, chez Racine (Athalie), "la tribu sainte".

Les auteurs de dictionnaires relèvent ces deux seuls sens jusqu’en 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française) ; Nicot (Trésor de la Langue française, 1606) : "une tribu était anciennement la trente-cinquième partie du peuple de Rome, parce que le peuple était divisé en trente-cinq parts, que nous pourrions appeler bandes ou ligues ou cantons, dont chacune avait certain nom" ; Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : "certaine quantité de peuple dont on fait la distribution en plusieurs quartiers ; le peuple juif était divisé en douze tribus ; le peuple romain était aussi divisé en trente-cinq tribus" ; les Académiciens en 1694 : "une des parties dont un peuple est composé et qui dans son origine comprenait tous ceux qui étaient sortis d’une même tige" (exemples : "les douze tribus d’Israël, la tribu de Juda, le peuple de la ville de Rome était divisé en tribus"), et en 1762 : "une des parties dont un peuple est composé" ("le peuple de la ville d’Athènes, de Rome, était divisé en tribus") et "chez les Juifs, tribu comprenait tous ceux qui étaient sortis d’un des douze patriarches" ("les douze tribus d’Israël, la tribu de Juda") ; Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "une des parties dont un peuple est composé", Féraud précisant qu’on "ne le dit guère que des peuples anciens" ("le peuple d’Athènes, de Rome était divisé par tribus", "les tribus d’Israël", "la tribu de Juda, etc."). Dans L’Encyclopédie (1751-65), un très long article est consacré aux tribus d’Israël, d’Athènes, de Rome, aux noms qu’elles portaient et à leur histoire.

C’est à partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) que de nouveaux sens sont exposés, dont un embryon du sens moderne : "dans le style de la chaire, on appelle quelquefois l’ordre ecclésiastique la tribu sacrée ou sainte par allusion à la tribu de Lévi, qui était vouée au culte" et "tribu se dit quelquefois d’une peuplade ou d’un petit peuple, relativement à une grande nation dont il fait partie"  (exemples : "une tribu de Tartares, une tribu de Germains"). Ces deux nouveaux sens se retrouvent dans la sixième édition (1832-35).

Aux XIXe et XXe siècles, les sens de tribu s’enrichissent. Le nom est extrait des civilisations antiques et il s’étend à des réalités modernes. Il est vrai que Mme de Sévigné l’emploie en 1671 pour désigner une "grande et nombreuse famille". Chez Du Bos, en 1734, c’est un "groupe social et politique fondé sur une parenté ethnique". A la fin du XVIIIe siècle, Buffon en use au sujet du monde animal et végétal. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), enregistre ces emplois : "familièrement, les divers membres d’une famille" (Mme de Sévigné : "j’embrasse tout ce qui est autour de vous ; j’ai bien envie de savoir où va votre tribu") ; "il se dit, en un sens analogue, des animaux et des végétaux" (Buffon : "la grande tribu des petits oiseaux de rivage") ; et "au figuré, coterie, parti" (Saint-Simon : "l’esprit du duc de Noailles et sa tribu si établie donnait au régent de la crainte") ; "tribu se disait des subdivisions des quatre nations dans l’université de Paris  et d’une certaine quantité de moines qui avaient un supérieur particulier soumis à l’abbé". Outre les sens relevés dans les éditions du XVIIe et du XVIIIe siècles de leur Dictionnaire, les Académiciens regroupent dans un même aliéna de la huitième édition (1932-35) les sens nouveaux : "tribu se dit figurément et familièrement d’une famille, d’une coterie, d’un groupe nombreux" et "en termes de botanique et de zoologie, d’une division de la classification qui prend place entre la famille et le genre".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) distinguent les emplois de tribu à propos des civilisations antiques grecque, romaine et judaïque, des emplois modernes, en particulier du sens de tribu en anthropologie : "groupe social, généralement composé de familles se rattachant à une souche commune, qui présente une certaine homogénéité physique, linguistique, culturelle...", que ces groupes primitifs aient survécu à l’uniformisation du monde ("durant une nuit d’hiver brille une solitude où des tribus canadiennes célèbrent la fête de leurs génies", Chateaubriand, Les Natchez, 1826) ou qu’ils aient disparu ("il manquait à Clovis d’être aussi puissant dans son pays d’origine que dans ses domaines nouveaux ; les tribus franques, restées païennes, avaient des chefs qui n'étaient pas disposés à obéir au parvenu converti", Bainville, Histoire de France, 1924). Le sens ethnique de tribu est glosé ainsi : "dans les sociétés primitives, groupe social sur un territoire se réclamant de la même souche, composé d’unités autonomes plus petites généralement fondées sur la parenté, qui bénéficie d’une autorité politique". Les synonymes sont clan, ethnie, peuplade. Les tribus sont africaines, australiennes, arabes, bédouines, errantes, germaniques, indiennes, primitives, sauvages. Le sociologue Durkheim est l’un des premiers à avoir théorisé la tribu : "elle est formée par un agrégat de hordes ou de clans ; la nation (la nation juive par exemple) et la cité par un agrégat de tribus" (1893), ce qui n’empêche pas que le terme soit source de confusions : "les anthropologues désignent habituellement par le terme de tribu deux réalités, deux domaines de faits différents mais liés. D’une part, presque tous s’en servent pour distinguer un type de société parmi d’autres, un mode d’organisation sociale spécifique (...). Ce point, cependant, ne fait pas l’unanimité parmi eux par suite de l’imprécision, du flou des critères sélectionnés pour définir et isoler ces divers types de société. Mais le désaccord est encore plus profond à propos du second usage du terme tribu, lorsqu’il sert à désigner un stade de l’évolution de la société humaine" (Godelier, 1973).

De fait, ce nom désigne d’innombrables réalités : un "groupe familial nombreux" (ou smala), comme chez Zola : "ce qui a achevé de donner à ce coin perdu un caractère étrange, c’est l’élection de domicile que, par un usage traditionnel, y font les bohémiens de passage. Dès qu’une de ces maisons roulantes, qui contiennent une tribu entière, arrive à Plassans, elle va se remiser au fond de l’aire Saint-Mittre" (La Fortune des Rougon, 1871) ou chez Guéhenno : "Jean-Jacques, plus attaché qu’il ne le dit à sa Thérèse, bon gré mal gré, entrait dans les soucis de la tribu Le Vasseur comme d’une belle-famille. Toute la tribu appelait Thérèse ma tante. Il fallut bien que lui-même devînt l’oncle" (Jean-Jacques, 1948) ; ou un "groupe de personnes partageant les mêmes intérêts, les mêmes opinions" (clan, coterie) comme chez Daudet : "toute la tribu innombrable des comédiennes trop plâtrées et des comédiens à menton bleu s’occupaient de mon œuvre !" (1888) ; ou un "groupe d’animaux qui vivent en société" comme chez Maurois ("un jeune singe qui a la plus profonde affection pour le vieux mâle de la tribu voit celui-ci glisser sur une pelure de banane", 1918) ; et même tout groupe, comme chez Nerval : "une sorte de tribu farouche, de sept ou huit drôles mal vêtus, remplissait l’intérieur de la salle basse" (Voyage en Orient, 1851) ou chez Giraudoux : "cette tribu des femmes où vous refusiez de passer, vous y êtes" (1944).

Jadis, les Français n’abusaient pas des désignations : n’importe quoi n’était pas nommé n’importe comment. Il semble que ce temps soit révolu. Donc, tout groupe, quel qu’il soit, peut être qualifié de tribu.

Les publicitaires ne se privent pas de cette latitude ; ils en abusent même. Tribu étant porteur, id est capable au seul prononcé de faire gagner beaucoup d’argent à ceux qui s’en parent, ils s’en sont emparés. Tout est tribu dans la com., la pub. ou les media, surtout les clans, partis, sectes, coteries, ethnies ou prétendues minorités dites visibles qui se distinguent, au milieu de la population française, par leurs boubous bariolés, leurs coiffures exotiques, leurs danses, leur musique ou leur apparence physique, mais qui, eux aussi, comme les autres, sont des consommateurs solvables, à qui le système marchand vend cher et sans scrupule de la verroterie exotique, grâce à laquelle ils recouvrent une prétendue identité qu’ils disent avoir perdue ou qu’ils prétendent avoir été bafouée par ceux-là qui les accueillent généreusement. Entre la tribu (que l’on exhibe) et le tribut (que l’on veut faire payer aux hôtes), la différence est mince. Un t en plus ou en moins n’importe guère ! La France est entrée dans le tunnel de l’indifférenciation pour ce qui est des sexes, genres, mots, vêtements, etc. De fait, tribu et tribut, avec ou sans t, féminin ou masculin, c’est du pareil au même.

 

 

 

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