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28 mai 2007

Modernité

 

 

 

Dérivé de l’adjectif moderne, ce nom est attesté pour la première fois en 1848 dans les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand dans le sens de "caractère de ce qui est moderne", sens qui ne fait que paraphraser la formation du mot, dérivé de l’adjectif moderne. Le premier auteur de dictionnaire à l’enregistrer est Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), qui le présente comme un "néologisme" et le paraphrase  ainsi : "qualité de ce qui est moderne", l’illustrant d’une phrase de Théophile Gautier (1867), dans laquelle modernité s’oppose à amour de l’antique : "d’un côté, la modernité la plus extrême ; de l’autre, l’amour austère de l’antique". Modernité est donc moderne. Il n’est relevé dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées après que Chateaubriand a inventé le nom (1878, 1932-35).

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens de modernité est une glose de la formation du nom par l’adjonction du suffixe – ité, lequel signifie "qualité" ou "caractère", à l’adjectif moderne : c’est "l’aspect ou le caractère moderne" d’une chose, qu’illustre cette phrase de Montherlant (1929) : "à mesure qu’on approchait de Barcelone, on voyait une campagne industrielle, des villas "coquettes", des autos sur les routes, et même, spectacle d’une modernité inouïe, quasi incroyable en Espagne, une jeune fille à bicyclette !". L’Espagne, en 1929, était supposée rurale, archaïque ou figée dans un passé étouffant. La simple présence d’une jeune fille à bicyclette sur une route est perçue par Montherlant comme une marque de modernité – id est comme le signe que l’Espagne est en train de changer – comprendre qu’elle se met à ressembler timidement à la France ou à l’Europe du Nord. Entendue dans ce sens, la modernité est sociale, progressiste, humanitaire, matérielle.

Le nom modernité se rapporte aussi à l’art : "ensemble des caractères exprimant les goûts, les tendances de l’époque moderne, et qui se manifestent dans l’œuvre d’un écrivain, d’un artiste" (Trésor de la Langue française). C’est Baudelaire qui, le premier sans doute, a fait de la modernité une valeur de la poésie, de la littérature et de l'art, comme l’exprime assez justement Valéry : "avec Baudelaire, la poésie française sort enfin des frontières de la nation. (...) Elle s’impose comme la poésie même de la modernité"  (1929). Une autre citation (Lhote, 1942), à propos d’un grand peintre, confirme que la modernité dans l’art est distincte de la modernité sociale : "il est regrettable que peu de commentateurs jusqu’ici aient vu que le second Degas, le Degas inspiré et amoureux, le Degas par conséquent, deux fois aveuglé, demeure le seul clairvoyant, et que ses œuvres dernières condamnent solennellement, au nom du lyrisme, de l’invention, de l’audace et de la modernité, l’œuvre du premier Degas, prisonnier des conventions usées".

Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française pour que les Académiciens consacrent un article, assez pertinent d’ailleurs, à ce nom, et aux deux sens dont il est porteur : un sens banal ("qualité de ce qui est ou qu’on juge moderne, de ce qui témoigne des transformations, des évolutions de l’époque présente, est caractéristique d’un esprit nouveau, de goûts nouveaux, répond aux désirs, aux attentes du moment" - comme dans l'exemple de Montherlant) et un sens esthétique : "spécialement, notion esthétique introduite par le poète Charles Baudelaire en 1856 : beauté du jamais vu, de l’éphémère et de la mode". Autrement dit, modernité a à la fois un sens relatif et un sens positif ou absolu : relatif, c’est ce qui est en relation avec l’époque actuelle, laquelle dans un demi-siècle sera du passé et dépassée ou ringard ou anti-moderne ; positif ou absolu, c’est ce qui porte une esthétique nouvelle, inouïe, hostile à l’époque qui l’a vue naître et qui, même dans deux siècles, sera jugée contemporaine, actuelle ou moderne.

En fait, modernité a deux sens distincts, l’un social et progressiste, l’autre esthétique, qui divergent et qui sont parfois situés à l’opposé l’un de l’autre. L’exemple de Baudelaire est éloquent de ce point de vue. Baudelaire est à l’origine de l’idée de modernité esthétique ; et pourtant, il compte parmi les écrivains les plus hostiles qui soient ou aient été à tout ce qui faisait la modernité sociale et politique de son temps et fait celle du nôtre, à savoir le scientisme, le positivisme, l’esprit de révolution, le prêchi-prêcha en faveur de la vérité sociale, la Vertu, le Bien, la Morale à tout crin, la naïveté illuminée du progressisme. Le premier moderne en matière d’art est le dernier des fidèles de la religion du progrès : c’est même un hérétique de la modernité sociale et humanitaire.

 

 

 

 

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