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20 mai 2007

Travailleur

 

 

 

Travailleur

 

 

 

 

Dans les anciens dictionnaires, travailleur est un nom commun. Le premier lexicographe à le relever comme adjectif est Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : " travailleur, travailleuse, qui aime à travailler ; cette jeune fille est travailleuse ". Un siècle plus tôt, en 1769, Voltaire l’avait employé ainsi : " Le duc de Choiseul est généreux comme Aboul Cassem, brillant comme le chevalier de Gramont, et travailleur comme M. de Louvois ". La première attestation de travailleur adjectif est de 1629 (" paysans travailleurs ", Peiresc).

Comme l’exprime la formation (au verbe travailler est adjoint le suffixe – eur, qui désigne l’agent d’une action), le nom travailleur a longtemps désigné celui ou celle qui travaille ; non pas celui qui fait semblant de travailler, non ; celui qui travaille dur et de ses mains. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), il a pour sens " qui travaille " et " il se dit principalement de ceux qui travaillent à remuer la terre et à la porter ". Ces travailleurs font des travaux de force : ils sont terrassiers, manœuvres ou hommes de peine. Les exemples cités illustrent ce sens : " il a deux cents travailleurs à sa terrasse ", " employer des travailleurs à combler des fossés, à faire des lignes, etc. ", " on y emploie trois mille travailleurs ". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) limite l’emploi de travailleur aux soldats chargés de faire des travaux de force : c’est un " pionnier ou un soldat qui travaille à des travaux, à des retranchements, à des fortifications ", comme dans l’exemple " les assiégés font tous leurs efforts pour empêcher les travailleurs d’avancer leur travail ". Les Académiciens (1694) ne relèvent pas ce sens, mais ils citent cet exemple : " nous avions fort avancé nos tranchées, quand les assiégés firent une sortie et tuèrent les travailleurs ". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le nom travailleur serait en usage à Amsterdam et avec un tout autre sens : " (commerce) on nomme ainsi à Amsterdam ce qu’on appelle à la douane de Paris des gagne-deniers, c’est-à-dire des hommes de peine et de travail destinés au service des marchands, pour la conduite de leurs marchandises au poids public, ou pour les charger ou décharger des vaisseaux... Chaque marchand a ordinairement ses travailleurs affectés, qui livrent ou reçoivent les marchandises qu’il vend ou qu’il achète au poids public. Les travailleurs du vendeur règlent la taxe des marchandises et les font peser ; ils sont fidèles et connaisseurs en fait de marchandises ; ce sont eux qui avancent les frais du transport, dont ils portent tous les mois un compte à celui qui les emploie, aussi bien que des droits du poids et de leur salaire ".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens élargissent le sens de travailleur : " celui qui travaille à un ouvrage ou de corps ou d’esprit ". A la même époque, en 1758, d’Alembert l’emploie dans ce sens étendu : " il est certain que plusieurs de nos travailleurs ont mis dans l’Encyclopédie bien des choses inutiles, et quelquefois de la déclamation ", les travailleurs en question étant les collaborateurs de cette œuvre collective, dont le " travail " est sévèrement jugé par le maître d’ouvrage. Dans un exemple, ouvrier est nettement distingué de travailleur : " celui dont vous parlez est homme de quelque esprit, médiocre ouvrier, mais grand travailleur " : il n’est pas excellent dans son métier, mais il compense son manque de savoir-faire par une grande ardeur au travail. En 1762, ce mot " se dit toujours absolument en parlant des soldats qu’on emploie à remuer la terre, ou pour l’attaque d’une place, ou pour le retranchement d’un poste, etc. " Il en va de même en 1798 et 1832-35 (cinquième et sixième éditions).

Dans la rubrique " histoire et étymologie " de l’article travailleur, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) affirment que le féminin travailleuse n’est attesté qu’en 1932-35, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Bien entendu, il n’en est rien. Dans l’édition de 1798, il est écrit : " on dit dans le même sens une travailleuse, une bonne travailleuse " ; en 1832-35, " on dit aussi au féminin une travailleuse, une bonne travailleuse " ; et en 1932-35 : " travailleur, euse, celui, celle qui s’adonne au travail… Il se dit absolument de celui, de celle qui aime travailler. C’est un travailleur, une travailleuse ".

 

Le sens social et politique, c’est-à-dire moderne, est défini pour la première fois par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Travailleur est synonyme d’ouvrier : " un ouvrier, un homme de travail, par opposition au capitaliste. Les travailleurs et les capitalistes ". Littré précise que " les travailleurs de la pensée se dit, dans les discussions socialistes, de ceux qui travaillent, mais non de leurs mains ". En revanche, les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), l’ignorent, sans doute parce qu’ils jugent cet emploi restreint et proche du jargon politico-social.

Est-ce l’effet de l’idéologie ? Au XVIIIe siècle, le travailleur était un homme de peine ; au XXe siècle, alors que les machines ont remplacé les terrassiers, manœuvres et autres portefaix, travailleur s’est étendu à d’innombrables personnes, comme l’atteste le Trésor de la Langue française. Il y a un abîme entre les gagne-deniers de L’Encyclopédie ou les terrassiers du Dictionnaire de l’Académie française et " une personne qui exerce une activité manuelle ou intellectuelle utile, qu’elle soit ou non rétribuée ". Un journaliste est un travailleur ; toute personne qui exerce un métier ou une profession est un travailleur, qu’il soit agricole, intellectuel, scientifique, qu’il travaille à domicile, en équipe, seul, en groupe, qu’il soit autochtone ou immigré. Le travailleur peut être de force, indépendant, migrant, social, familial ou familiale (si c’est une travailleuse), de la distribution, de la fonction publique, de la mer, de la métallurgie, de la presse, de la terre, du commerce, des champs, des mines. Il peut faire partie d’une association de travailleurs et être le contraire d’un oisif, comme dans cet exemple de Jaurès : " en appelant tous les citoyens, tous les travailleurs à la propriété collective des instruments de travail, nous affranchissons les travailleurs de la dîme des parasites, du tribut levé par la paresse de l’actionnaire sur le labeur du prolétaire " (1901). Si Jaurès était resté dans la philosophie, il ferait rire les apprentis penseurs.

Le Trésor de la Langue française conserve les traces des illusions politico-lyriques des années 1960-70. Quand travailleurs est employé au pluriel, le mot désigne l’ensemble des salariés de l’industrie considérés du point de vue de leurs intérêts communs ". Ces travailleurs ont des actions, aspirations, conditions, droits, émancipations, expressions, intérêts, problèmes, participations, protections, promotions, revendications, solidarités, situations, intéressements aux bénéfices de l'entreprise, représentants, syndicats, partis. Alors, les clercs croyaient qu’ils prendraient le pouvoir grâce aux voix des travailleurs ou leur sacrifice. Depuis, les travailleurs ont compris : ils votent en masse pour ceux d’en face. Les Modernes désignent même de ce nom des gens qui ne travaillent pas : un " travailleur humanitaire ". Ou encore, le Parti des Travailleurs présente aux élections régionales des candidats qui sont tous fonctionnaires ou assimilés. Au XVIIe siècle, aucun n’aurait été nommé travailleur; ils ne le sont que dans la mythologie de ce parti, conformément aux dogmes de la nouvelle religion sociale et humanitaire de la France. 

 

 

 

 

Commentaires

MOTS " REVENANTS "

TRAITRE

GIROUETTE ( Edgar Faure : ce n 'est pas la girouette qui tourne.... )

OUVERTURE

Écrit par : le comte vert | 21 mai 2007

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