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09 mai 2007

Démocratisation

 

 

Démocratiser et démocratisation

 

 

 

 

Ces deux mots ne sont pas enregistrés dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, bien qu’ils soient attestés anciennement, démocratiser au XIVe siècle chez Nicolas Oresme ("démocratiser, c’est être en démocratie"), démocratisation en 1797. C’est Littré, qui, le premier, les relève dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), démocratiser avec deux sens : "conduire à la démocratie" et "afficher des principes démocratiques" (il n’y a pas d’exemple ou de citation qui illustre ces sens) ; démocratisation, dans le Supplément de 1877, avec un seul sens : "action de démocratiser, de rendre démocratique". Une citation l’illustre. C’est un extrait du Journal des Débats du 14 octobre 1876 : "l’épargne, recueillie et concentrée, alimente aussitôt de nouvelles fournitures de travail dont tous les ateliers successivement profitent à leur tour ; cette démocratisation des capitaux est la bonne". Le problème est que la citation n’a rien en commun avec la définition ("action de rendre démocratique"), la démocratisation des capitaux n’étant que la vive croissance de l’épargne observée entre 1850 et 1900 ou une forme de capitalisme populaire.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens de démocratiser sont clairement exposés. Le second sens est "rendre accessible à toutes les classes de la société, mettre à la portée de tous", le complément d’objet du verbe désignant "un bien matériel, culturel, une activité humaine" : l’instruction, l’école, le ski, le tennis, la vitesse, le luxe, etc. Le premier sens est "rendre démocratique au point de vue idéologique, politique, institutionnel", le complément d’objet du verbe désignant une région, un pays, une institution : l’Espagne, à la mort de Franco, la Grèce, à la chute du régime des colonels, le Chili, après le départ de Pinochet, l’Allemagne après la capitulation du 8 mai 1945, etc. Pourtant, ce sens, en apparence positif, est illustré d’un exemple tout négatif, qui infirme la définition. C’est l’extrait d’un ouvrage du fils de George Sand, homme politique et "républicain" déclaré, qui, en 1851, s’exclame sérieusement : "je veux démocratiser la Bretagne, réhabiliter la Vendée, moraliser, donner à la république ces deux provinces si longtemps abruties par la superstition et l’aristocratie ; je veux prêcher en Bretagne, en Vendée, la vérité sociale". On frémit à l’idée que ce projet fou aurait pu être réalisé, comme il l'a été en 1793. Au XXe siècle, la "vérité sociale" s’est prêchée à la baïonnette, à la mitrailleuse ou aux gaz létaux.

Les Académiciens définissent avec plus de justesse que les auteurs du Trésor de la Langue française le verbe démocratiser : c’est, dans un sens politique, "introduire, progressivement ou non, la démocratie dans un pays, un régime, une institution" (les exemples sont moins ambigus que celui du Trésor : "au XVIIIe siècle, la monarchie anglaise a commencé à se démocratiser, démocratiser la vie intérieure d’un parti politique, démocratiser les statuts d’une association") et c’est, dans un sens social "étendre une activité à un plus grand nombre de participants ou de bénéficiaires" : "démocratiser l’enseignement supérieur, l’allongement de la durée des congés a démocratisé la pratique des sports d’hiver". En revanche, pour ce qui est de démocratisation, les Académiciens confondent dans une même définition les deux sens qu’ils ont distingués dans le verbe démocratiser : "le fait de démocratiser, de se démocratiser ; l’état qui en résulte". Des deux exemples cités, la démocratisation d’un régime autoritaire, la démocratisation de l’enseignement, le premier réfère au processus politique et à la démocratie au sens propre et ancien de ce terme, le second au processus social ou marchand, de plus en plus souvent marchand et de moins en moins souvent social, comme dans ces faits, si souvent cités : le ski, le tennis, la voile, le golf, la maison individuelle, les séjours en Thaïlande, les vacances en Tunisie, l’avion – c’est-à-dire la baisse des prix qui rendent ces biens ou services accessibles à un nombre croissant de consommateurs. Les auteurs du Trésor de la Langue française distinguent nettement les deux sens de démocratisation : "action de rendre démocratique au point de vue politique, institutionnel ; son résultat" et "action de mettre un bien à la portée de toutes les classes de la société ; son résultat". Les exemples qui illustrent ces sens sont en contradiction avec les définitions. Ainsi, pour ce qui est du sens politique, cette phrase de Jaurès (1911) : "en Allemagne, le prolétariat combat pour la démocratisation des Landtags et des municipalités". Cette démocratisation annonce celle qui, après 1917, a transformé la Russie en tyrannie.

Ce que les dictionnaires font apparaître et disent même explicitement, c’est la perversion lente et insidieuse de la démocratie, de plus en plus souvent réduite à l’économie ou à la diffusion des marchandises, et l'habileté des producteurs et des marchands qui ont réussi à accaparer le beau mot de démocratie et à y faire désigner la vente massive de leurs produits. Rendre démocratique, ce n’est plus instaurer la démocratie, c’est-à-dire faire en sorte qu’un peuple donné exerce lui-même, ou par ses représentants, le pouvoir, mais c’est faire en sorte que les habitants de ce pays (que l’on ne peut plus nommer citoyens) consomment de plus en plus de biens, et pas seulement des biens matériels, même des biens moraux ou spirituels, de la connaissance, de l’information, de la culture, des livres, des disques, etc., à la fois pour faire tourner la machine à plein rendement et pour accroître les revenus des marchands.

 

 

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