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21 mai 2007

Héritage

 

 

 

 

 

Voilà un très vieux mot de la langue française. Dérivé de héritier ou de hériter, il a déjà, quand il est attesté au début du XIIe siècle, son sens moderne : "patrimoine transmis par succession", et il désigne, à partir du XIIIe siècle, n’importe quel bien, meuble ou immeuble, même si celui-ci n’est pas hérité ou ne fait pas partie d’une succession. Dans l’ancienne langue, héritage s’emploie aussi dans un sens figuré pour désigner des valeurs morales, spirituelles ou des méthodes intellectuelles, que des parents transmettent à leurs enfants, des maîtres à leurs élèves ou une génération à celle qui la suit.

Ce qui caractérise le sens d’héritage, c’est qu’il est réciproque, comme location : on propose ou on prend un bien en location. L’héritage se transmet ou il est reçu. Suivant que l’on considère le testateur ou l’héritier, l’héritage n’a pas tout à fait la même signification. Certes, tout testateur a été un héritier et tout héritier sera un jour testateur, mais alors que la loi interdit à un testateur de déshériter ses enfants, les enfants peuvent refuser l’héritage auquel ils ont droit.

Dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, dans le Dictionnaire critique de la Langue française de Féraud ou dans le Dictionnaire universel de Furetière, l’héritage est envisagé du seul point de vue des héritiers : "les biens d’une succession, les biens dont on hérite" (1694) ; "ce qui vient par voie de succession" (1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35, Littré 1863-77, 1932-35). On en comprend les raisons. Les testateurs sont morts, les héritiers, eux, sont vivants et ceux qui écrivent les dictionnaires sont des héritiers. Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) et dans l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française que le sens réciproque ou symétrique d’héritage est exposé clairement. Dans le premier de ces deux dictionnaires, héritage est défini comme "l’action d’hériter" certes, mais aussi "le patrimoine que laisse une personne à son décès" et "le patrimoine recueilli par voie de succession". L’héritage est à la fois un don et l’acceptation de ce don. Dans le second dictionnaire, c’est un "patrimoine laissé par une personne au jour de son décès et destiné à être recueilli par voie de succession" : les deux verbes laisser et recueillir décrivent le phénomène dans sa totalité, comme dans un des exemples cités : donner, recevoir un bien en héritage. De fait, la définition tient compte de la réalité de la condition humaine : les hommes sont les dépositaires des biens dont ils jouissent. Ils les ont reçus de leurs parents ou de leurs grands-parents ; il leur appartient de les transmettre à leurs descendants.

Longtemps, héritage a signifié tout bien. Ainsi, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "il se prend aussi pour domaine, fonds de terre" (exemples : faire valoir un héritage par ses mains, acquérir un héritage, enclore un héritage, 1694) ; "héritage se prend dans un sens plus étendu, pour signifier les immeubles réels, comme terres, maisons" (1762, 1798, 1832-35, Littré 1863-77) ; "héritage se dit d’un champ, d’un domaine, quoiqu’on ne le possède pas par voie de succession" (Féraud, 1788) ;  il se dit, dans une acception plus étendue, pour signifier les immeubles réels, comme terres, maisons, acquis ou non par succession" (1932-35). Les auteurs du Trésor de la Langue française mentionnent cet emploi comme vieux et les Académiciens, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, comme vieilli : "propriété immeuble possédée à titre stable et permanent, acquise ou non par succession" (exemples : faire valoir un héritage, enclore un héritage, les limites d'un héritage).

Tous les auteurs de dictionnaires relèvent aussi l’emploi figuré de ce nom pour désigner d’autres réalités (terres, domaines, maisons, biens mobiliers, etc.) transmises d’une génération à l’autre ; les Académiciens en 1694 : "il s’emploie aussi au figuré" (exemples "il a hérité de la goutte de son père, les impies n’auront point de part en l’héritage du Seigneur") et en 1762 et en 1798 : "l’Écriture dit figurément que les impies n’auront point de part à l’héritage du Seigneur" ; Féraud en 1798 ("Daguesseau recueillit en naissant ce double héritage de gloire et de vertus") ; les Académiciens en 1832-35 : "héritage se dit aussi figurément" (exemples : "il tient cette maladie de son père", "il n’a reçu de ses ancêtres qu’un grand nom pour héritage", "il sut conserver l’héritage de gloire qu’il tenait de ses aïeux", "cet héritage de haine se transmit jusqu’à la cinquième génération") ; Littré en 1872 : "figuré, ce qui arrive comme arrive un héritage" et "en style de l’Écriture, l’héritage du Seigneur, les objets précieux qui étaient dans le temple à Jérusalem", "par extension, la terre sainte", "figuré, l’héritage céleste, le royaume des cieux" ; les Académiciens en 1932-35 : "en style de l’écriture, les méchants n’auront point de part à l’héritage céleste". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens figuré d’héritage est amplement exposé : "par analogie, en parlant d’un caractère physique et / ou moral, d’un trait de caractère, d’un comportement, etc., ce qui est transmis par les ancêtres ou plus directement par les parents" (gloire, haine, érotisme, honneur, etc.) et "ce qui est transmis par les générations précédentes, ce qui est reçu par tradition" : héritage culturel, littéraire, national, romantique, de coutumes, de croyances, des traditions, des classiques, des Grecs, des Latins, comme dans cet extrait de la Phénoménologie de la perception (1945) : "exprimer (...), c’est s’assurer, par l’emploi de mots déjà usés, que l’intention neuve reprend l’héritage du passé, c’est d’un seul geste incorporer le passé au présent et souder ce présent à un avenir, ouvrir tout un cycle de temps où la pensée "acquise" demeurera présente à titre de dimension, sans que nous ayons besoin désormais de l’évoquer ou de la reproduire". Dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, les Académiciens limitent ce sens figuré à "ce qu’on tient de ses ancêtres, de ses prédécesseurs" (exemples : héritage intellectuel, moral, culturel, défendre l’héritage de la culture classique) et à la "situation laissée par une autorité à la fin de son mandat" (un lourd héritage budgétaire).

Il n’est pas faux d’évoquer "l’héritage de mai 68", mais à condition d’entendre le mot dans la totalité de ses sens, à savoir ce que la génération qui a participé aux événements de mai 1968 et qui y reste fidèle a reçu des générations précédentes, à savoir plus de deux millénaires de culture et de pensée (l’héritage est riche et glorieux) et ce que, à son tour, elle transmet aux générations actuelles ou futures. Ce qu’elle laisse est moins riche et moins glorieux que ce qui lui a été transmis. Ou bien le patrimoine a été refusé, comme dans Les Beaux Quartiers, roman d’Aragon : "il se jurait qu’il n’accepterait rien des siens. On n’est pas forcé d’hériter peut-être ? Il se souvenait pourtant vaguement d’avoir un jour entendu sa mère parler de quelqu’un qui avait refusé l’héritage de ses parents". Ce refus d’hériter est de l’ordre de l’idéologie. Aragon pensait qu’il ne devait rien à son père, préfet de police. Il préférait se dire le fils spirituel du tyran Staline plutôt que de ce père républicain. Ou bien l’héritage a été dilapidé.

 

Commentaires

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Écrit par : Deo | 21 mai 2007

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