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15 mai 2007

Suivi



Suivi (psychologique)

 

 


S'il est un mot qui condense l'essence de la modernité, de la modernité moderne, pas la modernité esthétique, mais la modernité sociale, humanitaire, idéologique, politique, bien pensante, qui est l'horizon indépassable de la France, c'est le nom suivi, lequel n'est rien d'autre que le participe passé du verbe suivre employé comme nom commun. Des enfants sont-ils victimes d'agressions, des femmes de viols, des vieillards de mauvais traitements, etc. ? L'Etat, au lieu d'assurer leur sécurité, comme l'impose la Déclaration de 1789 ("le but de toute association politique est de conserver les droits naturels et imprescriptibles de l'homme"), les adresse à des psys, psychologues, psychiatres, socio-psychologues, qui savent "écouter" et qui ont l'heureuse réputation de ne pas être des psychopathes. Leurs droits naturels sont violés, mais ils sont consolés. Le tour est joué. L'Etat a les mains propres.     

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, de 1694 à 1935, suivi est relevé comme le participe passé du verbe suivre, jamais comme un nom. "Suivi (ie), participe, a les significations de son verbe", est-il écrit dans la première édition ( 1694). Les deux emplois relevés (au sens de "que l'on suit, qui entraîne l'adhésion" et "logique, bien enchaîné") sont illustrés par ces exemples : "on dit qu'un prédicateur est bien suivi quand il attire grand nombre d'auditeurs" et "on appelle un discours bien suivi un discours dont les parties ont le rapport et la liaison qu'elles doivent avoir l'une avec l'autre". Il en va ainsi dans les éditions de 1762 (le premier emploi est illustré de cet autre exemple : "on dit aussi dans le même sens d'une pièce de théâtre que c'est une pièce fort suivie"), de 1798, de 1832-35. Dans cette dernière édition est relevé l'emploi de suivi comme adjectif : "suivi se dit quelquefois adjectivement de ce qui est continu, sans interruption : un travail suivi, une correspondance suivie, des relations suivies". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), ignore le nom suivi (il est attesté dans le dernier tiers du XXe siècle) et il relève les seuls sens de suivi comme participe passé de suivre ("qui a des sectateurs", "qui attire beaucoup d'auditeurs, de spectateurs", "qui est fait sans interruption, continu", "où il y a de l'ordre, de la liaison").

C'est à l'article suivi du Trésor de la Langue française (1972-94) qu'est exposé l'emploi de ce mot comme nom commun. Trois emplois sont distingués : forme verbale (participe passé de suivre), adjectif ("qui se poursuit à un rythme régulier et avec une certaine cohérence" et "qui est fréquenté par un public nombreux et assidu"), nom commun. L'emploi de suivi comme nom commun continue les sens définis par Littré, à savoir "qui est fait sans interruption, continu", "où il y a de l'ordre, de la liaison". C'est "l'action de surveiller régulièrement en vue de contrôler sur une certaine période". La surveillance en question s'exerce dans deux domaines : le commerce et la médecine, comme si les Modernes n'avaient plus que pour obsession le fric et la santé. Dans le commerce moderne, l'objectif n'est pas seulement de vendre, mais aussi de "suivre" les marchandises par un "suivi après-vente", par un "suivi technique", par "le suivi d'une opération" (comme dans les exemples : " des ingénieurs commerciaux auront à promouvoir nos produits, à assurer le suivi des affaires, à résoudre les problèmes d'applications des clients", Le Point, 1976 et, dans une offre d'emploi, "responsable chargé de la vente, du suivi de la clientèle et des collections", Le Point, 1976). En médecine, dans les années 1970, alors que la criminalité croissait dans des proportions importantes en France, il est soudain apparu comme souhaitable que soit mis en place un suivi des individus dangereux ou des déprimés : "les institutions publiques ont du mal, par exemple, à assurer le suivi d'un psychopathe vingt quatre heures sur vingt-quatre" (L'Express, 1981) ou "les suicidants qui sont ensuite suivis par un psychiatre récidivent beaucoup moins que les autres. Ce suivi ne résout certes pas tout. Mais il est préférable au pire" (Le Point, 1977). Ce suivi, tout psychologique, consiste à étendre la surveillance des individus dangereux à des individus qui ne le sont pas. Le suivi concernait les psychopathes ; il concerne désormais les individus en bonne santé qui pourraient être traumatisés par une agression. La modernité, c'est la médicalisation des victimes de crimes, que l'on n'ose plus nommer crimes et qui sont baptisés "faits sociaux", puisque, comme chacun sait, la Vulgate sociologique assène que le vrai coupable est toujours la société (naguère capitaliste, aujourd'hui libérale), jamais le criminel.

Le sens de suivi, à savoir "surveillance régulière en vue de contrôler", pullule de germes de dérive totalitaire. Dans un Etat policé, les services de police "surveillent" (ou font semblant de le faire) les malfrats, les mafieux, les membres d'organisations terroristes. Mais si l'Etat policé se muait en un Etat policier (hypothèse plausible, même dans une vieille démocratie), les citoyens feraient l'objet d'une surveillance régulière. Pour le moment, celle-ci se limite aux psychopathes et à leurs victimes : d'ailleurs, elle se concentre plus sur les victimes que sur les bourreaux, qui, eux, ne sont guère suivis – id est surveillés. Le suivi, c'est un brouet de bonnes intentions, de compassion larmoyante, de solidarité humanitaire : ça ne mange pas de pain, sinon des crédits, et ça n'est pas dangereux, du moins pour le moment. Mais entre les bonnes intentions et l'enfer, la différence est mince. Les dirigeants communistes étaient tous animés des meilleures intentions qui fussent (c'est, du moins, la thèse de Furet) – ce qui ne les a pas empêchés de tuer 85 millions de malheureux. Il est vrai que c'était pour le bien de ces malheureux ou pour le bonheur futur de leurs enfants ou petits-enfants. C'est pourquoi, au lieu de prodiguer aux victimes ces suivis pleins de componction méprisante, l'Etat s'honorerait s'il faisait en sorte que les faibles ne soient jamais victimes de quelque détraqué que ce soit, et s'il assurait à ces faibles une sécurité définitive. Mais il semble que les Modernes préfèrent passer pour de "belles âmes" plutôt que de se salir les mains. Ils n'ont pas les mains sales, puisqu'ils n'ont pas de mains. En revanche, ce qu'ils ont de toujours propre, de blanc, de pur, d'immaculé, c'est l'âme.

 

 

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