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11 mai 2007

Hexagone

 

 

 

 

 

Emprunté au latin hexagonus, lequel est emprunté à un mot grec composé signifiant "à six angles", hexagone est attesté en français au XIVe siècle sous la plume de l’admirable Nicolas Oresme (in Le livre du ciel et du monde) et il est enregistré comme adjectif et nom dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à aujourd’hui. La définition, d’une édition à l’autre, ne change guère : c’est "qui a six pans, six angles" (une citadelle hexagone, un plan hexagone, un bassin hexagone – on emploierait aujourd’hui hexagonal – et, substantivement, un hexagone). En 1762, les pans de la définition de 1694 sont remplacés par les côtés et il est précisé qu’on "dit de toute figure hexagone que c’est un hexagone" (1798, 1832-35, 1932-35). Dans cette dernière édition, il est indiqué qu’hexagone est un "terme de géométrie" et qu’il "se dit particulièrement, en termes de fortification, d’un ouvrage composé de six bastions". L’article que Furetière consacre à ce mot en 1690 dans son Dictionnaire universel est plus complet que celui de l’Académie, postérieur de quatre ans : "terme de géométrie, figure de six angles et de six côtés" et "en matière de fortification, un hexagone est une place fortifiée de six bastions" - sens qui n’apparaît que dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35). De même, L’Encyclopédie (1751-65) suit assez  fidèlement Furetière : "terme de géométrie, figure composée de six angles et de six côtés... Un hexagone, en terme de fortification, est une place fortifiée de six bastions". Ce que L’Encyclopédie ajoute, c’est tout ce qui se rapporte à la géométrie : "un hexagone régulier est celui dont les angles et les côtés sont égaux… Il est démontré que le côté d’un hexagone est égal au rayon du cercle qui lui est circonscrit… On décrit donc un hexagone régulier en portant six fois le rayon du cercle sur sa circonférence. Pour décrire un hexagone régulier sur une ligne donnée AB, il ne faut que former un triangle équilatéral ACB, le sommet c sera le centre du cercle circonscriptible à l’hexagone que l’on demande".

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), et Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprennent ces définitions, Littré, en les illustrant de citations d’écrivains : "adjectif, terme de géométrie, qui a six angles et six côtés" et "substantif masculin, figure composée de six angles et de six côtés". Chez ce dernier, c’est aussi un "terme de fortification" : "ouvrage composé de six bastions". Il en va de même dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "adjectif (vieilli), qui a six angles, six côtés (égaux)" (synonyme moderne hexagonal) et "substantif masculin, polygone à six angles, six côtés (égaux)".

Dans la rubrique "étymologie et histoire" de l’article hexagone (in Trésor de la Langue française), il est établi qu'à partir de 1934, ce nom désigne "la France continentale" et que l’auteur qui a désigné la France ainsi est Charles de Gaulle (Vers l’armée de métier). On comprend pourquoi cette désignation est aussi tardive et pourquoi elle est le fait d’un officier supérieur. Pour assimiler la France à une figure géométrique, sans doute fallait-il être pourvu en "esprit de géométrie", comme aurait dit Pascal. Mais surtout, il fallait avoir vu de nombreuses cartes de France (lesquelles sont accrochées dans les écoles au début du XXe siècle), avec les frontières nettement tracées. Or, les militaires ont toujours eu à leur disposition des cartes, serait-ce parce que la géographie (et les cartes que tracent les géographes) "servent d’abord à faire la guerre". En fait, c’est l’historien Lucien Febvre qui, le premier, semble-t-il, dans un ouvrage publié en 1922, a assimilé la France à une figure à six côtés : "une admirable géométrie (…) proposait aux savants ses combinaisons de lignes, entre lesquelles ils pouvaient choisir : la France était-elle un hexagone, plutôt qu’un octogone ? Cruelle incertitude". Certes, l’équivalence (la France est un hexagone) n’est pas une désignation directe (habiter l’Hexagone) : "il y a environ deux mille ans, la France, c’était la Gaule. Pendant des siècles, la France a été la France : aujourd’hui la France est encore la France, mais on l’appelle l’Hexagone" (Beauvais, L’Hexagonal tel qu’on le parle, 1970).

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent les définitions antérieures : "polygone à six angles et six côtés" ; "adjectif, vieilli" ; "par extension, se dit d’un solide dont la base a six angles et six côtés" et "ouvrage à six côtés, flanqué de six bastions". Ils relèvent aussi l’emploi de ce nom, avec une majuscule, qu’ils jugent familier : "l’Hexagone, la France, par vague assimilation du tracé de ses frontières à une figure hexagonale" et ils affirment de façon péremptoire, sans justifier leur point de vue, que "cet emploi est à déconseiller". On ne sait sur quoi ils fondent ce jugement. De Gaulle est un grand écrivain ; Febvre, un excellent historien ; Beauvais, un bon observateur de la langue parlée. Peut-être est-ce l’équivalence posée entre la France et une figure de géométrie qui heurte les Académiciens ? Certes. Mais toute assimilation entre une réalité historique et une figure de géométrie est vague en soi, donc en partie abusive. A moins que ce ne soit la familiarité prêtée à Hexagone qui les amène à déconseiller l’usage de ce mot : auquel cas, ils devraient déconseiller tous les mots ou les sens jugés familiers, souvent de façon arbitraire. Leur jugement est dans ce cas précis sans vrai fondement : arbitraire, en un mot.

 

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