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31 mai 2007

Tradition

 

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière définit le nom tradition ainsi : "action par laquelle on livre une chose entre les mains de quelqu’un". La tradition est une livraison. Ce sens concret est encore relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "action par laquelle on livre une chose à quelqu’un"; l’emploi en est limité à la jurisprudence et à la liturgie, comme dans les exemples : "la vente se consomme par la tradition (id est la livraison) de la chose vendue", "l’ordre de portier dans l’Église se confère par la tradition des clefs". Tradition a un second sens. Le mot, écrit Furetière, "se dit aussi, en choses spirituelles, des lois, de la doctrine, des histoires que nous avons reçues de main en main de nos pères, et qui ne sont point écrites".

En latin, traditio auquel tradition est emprunté, a un sens concret "action de remettre, de transmettre, remise, livraison" et un sens moral "transmission, enseignement". Pour les Romains, la tradition était l’acte de remettre à quelqu’un en mains propres un objet (de valeur ou non) et, par analogie, l’acte de transmettre une leçon, une valeur, un sens, et celui d’enseigner. La tradition est une transmission : c’est ce qui passe d’une génération à l’autre. Dans le latin en usage dans l’Eglise, traditio a pris le sens "d’enseignement oral". C’est ce qui est transmis aux fidèles par la parole et qui est ainsi distingué de la Sainte Ecriture, comme on disait jadis : d’où les emplois courants tradition des apôtres, des Pères, de l’Église.

Le mot français tradition conserve les sens du mot latin. Il est attesté en 1268 dans le sens concret de "remise, livraison" ; puis au XVe siècle, dans le sens chrétien : c’est la "doctrine ou pratique, religieuse ou morale, transmise de siècle en siècle". C’est au XVIIe siècle que les sens modernes apparaissent : chez Guez de Balzac, la manière de penser, de faire ou d’agir qui est un héritage du passé et une "information, plus ou moins légendaire, relative au passé". Si la tradition est source de légendes, elle est controuvée : c’est le début du long discrédit dans lequel sombre aujourd’hui tout ce qui est tradition, c’est-à-dire ce qui se transmet de génération en génération : la mémoire, le passé, la foi, les savoir-faire, etc. Les Modernes haïssent la tradition – à la fois l’acte de transmettre et le sens de ce qui fait l’objet d’une transmission – sauf, peut-être, quand ils héritent, ce qui sonne agréablement à l’oreille et ce qui se pèse au trébuchet, à savoir l’argent, l’or, les biens immobiliers, les seules valeurs mobilières.

 

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, les divers sens de tradition sont exposés et il n’est pas fait référence au sens péjoratif, sinon dans un ou deux exemples des éditions publiées à partir du XIXe siècle. En 1694, 1762, 1798, 183é-35, 1932-35, c’est "l’action par laquelle on livre une chose à une personne" (exemple : la vente se consomme par la tradition – id est la livraison - de la chose vendue) et, entendu dans ce sens, tradition "n’a d’usage qu’en termes de pratique (id est de commerce) et de jurisprudence". C’est encore "la voie par laquelle la connaissance des choses dont il ne reste point d’écrit se transmet jusqu’à nous" : entendu dans ce sens, tradition "se dit principalement dans les matières de religion" (exemple : "la religion catholique est fondée sur l’Ecriture et sur la tradition"). De la "voie", le nom s’étend par métonymie au contenu transmis : les "choses mêmes que l’on sait par la voie de la tradition" (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), qui sont réputés hostiles au catholicisme, donnent une définition meilleure : "en matière de religion", c’est "un témoignage qui répond de la vérité et de la réalité de tels ou tels points". La Tradition est source de vérité.

A partir de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent le sens profane de tradition. La tradition n’est pas seulement celle des Apôtres ou des Pères de l’Eglise, elle se rapporte aussi à des événements marquants. Le mot "se dit encore des faits purement historiques qui ont passé d’âge en âge, et qu’on ne sait que parce qu’ils se sont transmis de main en main". De deux exemples, l’un est positif : "ce sont des faits que la tradition seule nous a appris" ; l’autre l’est moins : "le prétendu voyage de Denis l’aréopagite en France n’est qu’une tradition". Prétendu et ne… que sont les premiers germes de suspicion vis-à-vis de la tradition. Dans l’édition de 1798, l’exemple illustrant ce sens est encore plus suspicieux : "beaucoup de traits d’histoire ne sont que de fausses traditions". La voie est ouverte à l’idée que la tradition ne fonde pas la vérité, mais est un tissu de mensonges ou d’affabulations, comme dans cet emploi familier : "une tradition en l’air, qui n’est fondée sur rien", qu’illustre la phrase "on nous allégua je ne sais quelles traditions en l’air".

 

Au XIXe siècle, le mot s’étend à d’autres réalités : aux mythes, aux superstitions, au jeu des acteurs, etc. C’est ce que notent les Académiciens dans les sixième et huitième éditions (1832-35, 1932-35) de leur Dictionnaire : "tradition se dit généralement de toutes les opinions, de tous les procédés, de tous les usages, etc., qui se transmettent de génération en génération par le moyen de l’exemple ou de la parole"  (exemples : "ceci est une tradition de nos maîtres, cet acteur connaît parfaitement toutes les traditions du théâtre, ce jeu de théâtre est de tradition"). En même temps, la suspicion vis-à-vis de l’authenticité des faits transmis oralement s’accentue : "tradition se dit également des faits purement historiques qui nous ont été transmis d’âge en âge, et qui, sans aucune preuve authentique, se sont conservés en passant de bouche en bouche" : de fait, "beaucoup de traits d’histoire ne sont que de fausses traditions". Ces faits ont beau être inexacts ou controuvés, la tradition qu’ils forment est avérée. Pendant des décennies ou même des siècles, le souvenir de ces faits a été conservé. Il est possible que la tradition soit fausse, mais elle apprend plus de choses sur l’histoire, les mentalités de nos ancêtres ou même l’humanité que les seuls faits établis ou avérés.

La suspicion, à partir des faits purement historiques, s’étend également à quelques faits inclus dans la Tradition de l’Eglise, comme le montrent les exemples illustrant l’emploi de tradition dans le religion chrétienne (édition de 1832-35 du Dictionnaire de l’Académie française) : "tradition authentique, tradition apocryphe, fausse tradition" ; "ce point de discipline ne se trouve pas dans l’Écriture sainte, ce n’est qu’une tradition", "des traditions superstitieuses". Dans l’édition de 1932-35, les Académiciens, redoutant peut-être de nourrir des thèses anti-chrétiennes, ne citent plus les exemples "fausse tradition" et "traditions superstitieuses".

 

Littré est incroyant. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), il fait du sens chrétien de tradition, qui est dans la langue française depuis ses origines, un sens "particulier" : "particulièrement, dans l’Église catholique, transmission de siècle en siècle de la connaissance des choses qui concernent la religion et qui ne sont point dans l’Écriture sainte". Il reproduit même, pour illustrer ce sens, des citations, extraites de leur contexte, de Bossuet, qui exprime des réserves vis-à-vis de la tradition : "c’était la tradition qui interprétait l’Écriture ; on croyait que son vrai sens était celui dont les siècles passés étaient convenus, et nul ne croyait avoir droit de l’expliquer autrement" et "les anciennes traditions du Saint Siége et de l’Église catholique n’ont plus été, comme autrefois, des lois sacrées et inviolables". Littré est aussi positiviste. Il a la religion du fait établi et authentifié par l'écrit, bien que l'écrit puisse être plus mensonger qu’un enseignement oral. Il se défie donc de ce qui forme la tradition, énumérant dans une même phrase et mettant sur le même plan les faits historiques, les doctrines religieuses, les légendes : c’est la "transmission de faits historiques, de doctrines religieuses, de légendes, etc. d’âge en âge par voie orale et sans preuve authentique et écrite". Il illustre ce sens de citations hostiles à la tradition, telles que "la tradition, avant l’invention de l’écriture dépositaire de l’histoire des peuples, a tout confondu et tout défiguré" (mais l’écrit n’évite ni les confusions et les déformations) et "la tradition orale et les chants de différents poètes avaient et conservé et altéré les événements de cette célèbre guerre de Troie" (laquelle n’a peut-être pas eu lieu).

 

L’article consacré à tradition occupe quelques lignes  dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), une page faite d’une étroite colonne dans le dictionnaire de Littré (1863-77), deux pages de très grand format et quatre larges colonnes dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Cette place croissante prise par ce nom s’explique par son extension, en trois siècles, à de nouvelles réalités, et aussi par le fait que la tradition, qui était, dans les sociétés anciennes, le fondement du savoir, des mœurs, du droit, de la vie des hommes, etc. est de plus en plus souvent contestée, mise en question, soupçonnée d’être la source d’erreurs ou d’aberrations, tout en étant invoquée par des penseurs ou des écrivains qui la justifient ou la défendent.

Les réalités nouvelles sont innombrables. Au moment où la tradition est soupçonnée, il n’est rien qui y échappe. Elle est médiévale, de la Régence, du passé, faubourg Saint-Germain, de la France, bourgeoise, paysanne, militaire, familiale, raciale, nationale, populaire, démocratique, féodale, napoléonienne, républicaine, radicale, révolutionnaire, parlementaire, artistique, esthétique, historique, juridique, poétique, romanesque, théâtrale, astrologique, médicale, mystique, philosophique, religieuse, administrative, commerciale, industrielle, littéraire, scientifique, politique, des troubadours, de la grande vénerie, académique, classique, folklorique, des maîtres, des Primitifs, d'écriture, du portrait, de la sculpture, vocale, du beau, réaliste du Moyen Âge, d'accueil, d'hospitalité, de civisme, de courage, d'égalité, de fidélité, de gloire, d'honneur, de liberté, de tolérance, de sacrifice, d'aveuglement, d'erreur, de l'autorité paternelle. Chassée du savoir et de l’ordre de la connaissance, la tradition trouve refuge dans les mots. Est-ce pour exorciser sa propre disparition ? 

Ce sont surtout les longues citations d’écrivains ou les nombreux exemples du Trésor de la Langue française qui font prendre conscience que la tradition a fait l’objet au XXe s. d’âpres débats. La tradition n’est pas toujours négative. Le sociologue Boudon écrit en 1982 : "la tradition, ce n’est pas un passé irréductible à la raison et à la réflexion, qui nous contraint de tout son poids, c’est un processus par lequel se constitue une expérience vivante et adaptable" ; Comte en 1894 : "la tradition orale doit constituer encore le principal mode de transmission universelle" ; les auteurs d’une encyclopédie en 1973 : "la tradition est (...) l’héritage par lequel le passé se survit dans le présent" ; un sociologue en 1975 : "la tradition est l’ensemble de la culture et de la civilisation en tant que conservé et transmis par les moyens et les modes de socialisation dont dispose le groupe".

Le relativisme sous-tend la définition du sens religieux de tradition du Trésor de la Langue française. Puisque toutes les religions se valent, elles sont toutes mises sur le même plan, bien que l’histoire de la langue enseigne le contraire et que la tradition (le mot et la chose) fonde le christianisme. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la tradition n’était que catholique ou chrétienne ; trois siècles plus tard, elle s’étend aux religions, croyances, philosophies : c’est une "doctrine", un "principe religieux ou philosophique". Elle est chaldéenne, égyptienne, grecque, iranienne, hébraïque, sémitique, chinoise, catholique, islamique, juive, musulmane, protestante, puritaine, judéo-chrétienne, essénienne, pharisienne, sadducéenne, païenne, aristotélicienne, péripatéticienne, scolastique, humaniste, platonicienne, augustinienne, talmudique, biblique, apostolique, rabbinique, exégétique, liturgique, théologique.

La tradition de l’Eglise catholique, que l’on écrivait jadis avec un T majuscule, est citée impartialement, sans polémique, ni hostilité, mais noyée dans un océan de prétendues traditions, où elle perd tout sens.

 

 

Commentaires

des grands MAUX " modernes "

DISTRACTION DIS TRACTION
DISTRAIRE SE DISTRAIRE

LOISIR(s)

Écrit par : juppé-en-écolo | 31 mai 2007

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