Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30 mai 2007

Simulacre


 
 
 
 
Dans le Dictionnaire latin français, M. Gaffiot traduit le nom simulacrum, dérivé du verbe simulare "simuler", par "représentation figurée de quelque chose" (corps, villes, personnes, déesses) : d’où les sens "image, portrait, statue, effigie", et même, dans au figuré, "fantôme, ombre, spectre, apparence".
 
En latin, le mot a un sens positif ; en français, il prend un sens défavorable, surtout à compter du XVIIe siècle, comme l’atteste l’article de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans lequel simulacre est associé aux adjectifs faux et vains : "image, statue, idole, représentation d’une fausse divinité" (les simulacres des dieux, le simulacre de Jupiter) ; "il signifie aussi spectre, fantôme, et en ce sens il se met ordinairement avec l’épithète vain" (de vains simulacres) ; "il se dit figurément d’une vaine représentation de quelque chose" (dans les derniers règnes des Mérovingiens, il n’y avait qu’un simulacre de royauté ; après Jules César, il n’y eut plus qu’un vain simulacre de république).
Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) renvoient ce mot à "l’histoire de l’idolâtrie" : "l’origine des simulacres vient de ce que les hommes se persuadèrent que le soleil, la lune et les étoiles étaient la demeure d’autant d’intelligences qui animaient ces corps célestes, et en réglaient tous les mouvements. Comme les planètes étaient de tous ces corps célestes les plus proches de la terre, et celles qui avoient le plus d’influence sur elles, ils en firent le premier objet de leur culte. Telle a été l’origine de toute l’idolâtrie qui a eu cours dans le monde". Puis : "l’adoration des simulacres commença dans la Chaldée, se répandit dans tout l’orient, en Egypte, et chez les Grecs qui l’étendirent dans tout l’occident. Ceux qui suivaient ce culte dans les pays orientaux furent nommés Sabéens et la secte qui n’adorait que Dieu par le feu, reçut le nom de Mages. Toute l’idolâtrie du monde se vit partagée entre ces deux sectes". Les simulacres sont les ennemis de la foi et de la raison. 
Les auteurs de dictionnaires se défient des simulacres ; les Académiciens en 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, comme en 1694 : "représentation d’une fausse divinité" ; au sens de spectre, "il se met ordinairement avec l’épithète de vain", "il se dit figurément d’une vaine représentation de quelque chose" et Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "1° représentation d’une fausse divinité, 2° spectre, fantôme" ("l’Académie remarque qu’il se dit ordinairement avec vain"), 3° vaine représentation de... ".
En revanche, Littré, qui était positiviste et hostile au cléricalisme catholique, ne prend pas parti. Ou il est prudent ou neutre, ou il tient à se démarquer de l’aversion chrétienne pour les simulacres. Il se contente d’une définition froide et sèche, purement factuelle, indiquant le contexte religieux (le paganisme) dans lequel les simulacres étaient en usage : "image, représentation d’une divinité païenne" ou, au figuré, et hors du paganisme : "image, représentation". En bon rationaliste, il ne croit pas aux "spectres" : "en ce sens, il se joint le plus ordinairement à l’épithète vain" ou pour exposer le sens particulier "d’image" : "vaine apparence, vaine image de quelque chose".
 
A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est recensé, attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : "action par laquelle on feint d’exécuter quelque chose" (Voltaire : le simulacre d'un grand combat naval), sens qui s’est étendu au XIXe siècle à "ce qui est exécuté sans conviction, pour faire semblant" (1834, Sainte-Beuve). Les Académiciens, en 1832-35, définissent ainsi cet emploi : "il se dit également des actions par lesquelles on feint d’exécuter quelque chose, on l’imite, on le représente" (exemples : simulacre de débarquement, de combat, etc.) ; Littré de cette manière : "action de feindre l’exécution de quelque chose" (simulacre d’un combat naval, de débarquement) ; les Académiciens en 1932-35 : "il se dit également des actions par lesquelles on feint d’exécuter une chose, on l’imite, on la représente". Les mêmes exemples (simulacre de débarquement, de combat) sont répétés.
 
Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les jugements négatifs portés sur les simulacres, aussi bien par les Académiciens que par les Encyclopédistes et, à un degré moindre, par Littré, disparaissent. Les divers sens sont : "image ou représentation figurée d’une chose concrète", "vieilli ou littéraire, généralement au pluriel, représentation d’une divinité, statue", "vieux ou poétique, apparition, fantôme, vision sans réalité", "apparence qui se donne pour une réalité" (objet factice qui en imite un autre, action par laquelle on feint d’exécuter quelque chose, ce qui est exécuté pour faire semblant, sans conviction, fausse apparence, illusion).
L’absence de jugement peut être de l’impartialité. La lexicographie est une science. Ce serait le cas, si cette volonté était constante dans tous les articles du Trésor de la Langue française. Or, nombre d’entre eux sont partiaux, engagés, idéologiques – surtout quand ils traitent de faits sociaux ou de théorie marxiste ou de notions liées à des événements historiques. L'impartialité a une autre cause. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire moderne, non seulement parce qu’il est relativement récent, mais aussi parce que ses auteurs se sont complètement débarrassés, ou libérés, comme on dit aujourd’hui, des anciennes croyances religieuses (celles du christianisme). Ils sont neutres pour ce qui est des simulacres, qu’ils ne qualifient jamais de "faux", ni de "vains", ni de propres au paganisme antique, mais cela ne signifie pas qu’ils soient neutres en tout, puisqu’ils sont les desservants du culte rendu à la nouvelle religion sociale et humanitaire qui prospère sur les ruines de l’ancienne religion chrétienne.
 
Il est un penseur qui reprend à son compte les préjugés hostiles aux simulacres, tout en les extrayant de la morale ou de la théologie chrétienne. Pour Jean Baudrillard, dans De la séduction (Galilée, 1979), "l’ère bourgeoise", qui commence ou commencerait au XIXe siècle, "est vouée à la nature et à la production, choses bien étrangères et même expressément mortelles pour la séduction". Il met en doute la réalité de la révolution sexuelle : "rien n’est moins sûr que le sexe, derrière la libération de son discours. Rien n’est moins sûr que le désir aujourd’hui, derrière la prolifération de ses figures". La libération sexuelle a libéré la seule parole : on ne parlait pas de sexe (ou on était censé ne pas le faire), on est intarissable sur ce sujet. Pour Baudrillard, le discours libéré n’implique pas que le sexe libéré. Le désir prolifère dans les représentations : "il est partout, mais dans une simulation généralisée. C’est le spectre du désir qui hante la réalité défunte du sexe. Le sexe est partout, sauf dans la sexualité". Jadis, les simulacres étaient de fausses divinités païennes ou des fantômes ou de vaines apparences ou des actions feintes. Aujourd’hui, ils sont dans le sexe et dans le désir. Ce qu'a compris Baudrillard, c'est que le sexe est la nouvelle divinité de l'Occident : d'où les simulacres que partout on en donne, et que cette divinité tuait la séduction.


Commentaires

Simulacre
Simagrées
mes questions nouvelles

http://decadence-europa.over-blog.com/article-6707491.html

Écrit par : le comte vert | 30 mai 2007

Les commentaires sont fermés.