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23 mai 2007

République

 

 

 

 

 

La République est devenue l’horizon indépassable, l’absolu intouchable, le sacré profane, de sorte qu’elle a presque totalement éliminé le nom France du vocabulaire de la politique. Oublions les "vive la République" obligés et convenus ou les phrases ampoulées et péremptoires, du type "la République ne tolère pas que…", "la République ne se laissera pas…", "la République décidera que…", qui ne signifient rien, sinon la soumission un peu veule de ceux qui les prononcent à l’ordre nouveau, et consultons les vieux dictionnaires pour savoir ce que signifiait jadis république.

Nicot, dans son Thresor de la Langue française (1606), ne définit pas les mots, mais il les emploie dans une courte phrase qu’il traduit en latin. République est illustré de ce seul exemple : "republique qui va tres-mal, aegrota respublica". En latin, l’adjectif aegrotus, a, um a pour sens "malade". Au participe présent du verbe aegrotare, "être malade", a été emprunté l’adjectif littéraire et rare égrotant. La république "qui va très mal" est un exemple de lexicographe, un peu artificiel, dont on ignore ce qu’il dénote : la République romaine à sa fin peut-être ou même, si on l’entend république, comme c’était le cas sous l’Ancien Régime, dans le sens d’Etat ou de gouvernement, même si l’Etat est incarné par un monarque, à l’état pitoyable de l'Etat en France à la fin du XVIe siècle, de 1560 à 1590.

En effet, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, le mot république est relevé avec deux sens distincts : un sens politique (la république est un régime) ou un sens administratif : la république, c’est la "chose publique", donc l’administration d’un pays. C’est le cas dans la première, quatrième, cinquième éditions (1694, 1762, 1798). La république, comme régime politique, est définie ainsi : "Etat gouverné par plusieurs". Les exemples cités, "la République romaine, d’Athènes, de Venise, de Gênes, de Hollande, etc.", sont effectivement des régimes politiques qui se passaient de monarque ou de roi. Comme structure de gouvernement, le mot est défini ainsi : "république se prend quelquefois pour toute sorte d’Etat, de gouvernement". Même dans une monarchie de droit divin, il existe une république : c’est la chose publique (ou l’appareil) qui gère, administre, prélève les impôts, fait face aux dépenses publiques, etc. Les exemples cités sont : "on ne doit point souffrir dans une république bien policée… etc.", "le mépris des lois est la peste de la république". A ces deux sens, les Académiciens joignent la "république des lettres" (ou "les gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps") et, à compter de 1762, cet emploi figuré : "on dit figurément d’une famille, d’une communauté, d’une société nombreuse, que c’est une petite République" et "on le dit de même d’une maison où il y a grand nombre de ménages".

Dans l’édition révolutionnaire du Dictionnaire de l’Académie française, la cinquième, celle de 1798, il n’est fait aucune allusion à la République française fondée le 22 septembre 1792. Il est vrai que cette république, première du nom, a été un cauchemar, même pour les républicains les mieux intentionnés : terreur, crimes sans nom, massacres de masse en Vendée, guerres incessantes avec les pays voisins, corruption généralisée après 1795, etc. Dans cette édition, la définition de république est celle de 1694 : "État gouverné par plusieurs". Les exemples cités sont ceux de 1694 : "la République romaine, d’Athènes, de Venise, de Gênes, de Hollande, etc." Seules deux phrases peuvent s’appliquer à ce qui se passe en France au moment où les Académiciens rédigent les articles de ce Dictionnaire. Ce sont "cette nation vient de se former en République" et "se sacrifier, se dévouer pour la République", bien que, dans ce dernier exemple, République puisse signifier "chose publique" et désigner le service de l’Etat, quel que soit le régime, monarchique ou républicain.

La seule allusion explicite à la première république se trouve dans un exemple cité dans la sixième édition (1832-35) : "l’an V de la république française ou, absolument, de la république". Les Académiciens, qui mettent généreusement des majuscules à de très nombreux noms, n’en mettent pas à "république française" ou à "république", alors que l’usage, semble-t-il, l’exige. Est-ce une façon de réprouver ce qui s’est passé de tragique en France entre 1792 et 1815 ? La sixième édition date de 1832-35 : la première expérience républicaine laissait alors de mauvais souvenirs et le régime, dit républicain, et ses sectateurs n’avaient pas toujours bonne presse dans la France d’ancien régime. Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, l’adjectif et nom républicain est relevé avec les deux sens que voici : "il signifie celui qui aime le gouvernement des Républiques", id est le régime politique (exemples il est républicain, il a l’esprit républicain), et "il se prend quelquefois en mauvaise part et signifie mutin, séditieux, qui a des sentiments opposés à l’Etat monarchique dans lequel il vit"  (exemples : c’est un franc républicain, un esprit républicain). Si l’on en croit les Académiciens, il existait donc à la fin du XVIIe siècle, alors que régnait Louis XIV, des républicains qui exprimaient (en privé ?) une vive hostilité à la monarchie.

 

Littré, qui était républicain et qui a assisté de son vivant à l’établissement de la République en France, troisième du nom, ne se démarque pas des Académiciens et il reprend, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), les deux grands sens distingués en 1694 : "chose publique, et, en général, toute espèce de gouvernement", "particulièrement, gouvernement de plusieurs ; état gouverné par plusieurs". Les exemples qui illustrent le premier sens sont innombrables chez les écrivains classiques qui, pourtant, étaient les sujets d’un "monarque absolu de droit divin". Ce sont de La Fontaine : "Allons, vieillard, et sans réplique ; Il n’importe à la république / Que tu fasses ton testament" ; "L’autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république" ; de Mme de Sévigné : "les filles de Mme de Guitaut sont destinées à faire d’honnêtes femmes, et à peupler la république ; les autres, à faire une communauté à force de voiles blancs et noirs" ; de Massillon : "vous semblez croire.... que l’Évangile ne propose que des maximes funestes à la république" ; de Rousseau : "j’appelle république tout État régi par les lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être ; car alors l’intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque chose".

Littré a le mérite de distinguer le sens de république de celui de démocratie : "république est la chose publique, et n’implique la forme du gouvernement que par un sens particulier. Aussi les empereurs romains avaient-ils conservé le nom de république, et les premières pièces frappées en 1804 portaient d’un côté République française, et de l’autre Napoléon empereur. Démocratie, au contraire, exprime que c’est le peuple entier qui a le gouvernement ou qui le confère à des magistrats de son choix élus pour un temps assez court. Les États-Unis sont une démocratie. La démocratie est l’opposé de l’aristocratie ou république aristocratique. C’est donc prendre démocratie en un faux sens que de dire, comme on fait tous les jours, que la France est une démocratie. A la vérité on entend par là un état social où les inégalités nobiliaires sont très effacées ; mais ce n’est là qu’une petite partie de la démocratie".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens reprennent la distinction classique entre la "chose publique" et le régime. Le fait nouveau est que le régime n’est plus défini par la pluralité des gouvernants (une sorte de "polyarchie" opposée à la monarchie), mais par la démocratie : c’est le "gouvernement où la souveraineté est déléguée par suffrage". Elle serait démocratique par essence, ce qui est vrai en France depuis 1871, mais faux dans d’autres pays. Au XXe siècle, il a existé dans le monde d’innombrables régimes dits républicains qui perduraient par la terreur, sans recourir au suffrage, sinon de façon truquée.

 

 

 

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