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19 mai 2007

Paysage

 

 

 

 

 

 

Chacun sait d’expérience ce qu’est un paysage. De fait, le nom paysage va de soi ou semble aller de soi, comme s’il faisait partie de la langue depuis toujours. Il n’en est rien. Le mot est relativement récent. Il apparaît au milieu du XVIe siècle, en 1549, dans le Dictionnaire de Robert Estienne, sous la forme paisage et comme un terme de beaux-arts (le mot est "commun entre les peintres"), qui désigne un tableau dans lequel un peintre a représenté une étendue naturelle, qu’il avait ou non devant les yeux. C’est le seul emploi que Nicot relève dans son Thresor de la Langue française, 1606. Que le nom paysage apparaisse au milieu du XVIe siècle n’est pas un hasard. C’est à partir du milieu ou de la fin du XVe siècle que les peintres occidentaux, hollandais ou allemands d’abord, puis italiens et français, commencent à peindre des étendues naturelles ou apprennent à le faire. La formation de paysage est donc concomitante du renouvellement des sujets de la peinture et de l’apparition, dans la peinture occidentale, de sujets naturels.

Un quart de siècle plus tard, dans une tragédie de Garnier, paysage est employé dans le sens moderne courant : "étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble". Ce terme spécialisé ou "de métier", de peintres en l’occurrence, comme on dit parfois, s’est étendu assez rapidement à toute la langue. Regarder les étendues que l’on a devant soi, comme si elles formaient un tableau, les contempler, les embrasser du regard, c’est porter sur elles sinon un regard de peintre, du moins un regard d’esthète. Ce sont les peintres qui ont appris à considérer une étendue naturelle, non pas seulement comme une suite de pièces de terre ou de bois à exploiter, mais comme quelque chose de beau ou d’émouvant, au même titre qu’une œuvre d’art, et à porter un jugement esthétique, positif ou non, sur cette étendue.

 

Les auteurs de dictionnaires ne tiennent pas compte de l’histoire du mot paysage pour en classer les sens. Pour eux, l’antériorité du sens pictural sur le sens général est nulle ou sans signification. Tous citent en second le sens pictural ou esthétique, comme si ce dernier était une extension du sens courant ou comme si l’enrichissement sémantique d’un mot se faisait du général au particulier. "Etendue de pays que l’on voit d’un seul aspect" ("voilà un beau, un riche paysage, un agréable paysage, un paysage affreux, désert") et "il signifie aussi un tableau qui représente un paysage" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans cette dernière édition (la sixième), les Académiciens ajoutent un troisième emploi : "il se dit encore du genre de peinture qui a pour objet la représentation des paysages" ("il étudie le paysage, il réussit très bien dans le paysage, il ne travaille qu’en paysage, peintre de paysage"), complété dans la huitième édition (1932-35) par ce quatrième emploi : "il se dit, en termes de littérature, de la description d’un aspect de nature" (ce romancier excelle dans le paysage). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) ne se démarque pas des Académiciens : "paysage se dit 1° d’une étendue de pays, que l’on voit d’un seul aspect ; 2° d’un tableau qui représente un paysage" ; non plus que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "étendue du pays que l’on voit d’un seul aspect" et "genre de peinture qui a pour objet la représentation des sites champêtres", "tableau qui représente un paysage" (l’emploi générique de paysage est cité avant l’emploi spécifique, ce qui est contraire à l’histoire des sens du mot) ; non plus que les auteurs du Trésor de la Langue française, 1972-94 : "vue d’ensemble, qu’offre la nature, d’une étendue de pays, d’une région" et "(beaux-arts) tableau dont le thème principal est la représentation d’un site généralement champêtre, et dans lequel les personnages ne sont qu’accessoires".

 

Ce classement est contraire à l’histoire du mot et de ses sens et, plus encore, à la vérité de l’expérience commune que ce mot suppose : ce sont les peintres ou les artistes qui ont regardé les premiers la nature ou une étendue de pays, sans tenir compte de la nécessité culturale ou du rendement agricole qui sont liés à toute étendue de terre ou de forêt. Pourtant, dans les citations reproduites par Littré pour illustrer le sens commun de paysage, les préoccupations esthétiques sont présentes. Ainsi, dans cette lettre de Mme de Sévigné : "nous parcourons toute cette belle côte, et nous voyons deux mille objets différents qui passent incessamment devant nos yeux comme autant de paysages nouveaux dont M. de Grignan serait charmé" (belle côte, deux mille objets différents, paysages nouveaux, charmé disent explicitement que regarder une côte ou tout autre étendue est source de plaisir esthétique) ; ou dans cet extrait de Fontenelle : "un paysage dont on aura vu toutes les parties l’une après l’autre, n’a pourtant point été vu ; il faut qu’il le soit d’un lieu assez élevé, où tous les objets auparavant dispersés se rassemblent sous un seul coup d’œil" ("sous un même coup d’œil", comme un tableau) ; ou dans ce passage de Stendhal : "j’ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages ; c’est pour cela uniquement que j’ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme" (1836).

De ce point de vue, l’emploi figuré de paysage, au sens "d’ensemble des conditions matérielles, intellectuelles formant l’environnement de quelqu’un, de quelque chose" (in Trésor de la Langue française), que l’on rencontre dans le jargon idéologique ou dans les discours universitaires, est un contresens par rapport au sens premier de ce mot. Jamais les clercs n’auront poussé aussi loin le reniement du sens d’un mot. Bien entendu, les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer cet emploi savant sont à pouffer de rire. Bouvard et Pécuchet auraient pu les écrire : "le paysage démographique, intellectuel, politique" ; "brosser à grands traits, mais avec une singulière puissance, la série de ce qu’on pourrait nommer les "paysages économiques" successifs" (Lucien Febvre, 1920) ; "le maître de céans (...) a devant lui un paysage social" (Traité de sociologie, 1968) ; "paysage intérieur, mental" ou "tendances intellectuelles, morales, caractéristiques d’une personne". Il faut être aveuglé par la bêtise ou entièrement idéologisé pour transporter un terme de beaux-arts dans ce brouet et il faut être illuminé (id est éclairé) pour ressentir le moindre plaisir à contempler ces paysages-là.

 

 

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