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24 mai 2007

Littérature

 

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées de 1694 à 1762, le nom littérature est défini ainsi : "érudition, doctrine". Le sens est illustré par les exemples suivants : "grande littérature, profonde littérature, il est homme de grande littérature, il n’a point de littérature, il a beaucoup de littérature, un ouvrage plein de littérature". Dans l’édition de 1762, il est précisé que "ce mot regarde proprement les Belles-Lettres". Il est emprunté au latin litteratura (de litterae "lettres") signifiant "écriture", "ce qui concerne l’étude des lettres" et "production littéraire". En ancien français, il apparaît aussi sous la forme lettreüre, "érudition", attesté du XIIe au XIVe siècle.

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens reprennent les exemples des quatre premières éditions pour illustrer le sens de littérature, lequel est exprimé différemment ou avec des termes plus explicites que la seule "érudition" ou "doctrine" : c’est la "connaissance des ouvrages, des matières, des règles, des exemples littéraires". Aux exemples anciens, ils ajoutent celui-ci : "la littérature a beaucoup de branches, il est difficile de les cultiver toutes". 1798 : la date de publication est importante. C’est à la fin du XVIIIe siècle en effet que le nom littérature se substitue peu à peu à belles-lettres et qu’il commence à désigner les œuvres écrites dans une langue nationale : "ce mot, écrivent-ils, se prend aussi pour l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays". Exemples : "la littérature anglaise est riche en ouvrages de morale, la littérature moderne est bien inférieure à la littérature ancienne, cet homme connaît aussi bien la littérature étrangère que celle de son pays". Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, les deux sens et emplois modernes de littérature sont en usage.

En 1762, la littérature était, selon les Académiciens, de l’érudition ; en 1798, de la "connaissance" ; en 1832-35, elle obtient une promotion : c’est la dernière, avant le long discrédit moderne. C’est une "science qui comprend la grammaire, l’éloquence et la poésie, et qu’on appelle autrement Belles-lettres". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "l’étude de la littérature a beaucoup d’attrait pour les jeunes gens, la poésie est la partie brillante de la littérature". Aujourd’hui, les jeunes gens s’esclafferaient, s’ils apprenaient que "l’étude de la littérature a beaucoup d’attrait" pour eux.

Le sens de "connaissance des règles, des matières et des ouvrages littéraires" est encore relevé, comme dans cet exemple : "cet homme a une vaste et profonde littérature". On dirait aujourd’hui qu’il a une vaste et profonde "culture". La substitution de culture à littérature n’est ni gratuite, ni accidentelle. Elle traduit un changement de fond, à savoir le remplacement graduel de la connaissance des œuvres littéraires par les idées, les théories politiques, l’économie ou l’histoire, en bref par les "sciences" humaines et sociales, dans la définition de la culture générale. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré reste prudemment fidèle aux deux définitions du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "connaissance des belles-lettres" et "ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque".

Il semble que le sens de littérature ait de nouveau évolué au début du XXe siècle, comme l’atteste la définition des Académiciens en 1932-35. Le premier sens cité est celui qui apparaît en 1798 : "ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque" ("la littérature française, la littérature du moyen âge, du dix-septième siècle, les littératures étrangères, histoire de la littérature"), alors que le sens de "connaissance des principes, des procédés admis dans les ouvrages de l’esprit", qui est un embryon du sens de "culture" (générale), est cité en dernier. Ce qui est nouveau, c’est que littérature a désormais un sens péjoratif, quand ce mot "désigne des développements spécieux plutôt que solides" (exemple : "tout cela, c’est de la littérature"). Mais comment distinguer le spécieux du solide, sinon par des a priori ? Ce sens nouveau et méprisant est le prodrome du discrédit croissant dont la connaissance, dite littéraire, est l’objet de la part des Modernes depuis un demi siècle.

La discrédit de la littérature est attesté dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Le sens ancien est mentionné comme vieilli : "vieilli, connaissance des lettres, culture générale", comme dans cet extrait de Labiche : "ton père me devina (...) c’était un homme sans grande éducation, sans littérature (...) mais qui avait le coup d’œil juste" (1876). Faire de la littérature la base de la culture ou de la culture générale, c’est "ringard" ou propre aux siècles obscurs.

Parallèlement à ce lent discrédit, le sens de littérature s’est étendu presque à l’infini. Cette extension est aussi une dilution. Naguère, la littérature était de la connaissance ; désormais, c’est aussi, dans la langue moderne, "l’usage esthétique du langage écrit". En bref, en se transformant en pleins, en déliés ou en fioritures, le savoir ancien s’est rabougri. Longtemps, la littérature a été "l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque" (Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire de la Langue française de Littré, 1863-77). Aujourd’hui, elle est "l’ensemble des productions intellectuelles qui se lisent, qui s’écoutent" : elle est enfantine, engagée, érotique, légère, marginale, pieuse, populaire, de gare, de masse, d'observation, psychologique. Dès lors, le sens péjoratif, relevé par les Académiciens en 1932-35, s’étend aussi : "péjoratif, par opposition à la réalité : ce qui possède un caractère peu authentique, artificiel, superficiel". Le mot prend même le sens de "bibliographie d’un sujet" et "ensemble d’ouvrages produits dans une matière, de publications éditées par un groupe social". Il y a donc une littérature médicale, scientifique, municipale et même de la littérature orale, alors que le mot même de littérature est formé à partir du mot lettres (de l’alphabet) et que la littérature a toujours eu des liens étroits avec l’écriture.

L’extension du mot s’étend à d’autres réalités : au "travail" de l’écrivain ou du scripteur qui "aboutit à la production" d’œuvres dites littéraires (on produit de la littérature comme des voitures), au "fonctionnement du langage qui constitue cette production" (synonymes littérarité) et à "l’ensemble des études sur cette production" : il y a toute une littérature qui traite de la littérature. Le sens se diluant, le mot finit par désigner n’importe quoi : tout est littérature. On comprend que des dérivés amusants aient été formés à partir de ce mot : selon les auteurs du Trésor de la langue française, littéraillerie, littératuriser, littératurisme, littératurite.

 

En 1694, les Académiciens définissaient littérature par les seuls mots "érudition" et "doctrine" ; dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils distinguent six sens, dont un premier sens, qui tient plus de l’exposé d’encyclopédie que d’une définition de dictionnaire : "activité de l’esprit par laquelle un auteur, usant du langage écrit comme d’un moyen de création artistique, transmet les fruits de son imagination, de son savoir ou de sa méditation". Les autres sens ont été relevés dans les éditions antérieures de ce Dictionnaire ou dans le Trésor de la Langue française : "ensemble des œuvres écrites qui appartiennent, par leurs qualités durablement reconnues, au patrimoine d’un peuple, d’un pays et de toute l’humanité" ; "art, travail de l’écrivain" ; "péjoratif, écrits ou propos spécieux, superficiels" ; "vieilli, connaissance des ouvrages littéraires et des règles de la littérature" ; "par extension, ensemble des écrits traitant d’un sujet déterminé" ("l’emploi de ce médicament a suscité une abondante littérature").

Ce que confirment les Académiciens, c’est que la culture générale n’est plus faite de "connaissance des ouvrages littéraires", mais de tout autre chose. La France a longtemps été une nation littéraire. Elle ne l’est plus guère. Richard Millet a fait l’expérience, au cours de ces tente dernières années, de "la fin de l’espace littéraire français" : il aurait pu lire cette lente agonie dans les articles de dictionnaires.

 

 

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