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22 mai 2007

Cause

 

 

 

 

La Cause du Peuple est un journal maoïste, heureusement disparu, faute de lecteurs sans doute, ou même faute de maoïstes, puisque tous se sont recyclés dans ce qui rapporte gros, les affaires, les media, la pub. ou la com. Défendre la cause du peuple, c’était se condamner à la pauvreté comme Saint-François d’Assise ou mendier un quignon de pain à la manière des Cordeliers. July ou Sartre ou Le Branchu ou autres auraient dérogé s’ils avaient dû faire peuple ou vivre comme le peuple ou se nourrir de reliefs de table.

L’objectif de cette note n’est pas de tirer sur le quartier général, pour la bonne raison qu’il n’y a plus de quartier général et que la morale interdit de tirer sur les morts, mais de s’interroger sur les emplois étranges ou purement rhétorique du nom cause, par exemple dans "la cause du peuple". Chez les maoïstes, la cause du peuple était une posture ou une pose prise dans un studio photo. Ils voulaient bien du peuple, mais aux fers.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), il est indiqué qu’en latin classique, causa, auquel cause est emprunté, a deux sens, "cause" ("ce qui fait qu’une chose existe") et "procès". C’est pour cette raison, entre autres, que deux grands emplois de cause sont distingués : I. "Ce qui fait qu’une chose existe, est ce qu’elle est, agit au dehors" et II. "ensemble de faits, affaire".

Ecartons le premier emploi et attardons-nous sur le second. Les Académiciens y relèvent trois sens : "1. faits juridiquement qualifiés qui constituent le fondement du droit réclamé ou de l’exception opposée dans une demande en justice" (cette cause était irrecevable, car elle se heurtait à l'autorité de la chose jugée) ; "2. procès ; affaire qui se plaide et se juge à l’audience" ; "3. ensemble des valeurs, des intérêts propres à une personne, à un groupe ; ce pour quoi on plaide, on agit, on se bat" (la cause du prochain, publique ; servir, embrasser, épouser une cause ; abandonner une mauvaise cause, défendre, soutenir, favoriser la bonne cause, prendre fait et cause pour quelqu'un, agir pour la bonne cause, faire cause commune avec quelqu'un, pour les besoins de la cause). Pour les Académiciens, le sens social, politique ou idéologique de cause, dans "la cause du peuple" par exemple, serait une extension du sens de "procès" à des faits sociaux ou politiques. Ce phénomène, qui consiste à transporter des termes de droit dans les domaines sociaux ou politiques, est récurrent dans la langue française moderne et il est caractéristique de l’assomption du social, à la suite du remplacement de la vieille religion catholique par la nouvelle religion, sociale et humanitaire.

Dans l’histoire de la langue, le sens juridique (affaire, procès) est attesté au XIIe siècle, alors que le sens "d’intérêt" est plus tardif (fin du XVe siècle). Mme de Sévigné est la première à user de l’expression prendre fait et cause et le sens politique apparaît chez Victor Hugo, dans la première moitié du XIXe siècle, dans l’expression les besoins de la cause.

En 1762, les Académiciens relèvent le sens "d’intérêt", mais sans le mettre en relation avec le sens juridique : "cause, écrivent-ils, signifie encore intérêt". Ils illustrent ce sens des exemples suivants : la cause de Dieu, du prochain, des rois, des pauvres, de l’Église, de l'État. Ces emplois attestent que le sens moderne, social et politique, n’est pas encore établi dans la langue et que les intérêts que défendaient alors les Français, ou qu’ils étaient incités à défendre, étaient surtout ceux des puissances en place et de la morale catholique. Chez Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, les liens entre le sens juridique de cause et les sens sociaux et politiques ne sont pas encore nettement établis, mais dans le classement des sens, le sens juridique précède le sens social. "5° procès qui se plaide" et "7° parti, intérêt" (exemples : "la bonne cause, soutenir la cause du mensonge, prendre en main la cause du peuple, embrasser vivement la cause de la justice, faire cause commune avec quelqu’un, attirer à sa cause"). L’exemple cité "prendre en main la cause du peuple" confirme que le sens social et politique contamine au XIXe siècle la langue. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens adoptent le choix de Littré : d’abord le sens de "procès qui se plaide et qui se juge à l’audience" ; puis le sens étendu : "par extension, intérêt, parti". Les exemples cités en 1762 sont complétés par la cause de l’humanité, de la religion, de la vertu, etc. mais les Académiciens ignorent "la cause du peuple".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens social et politique de cause est explicitement défini comme une extension du sens juridique : "par extension, parti ou ensemble d’intérêts ou de principes d’intérêt général, qu’on s’attache à soutenir, à faire triompher". Quand cause est employé dans ce sens, il est suivi des compléments du peuple, de la liberté, de la religion.

 

Le modèle du "procès" auquel se conforme le nom cause est éloquent. Un procès, c’est une scène ou du théâtre : l’action y est uniquement verbale. Les gestes emphatiques et les coups de menton ne servent qu’à souligner les phrases ampoulées. Que le sens social et politique de cause ne soit qu’une extension de ce sens en dit plus long que tout commentaire sur ce qu’ont pu être la cause du peuple, de la liberté, de la révolution ou même la Cause - cet absolu, avec un C majuscule et sans complément. Ce fut une affaire de beaux parleurs, un pur champ rhétorique, du blabla, de la parlote, de la posture verbale. Tartuffe prétendait défendre la cause de Dieu. Ses épigones modernes affirment (sans rire) qu’ils défendent la cause du peuple. La Cause, ce n’est rien d’autre que la vile tartuferie que Molière a tenté de mettre à mort et que les phares de la modernité ont ressuscitée.

 

 

 

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