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25 mai 2007

Intellectuel



 




Le mot intellectuel (au féminin, intellectuelle) est un adjectif dès sa première attestation, en 1265 : "félicité qui appartient à l’âme intellectuelle" ; XIVe siècle, Oresme : "nous disons des vertus (que) les unes sont intellectuelles, les autres sont morales" ; XVIe siècle, Paré : "les hommes, outre l’âme végétative et sensitive, vivent par l’âme raisonnable et intellectuelle". C’est seulement à la fin du XIXe siècle qu’il commence à s’employer aussi comme nom. Manuel, au sens duquel il s’oppose au XIXe siècle, a suivi la même évolution. Après avoir longtemps qualifié des noms, tels activité ou qualité ou métier ou domaine ou profession, ces deux adjectifs ont désigné des personnes et sont devenus des noms, comme de nombreux autres : (un) commercial, (un) universitaire, (un) intermittent, (un) précaire, etc.

Dans tous les dictionnaires anciens, intellectuel n’est qu’adjectif. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième, cinquième, sixième éditions : 1694, 1762, 1798, 1832-35), ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77), il est suivi des sens : "adjectif, qui appartient à l’intellect, qui est dans l’entendement"  (faculté, vertus, vision intellectuelles, objet intellectuel) et "il signifie aussi spirituel par opposition à matériel" ("on dit que l’ange, que l’âme est une substance intellectuelle, un être intellectuel"). A ces exemples, les Académiciens ajoutent dans les cinquième, sixième, huitième éditions (1798, 1835, 1935) l’exemple "l’espérance et la foi sont des vertus intellectuelles", qui étonnerait fort les intellectuels modernes, ou ceux qui se prennent pour des intellectuels, et qui ignorent que, pendant des siècles, la foi, l’espérance, la croyance, la théologie ont relevé de l’intellect ou de la raison ou étaient liées à la connaissance et qu’elles n’étaient pas synonymes, comme les stupides le croient encore, de sensibilité, d’ignorance, d’obscurantisme.
Dans la huitième édition, en 1932-35, la définition change, puisque le sens de "spirituel" ("l’âme est une substance intellectuelle") disparaît (sans doute est-il jugé désuet) et surtout que l’emploi d’intellectuel comme nom est relevé : "il se dit aussi des personnes chez qui prédomine l’usage de l’intelligence et, dans ce sens, il s’emploie souvent par opposition à manuel". Exemples : "les travailleurs intellectuels, confédération des travailleurs intellectuels et substantivement : un intellectuel, des intellectuels". Il est évident que les intellectuels labellisés et éclairés rejetteraient, s’ils la lisaient, cette définition : ce n’est pas l’usage de l’intelligence qui les caractérise, ni même le fait qu’ils ne sont pas des manuels, mais l’engagement éclairé, l’aptitude à décréter en toutes choses ce qui est bon, ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est bien, ce qui est beau, ce qui est exemplaire, ce qui éclaire, ce qui instruit, ce qui doit être enseigné, ce qui doit être retenu par la postérité, etc. – c’est-à-dire ce dont ils ont décidé qui était bon, beau, juste, bien, etc. Le premier à avoir employé intellectuel comme un nom est l’écrivain suisse Amiel, en 1866, pour désigner un individu qui consacre sa vie "aux activités intellectuelles". Dans l’histoire de la littérature européenne, Amiel, vieux garçon velléitaire et acariâtre, est réputé s’être livré, pendant toute sa vie, à l’onanisme. C’est ce qu’il raconte dans son Journal. Il est aussi celui qui, le premier, a fait de l’adjectif intellectuel un nom.

Pendant la décennie 1894-1904, l’affaire Dreyfus scinde la France en deux – sinon la France, du moins tous ceux qui se consacrent à des "activités intellectuelles". Les uns sont convaincus que le capitaine Alfred Dreyfus est coupable du crime de trahison dont il est accusé ; les autres qu’il est innocent. Les premiers méprisent les seconds qu’ils nomment les intellectuels ; les seconds acceptent par défi d’être nommés ainsi et ils se parent fièrement du titre intellectuels. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent ce nouveau sens qui pourrait être qualifié de dreyfusard : "personne qui, exerçant une profession intellectuelle, intervient dans la vie publique au nom de son savoir, de ses idées". Exemple : "l’engagement des intellectuels". Les Académiciens rappellent que "le terme d’intellectuel fut surtout utilisé, dans ce sens, à partir de l’affaire Dreyfus".
Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la définition d’intellectuel tient en une phrase : "personne chez qui prédomine l’usage de l’intelligence". Un demi-siècle plus tard, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), elle occupe les deux colonnes d’une page grand format. En 1935, elle était sommaire, en 1983, elle est ample, variée, diverse, multiple, "plurielle". En 1935, les intellectuels n’étaient pas très nombreux ; en un demi siècle, ils ont été multipliés par 100 ou 1000. Le nom s’étend à presque tout le monde. D’abord, "par opposition à manuel", il désigne une personne "qui a, pour les activités de l’esprit, en particulier pour la théorie et la spéculation, un goût affirmé ou même exclusif, au point de rester étranger aux problèmes pratiques". "Par opposition à populaire", il désigne un groupe : milieux intellectuels, classes intellectuelles, élite intellectuelle. Quand il a pour contraire intelligent, il est péjoratif : "après les intellectuels de l’avant-garde, les intellectuels de l’arrière : les uns valaient les autres. Chacun des deux partis traitait l’autre d’intellectuel, et se traitait lui-même d’intelligent" (Romain Rolland, 1911). C’est aussi une personne "dont la profession consiste principalement à faire travailler l’intelligence" ou "qui, par goût ou par profession, se consacre principalement aux activités de l’esprit". Il existe de purs intellectuels ou des intellectuel purs – qui ne sont rien d’autre que des intellectuels en tout domaine et qui sont "fermés à toutes les forces obscures de l’instinct et de l’affectivité comme à toutes les ressources de la vie intuitive" (Mounier, 1946). Quand intellectuel est au pluriel, il "désigne une catégorie socioprofessionnelle". Il y a aussi les intellectuels de gauche, dont le journal L’Humanité, en 1949, dit : "ces intellectuels de gauche vous déclarent gravement : « je suis socialiste mais je nie le socialisme de l’U.R.S.S. » Or, le socialisme, c’est le socialisme de l’U.R.S.S. Il n’y en a pas d’autre, sinon dans leur conscience enfumée". "Conscience enfumée" - voilà une caractérisation qui n'est pas charitable, mais qui n'est peut-être pas inexacte. 

En bref, ce que montre ce mot, c’est l’intellectualisation récente et croissante de la France, soit que notre pays compte de plus en plus d’intellectuels ou que tous ceux qui ne sont pas manœuvres ou éboueurs soient généreusement qualifiés d’intellectuels, soit que l’influence des intellectuels engagés ou de gauche se soit accrue dans toute la société, au point que partout les citoyens croient penser par eux-mêmes quand ils répètent les paroles sorties de la bouche des nouveaux maîtres.

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