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29 mai 2007

Grammairien

 

 

 

 

 

 

Ce nom, attesté en 1245 au sens de "personne qui s’adonne à l’étude de la grammaire", ne soulève apparemment pas de difficulté, puisqu’il conserve le sens qui était le sien lors de sa première attestation.

Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), est dit grammairien "celui qui sait ou enseigne la grammaire". Furetière précise que "le titre de grammairien était autrefois un titre d’honneur, qu’on donnait non seulement à ceux qui étaient excellents dans la philologie, mais à tous ceux qui étaient savants en quelque sorte de science que ce fût". Les philosophes et les historiens étaient des grammairiens, ce que confirment en partie les Académiciens, dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire : "celui qui enseigne la grammaire, celui qui possède l’art de la grammaire, qui s’applique particulièrement à cette étude" et "on appelait autrefois grammairiens tous ceux qui faisaient profession des belles lettres".

De même, dans L’Encyclopédie (1751-65), il est fait état du discrédit dont pâtissent les grammairiens. "Autrefois, on entendait par grammairien ce que nous entendons par homme de lettres, homme d’érudition, bon critique". L’auteur de cet article rappelle les thèses de Quintilien : "un grammairien doit être philosophe, orateur, avoir une vaste connaissance de l’histoire, être excellent critique et interprète judicieux des anciens auteurs et des poètes ; il veut même que son grammairien n’ignore pas la musique". Les qualités qui font un bon grammairien sont à la mesure de ses compétences : "un discernement juste" et "un esprit philosophique, éclairé par une saine logique et par une métaphysique solide". Dans l’Antiquité, "ceux qui n’avaient pas ces connaissances et qui étaient bornés à montrer la pratique des premiers éléments des lettres étaient appelés grammatistes".

Cette distinction antique est transportée au XVIIIe siècle : "aujourd’hui, on dit d’un homme de lettres qu’il est bon grammairien, lorsqu’il s’est appliqué aux connaissances qui regardent l’art de parler et d’écrire correctement. Mais s’il ne connaît pas que la parole n’est que le signe de la pensée, que par conséquent l’art de parler suppose l’art de penser ; en un mot s’il n’a pas cet esprit philosophique qui est l’instrument universel et sans lequel nul ouvrage ne peut être conduit à la perfection, il est à peine grammatiste". Une citation de Quintilien justifie cette distinction : "la grammaire est bien au-dessus de ce qu’elle parait être d’abord". C’est à un éloge des grammairiens que procède L’Encyclopédie : "bien des gens confondent les grammairiens avec les grammatistes : mais il y a toujours un ordre supérieur d’hommes qui, comme Quintilien, ne jugent les choses grandes ou petites que par rapport aux avantages réels que la société peut en recueillir (…) ; souvent ce que le commun des hommes trouve petit, ils le jugent grand, si les citoyens en doivent devenir plus éclairés et plus instruits, et qu’il doive en résulter qu’ils en penseront avec plus d’ordre et de profondeur, qu’ils s’exprimeront avec plus de justesse, de précision et de clarté, et qu’ils en seront bien plus disposés à devenir utiles et vertueux".

 

Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de leur Dictionnaire, les Académiciens ne mentionnent plus le sens ancien de grammairien. Ce n’est pas un lettré, ni même un philosophe, mais seulement "celui qui sait la grammaire, qui a écrit de la grammaire". C’en est fini du discernement et de l’esprit philosophique qui font, selon Quintilien, le grammairien. Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), le sens antique est à nouveau mentionné, mais sans référence à la philosophie, à l’histoire ou à l’éloquence. La compétence des anciens grammairiens est bornée aux lettres : "il se disait, chez les Anciens, dans une acception plus étendue, de ceux qui s’adonnaient à l’étude ou à l’enseignement des lettres en général". Au contraire, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 restitue aux anciens grammairiens leurs compétences : "terme d’antiquité, nom donné à ceux qui se livraient à l’étude et à l’enseignement des lettres en général ; ce nom comprenait ce que nous nommons aujourd’hui érudit, philologue, archéologue, critique, etc." Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens distinguent nettement les deux sens, antique et moderne, mais le sens antique est limité aux lettres : "antiquité, érudit qui s’adonnait à l’étude et à l’enseignement des lettres" et "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire".

De fait, l’ancien sens, relégué dans l’Antiquité, n’est pas près d’être ressuscité, malgré la tentative timide et quelque peu désespérée de Littré pour donner du prestige à l’œuvre des grammairiens philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles : "celui qui, fondant les règles de la grammaire et ses définitions sur l’analyse des opérations de l’esprit humain, conçoit et soutient les principes de la grammaire générale. En ce sens les grammairiens français sont Arnauld et Lancelot, Buffier, Dumarsais, Beauzée. En ce sens encore on a dit que Restaut savait bien la grammaire, mais qu’il n’était pas grammairien" ; il faut comprendre que Restaut n’avait pas l’esprit philosophique.

 

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les lexicographe relèvent la forme grammairien. Littré est le premier à relever la forme du féminin : "substantif féminin ; grammairienne, femme qui étudie, qui enseigne la grammaire". Certes, il attribue au grammairien des taches prestigieuses  : la grammairienne se borne à étudier ou à enseigner ; le grammairien écrit sur la grammaire (cf. ci-dessus). Quant aux Académiciens, ils ne relèvent les deux formes du masculin et du féminin qu’à partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "grammairien, ienne, nom, celui, celle qui s’est spécialisé dans l’étude de la grammaire". Dans la neuvième édition (en cours de publication), le recours à l’hyperonyme personne évite les formes, celui et, ou celle : est grammairien ou grammairienne, la "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire". En revanche, dans ces deux éditions, le sens antique est masculin : "ceux qui s’adonnaient à l’étude ou à l’enseignement des lettres en général"  (1932-35) et "érudit qui s’adonnait à l’étude et à l’enseignement des lettres". D’un point de vue linguistique, grammairien, nom formé avec le suffixe – ien et désignant une personne, a une forme de féminin, comme Italien, Italienne, chrétien, chrétienne, mécanicien, mécanicienne, etc. Rien n’empêchait d’employer grammairien au féminin. Si, pendant des siècles, il ne l’a pas été, ce n’est pas dû à on ne sait quel sexisme, mépris des femmes ou machisme, c’est la conséquence d’une réalité sociale. Etre grammairien supposait la maîtrise du latin et du grec, la connaissance des grands textes écrits dans ces langues, donc de longues études. On sait ce qu’il en était jadis : rares étaient les filles qui étudiaient le latin, le grec et poursuivaient de longues études. L’activité de grammairien ne leur était pas interdite en droit, elle leur était inaccessible en fait.

 

Le mot poursuit au XXe siècle son évolution, qu’atteste clairement l’article que les Académiciens consacrent à grammairien dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire. Dans l’Antiquité, c’est un "érudit" qui connaît les lettres ; depuis la Renaissance, c’est une "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire". Aujourd’hui, le sens est en train de s’affaiblir : c’est aussi une "personne qui connaît bien la grammaire". Il suffit de connaître les règles qui régissent l’accord du participe passé pour mériter le titre de grammairien. Toute personne qui écrit une page sans faute d’orthographe est devenue un grammairien.

Non seulement le sens s’est affaibli, parallèlement au discrédit (euphémisme pour disparition) de la grammaire dans le système éducatif, moderne, socialiste et démocratique, mais encore le mot est devenu péjoratif, comme l’atteste l’article long et complet du Trésor de la Langue française (1972-94). Le premier sens moderne est "celui qui, versé dans la connaissance d’une langue, contribue par ses avis à épurer celle-ci, à fixer les règles du bon usage". Le mot guillotine est dégainé, comme le revolver d’un ministre d’Hitler : c’est épurer. Le grammairien serait un épurateur. Pourquoi pas un nazi ? Les exemples qui illustrent ce mot ne sont pas valorisants : c’est querelles de grammairien, sans s à grammairien !, ou encore ces vers de 1842 : "ô noble sanhédrin de têtes à perruque (c’est de l’Académie qu’il est question), Derniers représentants d’une école caduque, Vous qu’a toujours guidés l’esprit grammairien" ; ou cette remarque des frères Goncourt : "notre dîner commence à être complètement hébété par l’élément grammairien, qui y a trop de coudes à table". Même quand le nom grammairien est étendu à ceux qui s’adonnent à la connaissance des arts plastiques ou de la musique (il y aurait une grammaire de la musique ou de la peinture), il prend un sens péjoratif : "il y a des grammairiens de la peinture qui ne sont pas plus des peintres que les grammairiens de la langue ne sont des écrivains"  (1927, Elie Faure). Déjà Diderot (Salon, 1767) évoquait les grammairiens avec condescendance : "quand voit-on naître les critiques et les grammairiens ? tout juste après le siècle du génie et des productions divines".

Le monde actuel et moderne en tout a rompu tout lien avec l’Antiquité. Un abîme sépare ces deux époques, qui est même visible dans la conception opposée qu’elles se font de l’activité de grammairien.

 

Commentaires

S'il est permis à quelques Candides rescapés de la bouillie grammairienne des récentes décades de s'adresser au grand Arouet le Jeune, je proppose ce petit texte nostalgique et interrogateur : http://vieillegarde.hautetfort.com/archive/2007/03/17/charabia-universel.html

Sincères salutations

Écrit par : mauridub | 29 mai 2007

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